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COLONIES II

Lé-Sap (grand lac). Mais son établissement ne se fit pas sans guerre : le roi des Khomen prit les armes contre lui. Préa-Thong le battit, resta seul souverain et donna à son royaume Je nom de Crung-Campuchéa, d'ofi l'on a fait Cambodge. Ainsi fut constitué l'État khmer. »

Avec Préa-Thong pénétra dans le Cambodge le brahmanisme. Une légende d'origine indoue marque les rapports étroits qui lient le Siam, le Laos, le Tchampa et l'Annam: un jour, Préa-En (Phra-Indra), le roi des génies, apparut aux rois du Cambodge, du Siam et de l'Annam qui étaient réunis, pour leur demander ce qu'ils désiraient : une épée flamboyante était dans sa main. Le premier roi voulait qu'on observât strictement les préceptes de la justice, Préa-En lui donna la lame étincelante comme le diamant; le second ne demandait que son royaume, on lui fit don de la garde d'épée en or et en ivoire; le troisième, qui aspirait à la toutepuissance reçut le fourreau d'or. Cette lame antique est confiée à la garde de prêtres nommés Bakou (nom de la huppe, très répandue dans le pays) ; elle est désignée sous le nom de Préa-Khan. Ces Bakou, que l'on appelle aussi Préam, Bréam, Borohet, portent les cheveux longs; ils sont dispensés de corvées et d'impôts, ne dépendent que de leur chef, peuvent être condamnés à l'exil, mais pas à la peine de mort. Ils ont sept ou huit chefs, dont le premier porte le titre de Préa-Thommorut-Eysey- Sel-Set-Butchi-Chessda.

En 638, les livres sacrés bouddhiques furent apportés de Ceylan, Srok-Langka, par Préa-Put-Khosa, religieux, sous le règne de Préa- Ket-Méaléa. Au vu» siècle, le Cambodge appartenait au Fowwan, province de Chine qui correspondait à peu près au Tonkin; en 616, le Tchin- La, Tchen-La ou Tchanla, ainsi que les Chinois appelaient le Cambodge, payait un tribut à l'Empire du Milieu; sous les T'ang, il le payait encore quatre fois, puis sous les Song et les Ming. Le roi du Cambodge s'était cependant révolté contre la Chine en 625 et emparé du Tonkin et du Tchampa, le Binh-Thuan de nos jours. Sous les Ming, le roi du Cambodge exerçait sa domination sur l'Annam (1).

Le roi Jayavarman II, le Grand, vint de Java; il monta sur le trône en 802 et résida successivement à Indrapura, Harihoralaya et à Amarendrapura qu'il fonda, puis à Mahendraparvata, connu aujourd'hui sous le nom de Béng-Méaléa ; il reçut le nom posthume de Pararaesvara. Son fils, Jayavarman III, devint roi en 869; il porta le nom posthume de Visnuloka. Indravarman, son successeur en 877, avait épousé la fille de Jayavarman II, Indradevi; sous son règne fut inauguré le grand asrama (couvent et temple) de Siva, par Sivasoma et Vamasiva, probablement le Bayon. Son fils Yasovarman est le fondateur de Yasodharapuri ou Kambupuri (ville des éléphants) ou Angkor-Thom; mort en 910, il fut remplacé par ses fils Harsavarman 1er et Isanavarman II, puis par l'oncle de ceux-ci Jayavarman IV, qui en montant sur le trône (928) quitta

(1) Nous avons une description du Cambodge au xm* siècle par un voyageur chinois qui avait visité le Tchin-La, description qui a été traduite par Abel Rémusat (Paris, 1819, in-8% et iVouv. mél. asiat., I, pp. 71-152).

Angkor-Thom et s'établit à Chok-Gargyar, où sont les ruines de Koh-Ker, province de Kampong-Soay, qui resta la résidence de son fils cadel et successeur Harsavarman II. En 9i4, le fils aîné de Jayavarman IV devint roi et rétablit sa cour dans la ville de Yasovarman, qui resta la capitale officielle des rois du Cambodge.

Les monuments klimers. — Le plus ancien des monuments khmers du Cambodge siamois est Angkor-Thôm, la ville royale, commencée en 447 avant Jésus-Christ par Préa-Thong, filsdePréa-Bataticha- Vong, roi d'intakpath (Delhi), qui substitua le brahmanisme au culte du serpent, quand il quitta son pays et vint s'établir au nord-ouest du Tonlé-Sap, dans le Cuchthloc (Siam et Cambodge). Angkor-Vat, la pagode consacrée à la Trimourti hindoue, fut bâtie par ordre de Preaket-Mealea, cinquantesept ans après Jésus-Christ; elle était terminée en 638, époque à laquelle les livres bouddhiques furent apportés de Ceylan, amenant la décadence du brahmanisme. Mais les beaux monuments khmers datent du ix» siècle de notre ère : Jayavarman II, venu de Java, monta sur le trône en 802; il fut remplacé (869) par son fils Jayavarman III, à qui succéda, en 877, Indravarman, gendre de Jayavarman II ; ce prince construisit Bakou (899) et le grand temple de Çiva, mais ce fut son fils Yasovarman le Grand, monté sur le trône en 889, qui construisit le temple de Lolei (893) et Angkor-Thôm.

« Si Angkor-Vat n'a pas sur Angkor-Thôm le mérite de l'ancienneté, il a en revanche celui d'une conservation relative. Tandis que l'ancienne capitale de Préa-Thong n'est plus guère qu'un monceau de ruines à demi cachées sous la végétation, la pagode présente encore un ensemble très net qui permet de se rendre compte de ce qu'elle dut être au temps de sa splendeur. L'ensemble des monuments d'Angkor-Vat est enfermé dans un parc rectangulaire, long de 1 047 mètres et large de 827, et entouré de murs, le long desquels court un chemin de ronde extérieur (1). » Le temple, monument central, se compose de trois étages superposés, en retrait les uns sur les autres, menant aune grande tour pyramidale qui forme le milieu ; aux deux étages supérieurs, quatre tours, aux angles des galeries, servent d'accompagnement à la pyramide centrale; les deux premiers étages sont des rectangles allongés, le troisième est un carré parfait.

Angkor-Thôm, à 4 kilomètres au nord d'Angkor-Vat, est une ville d'au moins 130 hectares, couverts par une forêt dont les arbres cachent les monuments; elle est entourée d'une muraille de 9 mètres de hauteur, de 3 800 mètres de l'est à l'ouest et de 3 400 mètres du nord au sud: elle est percée de cinq portes. « Cinq portes sont percées dans le mur d'enceinte : les faces ouest, nord et sud en ont chacune une, la face est en présente deux, la porte de la Victoire, qui conduisait aux monuments de Chau-Sei- Tevada et Thammanan, la porte des Morts, qui desservait Bayon. Elles s'ouvrent toutes dans un bâtiment à frontons, relié à la muraille de clôture par deux galeries latérales. Ce bâtiment est surmonté de trois tours réunies qui portent les quatre faces de Brahma; au-dessus s'étagent les

(1) L. FouRNEREAU, Le Siam ancien (Paris, s. d., in-folio, p. 94).

rangs de feuilles de lotus couronnées par d'autres têtes plus petites. Les angles qui séparent deux à deux les quatre grandes faces sont remplis par des personnages féminins de taille élancée, le torse nu, vêtus depuis la ceinture d'une longue robe très ornée. Au-dessous, faisant tout le tour du pi'éa-sat, règne un cordon de figurines agenouillées, les mains jointes, en prières. Les angles compris entre le bâtiment central et les galeries sont occupés par l'éléphant tricéphale : le corps est engagé dans la muraille, les trois têtes, appuyées sur leurs trompes, portent des personnages assis. Quant aux galeries latérales, elles contiennent des pièces qui servaient sans doute de corps de garde ; on y avait accès par quelques marches placées de chaque côté sous la voûte d'entrée (1). »

Cette disposition et ces divers motifs de décoration se retrouvent absolument identiques dans les cinq portes d'Angkor-Thôm. Mais elles ne sont pas toutes également bien conservées : c'est la porte de la Victoire qui a le moins souffert des outrages des siècles.

Quand on a franchi la muraille d'enceinte par le côté sud, on trouve, après avoir marché environ 1 500 mètres à travers la forêt, une statue colossale de Bouddha, puis, à l'est, le grand monument de Bayon ; à l'ouest, celui de Ba-Pnon et, lui faisant suite, Pimean-Acas avec sa terrasse; juste en face de ce dernier, Prasat-Suorpot; enfin, dans le prolongement nord, le groupe de Preha-Pithu. C'étaient là les édifices importants d'Angl<or ; mais la ville khmère contenait aussi une foule de terrasses, de sras, d'édicules, de statues isolées, de maisons particulières dont il ne reste aujourd'hui que des vestiges informes (2).

Au sud d'Angkor-Yat, sur la rive droite du fleuve, en venant du Tonlé-Sap (grand lac), se trouvent deux sanctuaires peu importants : Phnom-Crôm (montagne renversée), colline à deux sommets dont le principal porte un monument brahmanique et le second une petite pyramide ; Athvéa, à 6 kilomètres de Phnom-Crôm. Entre Angkor-Vat et Angkor- Thôm, se trouve le Phnom-Bakhang, colline d'oxyde de fer, d'une centaine de mètres de hauteur, d'où l'on aperçoit le Baraï-Me-Baune, bains des souverains khmers, dont le lac a 3 000 mètres de long sur 1 500 de large. Au nord-est d'Angkor-Thôm sont situés Thamma-Nân avec une terrasse cruciforme; Chau-Sei-Tevada, semblable au précédent, mais sans terrasse, consacrés l'un à Brahma, l'autre au Lingam; Ponteay-Preakhan, citadelle où l'on garde l'épée sacrée, et Prasat-Neak-Pon, la tour des dragons enroulés.

La rivière de Siem-Réap, aux berges élevées de 8 à 10 mètres, large elle-même d'une dizaine de mètres, a ses deux rives reliées par un vieux pont khmer, en pierre, le Spéan-Thmâ-Crôm ; sur la rive gauche se trouvent, en allant du nord au sud : Prasat-Kéo, la tour de cristal, en face la porte de la Victoire d'Angkor-Thôm, Ta-Prôm, Kedei et Sra-Srang, trois portes d'une bonzerie, Bachoum, Mé-Baune el Préa-Rup, de la même époque, probablement du ix^ siècle après Jésus-Christ. Il y a en outre

(1) FODRNEREAU, p. 94.

(ï) FOURSEREAU, p. 112-113.

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dans le voisinage du Tonlé-Sap une série de monuments en briques, entre autres Loléy, Bakou et Bakong.

« Le principal caractère de la décoration khmère, dit Fourncreau (1), c'est sa netteté; on n'y rencontre pas, comme dans les monuments hindous, cette profusion d'ornements, ce mélange de personnages, d'animaux et de fleurs qui produit la confusion. Ici, chaque chose se trouve à sa place; chaque scène forme un tout complet que l'œil embrasse facilement :les dieux, les hommes, les animaux y sont harmonieusement groupés; la plante ornementale est réservée aux bordures et aux encadrements. » Le lotus, fleur sacrée, est la plante qui domine sous un grand nombre d'aspects différents. La faune est représentée par tous les animaux : l'éléphant, Ayravat; le serpent, Naga; l'aigle, Garuda; le singe, Hanumant; le bœuf, Nandi; le lion, Song; le cheval, le cerf, la tortue, parfois le paon, le caïman, le rhinocéros, le lapin, le sanglier, des poissons. » Entre les figures d'animaux et les personnages à forme humaine se place un être intermédiaire, c'est Ganesa, dieu de la prudence et de la sagesse. Il a le corps d'un homme ventru et est assis les jambes repliées sous lui; sa tête est celle de l'éléphant : elle porte une tiare surmontée d'une couronne et ornée de pendeloques retombant de chaque côté; ses oreilles sont très larges et très écartées; sa trompe est inclinée vers la gauche. Il n'a qu'une seule défense. De ses quatre mains, trois tiennent la hache, la crosse et l'anneau; la quatrième présente la paume comme pour bénir (2). »

A la tête de la hiérarchie religieuse sont placées les trois grandes divinités du brahmanisme : Brahma, le dieu créateur, Ta-Prôm, l'ancêtre divin, à quatre faces adossées deux à deux; Çiva, le dieu destructeur, à trois yeux, avec des bras multiples portant la hache, le trident, etc., souvent monté sur un bœuf ou accompagné de son épouse Kali, représentée par une négresse; Vicbnou, le dieu conservateur, avec quatre mains tenant la conque marine, le disque tranchant, la massue, la fleur de lotus. Bouddha, depuis le vin« siècle, a conquis la place d'honneur. En dernier lieu, il faut citer le Lingam, emblème de la fécondité.

La pierre, la brique et le bois sont les principaux matériaux employés dans la construction des monuments khmers. Les blocs de pierre, souvent énormes, étaient de grès (Thmâ-Phoc, pierre de boue) ou de calcaire ferrugineux de Bien-Hoa (Baï-Criem, riz grillé), qui formaient les assises sur le roc ou sur un lit de sable. Ils étaient en grande partie extraits des carrières de Phnom-Coulen, dans Siem-Réap. Les briques des monuments plus anciens étaient grandes et d'argile pure; les plus récentes, plus petites, étaient mélangées de paille de riz; les bois sculptés servaient pour les plafonds et les portes; le plomb était utilisé pour les couvertures et les revêtements extérieurs. « On réunissait les pierres de certaines constructions par des crampons de fer scellés avec du plomb...; des chevilles de fer retenaient aussi parfois les balustres des fenêtres...

(1) Buines d'Angkor, p. 63.

(2) FOURNEREAU, p. 70.

Le cuivre servait à divers usages. Il y avait même des tours ou tourelles entièrement en cuivre (1). »

Décadence de l'État khmer. — Le Siam, qui au vii« siècle relevait du Cambodge, s'en rendit indépendant, d'où son nom de Mtionff- Thai, qui signifie « royaume des libres » ; c'est le commencement de la décadence des Khmers. Au début du xi^ siècle les luttes furent terribles avec l'Annam, et le Cambodge fut obligé de payer le tribut. En 1057, un lépreux, guéri par Préa-En, roi des génies, monta sur le trône du Cambodge ; on voit sa statue sur la grande terrasse de Pimean-Acas. Dès le xin« siècle, s'accéléra la chute de la puissance du Cambodge, grâce aux luttes intérieures et à la guerre contre les Mongols de Cliine (1268). La deuxième partie de la Chronique royale ou Pongsa Voda, qui commence en 1346 et qui a été publiée dans les Explorations et missions de Doudart de Lagrée, nous donne des renseignements plus exacts sur l'histoire du Cambodge ; aux xvii» et xvm« siècles, ce dernier lutte contre le Siam et l'Annam; l'ingérence des Annamites dans les affaires du Cambodge, qui comprenait non seulement le Cambodge actuel mais encore les six provinces de la basse Cochinchine, ne date que de la dernière moitié du xvii* siècle. En 1680, 7 000 Chinois restés fidèles aux Ming et ne voulant pas reconnaître la nouvelle dynastie mandchoue, quittèrent Canton pour Tourane, d'où le roi d'Annam les envoya s'établir à Mytho et à Bien-Hoa. La fortune des guerres faisait changer les capitales; tour à tour Angkor, Basan dans l'intérieur, entre Pnom-Penh et Kampot, Lovek, en amont d'Oudong, sur la rive droite de Viam, Pnom- Penh et Oudong ont l'honneur d'être résidences des rois.

Les Portugais, qui, immédiatement après la prise de Malacca, avaient visité Siam, ne semblent s'être établis dans la capitale de ce dernier royaume que vers 1546, sous le règne de Maha-Chakraphat-Raxa-Thirat, qui en 1532 s'était emparé de Lovek. En 1553, les Portugais fondèrent une mission catholique au Cambodge avec Luis Cardoso et Jean Madeiro, religieux dominicains. Après le pillage de Lovek, arrivé en 1593, les Portugais prirent de l'importance dans le pays, y firent souche, et l'on y rencontre encore de leurs descendants. Ils eurent même une grande influence à la cour et on lit dans la Chronique royale qu'en 1596 (1518) « un Européen, Louis Vélo, avait été adopté par le roi Préa-Borom-Reachea, qui s'était enfui au Laos, Il vint à Schrey-Chor, et Prea-Ream voulut le faire tuer, mais il en fut informé et mit ce prince à mort. «

Au xvm' siècle, les Siamois s'emparèrent des provinces de Battambang et de Siem-Reap, et les Annamites de celles de Vinh-Long, de Chau-Doc et de Ha-Tien. En 1834, la mort de Néac Ang-Chan, qui régnait depuis 1797, amena de nouvelles luttes, mais les Annamites arrêtèrent les Siamois dans leur invasion. La guerre resta intermittente pendant plusieurs années et recommença en 1840; en 1847, le Siam et l'Annam

(1) Delaporte, Voyage au Cambodge, p. 264 (Paris, 18"6, in-s*)-

reconnurent comme roi du Cambodge Néac Ang-Duong, qui dut payer un tribut à ses deux voisins. La mort de Ang-Duong, à Oudong, en 1860, mit son fils aîné, Ang-Chvelang ou Préa Ang-Réachéa-Votey sur le trône : celui-ci n'est autre que le roi Norodom, né en 1834, dont l'histoire est confondue avec celle de l'établissement du protectorat de la France au Cambodge.

Henri Cor die a.

Conquête définitive de la Cocliincliine. Protectorat du Cambodge. — Tu-Duc, fils et successeur de Thieu-Tri, partagea ses sentiments de haine furieuse contre les étrangers et son fanatisme féroce. Les persécutions redoublèrent, ainsi que les affronts et les défis. En 1856, M. de Monligny n'obtint même pas une réponse aux réclamations du gouvernement français. Tu-Duc mit le comble à ses bravades en faisant étrangler ou décapiter deux évêques espagnols et une multitude d'Annamites qui avaient embrassé le catholicisme. Sans retard, la France et l'Espagne envoyèrent une flotte mixte, montée par 2 300 hommes et commandée par l'amiral Rigault de Genouilly. Notre pavillon parut devant Tourane, à une quinzaine de lieues de Hué. La ville fut prise, ses défenses détruites (31 août 1838), mais les forces dont le chef de notre escadre disposait ne permettaient pas d'avancer dans l'intérieur. Notre escadre, se portant au sud, vint prendre position devant les bouches du Mé-Kong. Des défenses formidables couvraient les approches de Saigon; elles furent emportées d'un seul élan, quoique bravement défendues, et, le 17 février 1839, les couleurs françaises, flottant sur la ville, annonçaient que la seconde cité de l'empire annamite avait changé de maître. Cependant Tu-Duc, fortement retranché dans sa capitale, protégé par des troupes nombreuses échelonnées dans le pays, et, d'ailleurs, excité à la résistance par la Chine, attendait que les 600 ou 700 hommes que nous avions à Saigon, décimés par un climat nouveau pour eux, se vissent contraints d'abandonner leur conquête, comme ils nous avaient vus abandonner Tourane.

La guerre d'Italie, puis l'expédition de Chine obligèrent la France à différer la conquête définitive de la Cochinchine et à rester seulement sur la défensive : on ne laissa à Saigon qu'une faible garnison ayant pour appuis quatre avisos et deux corvettes. Tu-Duc dirigea contre elle le maréchal Nguyên-Tri-Phuong, général habile, implacable ennemi des Français et des indigènes convertis. Nguyên enferma Saigon dans un camp retranché, les lignes de Ki-Hoa, et l'assiégea avec une armée de 20 000 Annamites. Pendant huit mois, le capitaine de vaisseau d'Ariès et le colonel espagnol Palanca-Gulierres opposèrent aux assaillants une tenace résistance. Enfin l'amiral Charner apparut avec son escadre dans les eaux de la rivière de Saïgon (février 1861)-, à son tour, il bloqua l'armée ennemie et, par une action combinée de la flottille et des

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troupes de débarquement (3 000 à 4 000 hommes), il brisa les derniers efforts de l'armée annamite, qui avait fait preuve de vaillance et d'obstination. My-Tho fut ensuite attaquée par mer et par le Cambodge, et ce grenier de l'empire d'Annam tomba en notre possession le 14 avril, après une expédition que n'arrêtèrent ni les obstacles ni la maladie.

Sur ces entrefaites, un représentant de l'ancienne dynastie, le prince Lé-Phung, souleva au Tonkin contre Tu-Duc une insurrection formidable : victorieux en vingt combats, il avait conçu le plan de prendre Tu- Duc dans Hué même, plan qui eût peut-être réussi si un ouragan n'eût détruit sa flotte. Ce prétendant eut la tête tranchée, mais les progrès menaçants de la révolte qu'il avait suscitée et l'arrêt des convois de riz des provinces méridionales obligèrent Tu -Duc à céder, momentanément du moins. Le 5 juin 1862, un « traité de paix et d'amitié » fut conclu à Saigon entre la France et l'Espagne d'une part, et l'Annam d'autre part. L'empereur cédait à la France les provinces de Gia-Dinh (Saigon), Bien- Hoa, Dinh-Tuong (My-Tho), les îles de Poulo-Condor, et s'engageait à ne céder aucune partie de son territoire sans notre assentiment; il accordait une indemnité de guerre de 20 millions, dont 3 à l'Espagne, autorisait la liberté du culte catholique et ouvrait au commerce plusieurs ports, dont Tourane. La France rétrocédait Vinh-Long à l'Annam.

Cette convention était à peine signée que la cour de Plué s'étudia à en éluder les clauses et à fomenter de toutes parts des révoltes.

Le vice-amiral Bonard prépara aussitôt une expédition et les opérations commencèrent en février 1863. Un corps d'armée franco-espagnol, sous les ordres du général Chaumont, fit rentrer dans l'obéissance la province de Saigon; un autre, commandé par le colonel Loubère, opéra aussi heureusement dans la province de Bien-Hoa. Les fortifications élevées par les indigènes autour de Vinh-Long, de Go-Cong, furent rasées. Le 1*' avril, des renforts ayant été amenés au corps d'occupation par l'escadre de l'amiral Jaurès, la France fit rapatrier le corps espagnol de Manille, qui était venu lui prêter assistance ; son commandant, le colonel Palanca-Gutierres, fut à cette occasion élevé par la reine au grade de brigadier.

Tu-Duc, consentit enfin à ratifier le traité de 1862 et à recevoir les plénipotentiaires. L'amiral Bonard et le général Palanca-Gutierres se rendirent à Hué, où, le 14 avril eut lieu l'échange des ratifications.

L'amiral de La Grandière, successeur de l'amiral Bonard, eut les vues les plus justes et les plus larges sur le rôle réservé à la France dans l'Indo- Chine et comprit qu'il fallait d'abord s'assurer le libre accès de la vallée du Mé-Kong ; il chargea le capitaine de frégate Doudart de Lagrée d'une mission auprès de Norodom, roi du Cambodge. Ce royaume, tiraillé depuis deux siècles entre l'Annam et le Siam, avait été amputé de maint territoire par ses voisins. Le négociateur décida Norodom à se placer sous la tutelle de la France et le roi du Cambodge reconnut par un traité le protectorat français (11 août 1863).

Cependant, des tentatives partielles d'insurrection éclataient constamment, à l'improviste, sur différents points des possessions françaises. Des émissaires, désavoués par Tu-Duc, mais encouragés en sous main par lui,

parcouraient sans cesse le pays. En présence de celle situation équivoque, la cour des Tuileries passa par une phase d'hésitations et de découragement; peu s'en fallut que Napoléon III ne fit abandon pur et simple de la Cochinchine et le capitaine Aubaret fut même envoyé à Hué pour négocier de nouveaux arrangements, favorables aux Annamites (juin 1864); mais on se ravisa à temps, des hommes comme le ministre Chasseloup-Laubat, l'amiral La Grandière.

Duruy, ayant déterminé le gouvernement français à conserver la colonie naissante. L'amiral de La Grandière reçut l'ordre d'organiser avec vigueur les provinces françaises et de châtier sévèrement les bandes de rebelles qui renaissaient constamment de leurs débris. Le point d'appui de ces bandes était dans les trois provinces de Vinh-Long, de ChauDoc et de Ha-Tien, laissées à Tu-Duc ; on résolut de les annexer de force. Le 18 juin 1867, l'amiral do La Grandière partit de Saïgon sur une flottille de deux avisos à vapeur et de quatorze cannonnières, portant environ 2 000 hommes. Vinh- Long capitula à la première sommation ; le gouverneurde Chau-Doc, surpris pendant la nuit, rendit également la ville sans coup férir. Tous les forts situés le long du

canal de Vinh-Long tombèrent de la même façon entre nos mains. L'expédition avait duré cinq jours (18-23 juin 1867) : une proclamation de l'amiral de La Grandière, datée de Vinh-Long, 25 juin 1867, fil connaître que trois nouvelles provinces passaient de la domination de l'Anoam sous la nôtre.

L'occupation de la Cochinchîne, située à l'embouchure du plus grand fleuve de llndo-Chine, devait donner et donna en effet à notre gouvernement l'idée d'ouvrir au commerce de noire colonie des débouchés, tant avec l'Europe qu'avec la Chine. Pour atteindre ce but, il était indis-

L'amiralRIGAULTdeGENOUILLYvldj: 1873).

pensable, soit que le Mé-Kong fût la grande artère cherchée, soit qu'un autre fleuve fût choisi comme voie de communication, d'obtenir du Céleste-Empire l'ouverture d'un port où les bâtiments pussent atterrir et se livrer régulièrement aux transactions commerciales. De là les explorations qui furent entreprises; de là aussi l'origine première du conflit franco-chinois.

Jean Dupuis au Tonkin. — Le capitaine de frégate Doudart de Lagrée était parti en 1866 de Saigon pour remonter le Mé-Kong et rechercher dans quelle mesure cet immense cours d'eau pouvait être utilisé comme voie de communication. Il constata que, dès le 20« degré, des difficultés de toute sorte le rendaient impropre au but poursuivi, et il envoya le lieutenant de vaisseau Francis Garnier en exploration sur le Song-Kol ou fleuve Rouge. Garnier descendit le Song-Koï sur une distance de 65 kilomîtres; mais par suite du mauvais vouloir des populations, il ne put atteindre, sur le territoire du Yun-Nan, le marché renommé de Man-Hao, à partir duquel le fleuve Rouge lui paraissait devoir être navigable jusqu'à la mer.

Ni Doudart de Lagrée ni Francis Garnier ne purent vérifier eux-mêmes leurs hypothèses"; cet honneur fut réservé à un négociant français, nommé .lean Dupuis. Fixé depuis quelques années à Han-Kéou, sur le fleuve Bleu, il trafiquait dans les provinces du sud de la Chine, et, quand il apprit des membres de l'expédition du Mé-Kong que le Song-Koï pouvait porter des navires depuis la mer jusqu'à Man-Hao, il résolut de tenter l'expérience.

Après une vaine tentative en 1868, il fut plus heureux en 1870. Les autorités du Yun-Nan voulurent charger Dupuis des approvisionnements de l'armée chinoise, lui ofi'rir un corps de dix mille hommes pour assurer la libre circulation du fleuve Rouge contre les riverains hostiles, et l'accréditer auprès de l'empereur d'Annam, alors tributaire de la Chine. Dupuis accepta la mission commerciale, mais refusa toute intervention officielle- de Tadministralion chinoise. L'idée lui était venue en efTet de faire profiler sa patrie de sa découverte, et il partit pour Paris en 1872.

Le vice-amiral Pothuau,. ministre de la Marine, Técouta avec bienveillance, mais lui répondit que la France, au lendemain d'une guerre désastreuse, n'était pas en mesure d'étendre son domaine colonial; toutefois il lui.donna-une leltee de recommandation pour le gouverneur de la Cochinchme, le contre-amiral Dupré.

Dupuis, revenu en Chine, partit de Hong-Kong le 26 octobre 1872, avec deux canonnières à vapeur' fran;çaises et une jonque chinoise qui portaient les munitions;de guerre et les armes destinées au maréchal Ma, commandant de l'armée chinoise, lequel réprimait alors la révolte musulmane.duiYun-Nan. A '^H^ï-Phongt. Dupuis rencontra l'aviso le Bourayne^ commandé par le capitaine de frégate Senez. Grâce à l'intervention de cet officier, Jl,e mandauin Lé-Thuan, gouverneur du Tonkin, promit de demander au gouvernement dev Hué la liberté du passage pour l'expédition Dupuis ;',mais le mandî^rin ne tint pas sa promesse. Dupuis n'en CQptinua pag.moing.sa.route : en dépit d'obstacles de toute nature, il

atteignit la ville de Man-Hao. Le 30 avril 1873, il était à Hà-Noï. Pour assurer la sécurité de son expédition, il fit occuper un quartier de la ville, après quoi il envoya son compagnon, M. Millot, informer le contre-amiral Dupré du succès de sa mission et lui dire qu'il se faisait fort de placer le Tonkin sous le protectorat de la France. A la suite de difficultés suscitées à Dupuis par les mandarins, la cour de Hué fit entendre des réclamations, et lamiral Dupré invita Dupuis à quitter Ha-Noï.

Cependant l'incident exigeait un règlement avec la cour -de- Hué et le gouvernement français fut amènera intervenir officiellement. L'amiral Dupré chargea le lieutenant de vaisseau Francis Garniec de l'aire une enquête sur le conflit survenu entre Dupuis et le vice-roi du Yun-Nan d'un côté et les mandarins annamites de l'autre; d'étudier l'état d'esprit des populations et de se servir d'elles au besoin pour vaincre les résistances des lettrés; enfin, d'établir, de concert avec le vice-roi annamite, la liberté de navigation du Song-Koï.

L'intervention française. Francis Garnier.— Garnier partit de Saïgon le 11 octobre 1873 avec deux canonnières et deux détachements de fusiliers marins et de soldats d'infanterie de marine. Il atterrit à Tourane, afin de remettre à Tu-Duc une lettre de l'amiral, demandant l'envoi au Tonkin d'un plénipotentiaire de la cour de Hué, et arriva le 5 novembre à Ha-Noï, où il rencontra Dupuis.

Dès son arrivée, Garnier fit afficher deux proclamations pacificatrices, mais ses intentions conciliantes se heurtèrent aux sentiments haineux des mandarins : le maréchal Nguyên interdit tout rapport avec les « brigands de Saïgon »; on empoisonna les eaux potables; on tenta d'incendier les habitations du détachement français. Deux canonnières de renfort étant arrivées delà côte, le 13 novembre, Garnier adressa aux Annamites un ultimatum par lequel il déclarait le Tonkin ouvert au commerce étranger et les douanes supprimées. Cet acte hardi provoqua la fureur de Nguyên, ainsi que l'envoi à Garnier de deux lettres insolentes de la cour de Hué. A bout de patience, le chef de l'expédition lança un second ultimatum; il ne reçut aucune réponse, et il décida d'attaquer la citadelle de Ha-Noï (20 novembre).

Les 180 hommes du détachement, bien dirigés et bien disciplinés, ne craignirent pas de se mesurer avec les 7 000 Annamites qui défendaient la citadelle et qui, malgré leur incapacité, auraient, s'ils l'eussent voulu, écrasé les assaillants, A 5 heures et demie précises, l'enseigne de vaisseau Bain de La Coquerie, capitaine de la compagnie de débarquement du Decrès, se porta avec rapidité devant la porte sud-ouest de la citadelle et mit sa pièce en batterie de façon à balayer la face ouest. Quelques marins ayant escaladé et ouvert la porte du redan, il s'y établit aussitôt et ouvrit le feu sur les défenseurs du rempart. Bientôt, le pont fut franchi malgré la mitraille; la porte, percée par les projectiles, tomba au pouvoir des assiégeants, qui cessèrent leur feu. La seconde colonne d'attaque réussit, dans un court espace de temps, à prendre la porte suil-est qui, ne pouvant être entamée par la hache, fut escaladée et ouverte par Garnier lui-même, par de Trentinian et par deux hommes. En un instant, toute

L'INDO-CHINE FRAIVÇAISE

la colonne fut dans la citadelle. Alors, Bain de La Coquerie courut occuper la porte de l'ouest; l'aspirant Ilatitei'euille celle de l'est, et, pendant que de Trenlinlan s'avançait dans l'intérieur, l'enseigne de vaisseau Esmez arborait sur la tour le drapeau tricolore.

Le feu de la rade, ouvert à six heures, cessa une heure après, lorsque l'enseigne de vaisseau Balny d'Avricourt vit flotter nos trois couleurs sur la citadelle. Dupuis avait pris part à l'action avec ses soldats du Yun-Nan. Ainsi, en moins d'une heure, la citadelle de Ha-Noï lonihait au pouvoir des nôtres. Le vieux maréchal Nguyôn, blessé au bas-ventre, n'avait pu, malgré sa présence sur les remparts, allumer

dans le cœur de ses soldats la moindre lueur de courage. 2 000 Annamites tombèrent entre nos mains; on les employa au transport des vivres et du matériel. Tout l'armement de la citadelle vint, fort à propos, augmenter les ressources du corps e.xpéditionnaire.

La prise de la citadelle de Ha- Noï fut le signal de la conquête rapide de tout le delta. Le même jour. Bain de La Coquerie, prenant avec lui 40 hommes et une pièce de canon, alla procéder à l'occupation du fort de Phu-Hoài-Duc, situé à environ 6 kilomètres à l'ouest de Ha-Noï, et qui commandait la route de Son-Tay.

11 fallut songer à organiser la conquête. Garnier débuta par une proclamation aux habitants, qui entraîna un mouvement très sensible en faveur de l'intervention française. Le chef des partisans des Le accepta un commandement dans la nouvelle milice dont Garnier avait formé les cadres, et des volontaires vinrent offrir leurs services au chef de l'expédition. Toutes les mesures furent prises pour substituer à la tyrannie des mandarins une administration régulière, mais le Tonkin ne fut p^s déclaré indépendant de la suzeraineté de Tu-Duc.

Pendant ce temps, Balny d'Avricourt occupait Hong- Yen sans rencontrer de résistance, et se portait vers Phu-Ly, qui commande la route de Ninh-Binh à Son-Tay. Secondé par de Trentinian, il surprit et enleva en dix minutes cette forteresse (26 novembre), défendue par 1 000 hommes, Au bout de dix jours, toute la province de Ha-Noï étant soumise, on marcha sur Haï-Dzuong, dont la forteresse était Tune des mieux situées et des plus solides du Tonkin. Balny d'Avricourt arriva devant cette place le 3 décembre et envoya de Trentinian remettre au gouverneur une lettre de Garnier. Le gouverneur usa de subterfuges afin de préparer la

Francis GARNIER (1839-1873).

défense. L'imposante citadelle était défendue par une centaine de canons et environ quinze cents fusils. En dépit de tous les obstacles, elle tomba aux mains des assaillants.

Cependant Francis Garnier, confiant à Bain de La Coqueiie le commandement de la garnison de Ha-Noï, appareillait pour Ninh-Binh sur le Scorpion. Il trouva la place occupée depuis le 4 décembre car Taspirant Hautefeuille; il maintint cet officier à la tête de la province et partit le lendemain pour Nam-Dinh. Il enleva sans difficultés les trois forts qui défendaient l'entrée de l'arroyo, mais la citadelle ouvrit le feu sur le Scorpion : immédiatement, Garnier débarqua et, secondé par l'aspirant Bouxin et l'ingénieur hydrographe Bouillet, il se rendit maître de la citadelle, ainsi que de la ville marchande. Il installa dans la place comme gouverneur M. Harmand.

qui ne disposait que d'un détachement de 25 hommes pour surveiller une province d'environ 2 millions d'âmes. Puis, il fit connaître par une proclamation aux •«• fonctionnaires, maires et notables annamites, ainsi qu'aux commerçants chinois, les ordres rigoureux qu'il édictait en vue de la paix publique et du retour à une intègre administration du pays. Rentré à Ha-Noï le 18 décembre, il résolut de livrer sans retard un sérieux combat à l'armée du général annamite Hôuang qui occupait Son-Tay et menaçait la petite garnison d'Ha- Noï; mais, une ambassade annamite ayant, le lendemain, fait son entrée dans la capitale du Tonkin, il déclara les hosilités suspendues.

Malheureusement, les ambassadeurs arrivaient à Ha-Noï avec les intentions les plus perfides. Le 21 décembre, Garnier discutait avec eux, quand il fut prévenu de l'arrivée de l'armée de Son-Tay, les Pavillons- Noirs (1) marchant à l'avant-garde. Il chargea Bain de La Coquerie de

BALNY DAVfilCOURT (1849-1873).

Pbot. Alex. Quiaet.

(l) Des bandes chinoises, composées d'anciens partisans des Taî-Ping, s'étaient réfugiées dans les montagnes septentrionales du Tonkin. Elles se grossirent des malfaiteurs annamites, qui profitant de l'effroi produit par 1 invasion, se donnèrent, eux aussi, pour des rebelles chinois. Vainement Tu Duc avait essayé de chasser cette nuée de brigands dans la région monugncuse : il n'y avait pu réussir, et, en désespoir de cause, il avait fait appel au vice-roi des deux Kouang. Une armée de Chinois s'abattit alors sur le Tonkin : loin de combattre les pillards, elle fit cause commune avec eux, et Tu-Doc dut intervenir de nou-

veiller du côté de la face nord, pendant que lui-même se chargerait de la défense de la face ouest. Une pièce de canon, amenée par l'aspirant Perrin, mit les bandes de Pavillons-Noirs en déroute, ainsi que les 2 000 Annamites po5tés derrière eux. Garnier leur donna la chasse au travers des rizière^.; mais il s'engagea imprudemment sur une digue, derrière laquelle les ennemis étaient embusqués, et glissa dans un fossé fangeux où iljut enveloppé et décapité. Peu après et non loin de là, le chef de l'autre colonne, Balny d'Avricourt, éprouva le même sort.

Le traité de 1 8*74. — Garnier mort. Bain de La Coquerie prit de droit le commandement militaire. Le soin de l'administration politique fut confié à Esmez, qui reprit, le 26 décembre, avec les ambassadeurs annamites, les négociations interrompues depuis le 21. Au moment oîi une convention allait être signée, les ambassadeurs reçurent une lettre de leur gouvernement leur annonçant l'arrivée d'un nouveau plénipotentiaire. De son côté, Esmez fut prié d'interrompre les négociations, et l'aspirant Ilautefeuille reçut, le 7 janvier, l'ordre d'évacuer la citadelle qu'il avait vaillamment défendue.

Le lieutenant de vaisseau Philastre, inspecteur des Affaires indigènes, venait d'arriver au Tonkin en compagnie d'un ambassadeur annamite. Il y assuma un rôle en opposition complète avec celui de son prédécesseur. Sous le prétexte de difficultés avec l'Angleterre, et, par un aveuglement inouï, on ruina en quelques jours l'œuvre de Garnier et de ses compagnons, bientôt obligés d'abandonner leurs conquêtes.

Le traité définitif fut négocié à Saigon. Aux termes des articles essentiels de cette convention, signée le 15 mars 1874, la France reconnaissait la souveraineté de l'Annam sur le Tonkin et promettait gratuitement son appui pour le maintien de l'ordre dans les États de l'empereur et pour la destruction de la piraterie sur les côtes. Tu-Duc s'engageait à conformer sa politique extérieure à celle de la France. Celle-ci donnait à l'Annam 100 canons approvisionnés de 200 coups par pièce, 2 000 fusils, SOO 000 cartouches et 5 navires de guerre ; de plus, elle lui faisait remise d'une indemnité de guerre de 6 millions. Elle s'engageait enfin à fournir à l'Annam des instructeurs militaires, des marins, des ingénieurs et chefs dateliers. En retour, Tu-Duc acceptait à Hué un résident français ayant rang de ministre ; il acceptait aussi l'ouverture des ports de Ha-Noï, Ilaï-Phong et Qui-Nhon, ainsi que du fleuve Rouge, aux bâtiments de

veau auprès du vice-roi pour le prier de rappeler les périlleux auxiliaires qu'il lui avait envoyés. Mais, peu de temps après, revenant à sa première idée et trouvant sans doute avantageuse à sa dynastie la ruine des Tonkinois, il demanda une seconde fois des secours à la Chine, et une armée de cinq mille hommes vint camper aux environs de Bac-Ninh. Les rebelles, devant cette nouvelle intervention du gouvernement chinois, ne purent s'entendre sur les mesures à prendre pour y résister, et ils se scindèrent en deux groupes, les Pavillons-Noirs et les Pavillons- Jaunes. Ces derniers devinrent plus tird nos alliés, tandis que les Pavillons-Noirs et leur chef, Lu-Vinh-Phuoc, passaient aux gages des Annamites pour nous faire échec.

commerce de toutes les nations. Une convention additionnelle, du 31 août 1874, fixa les conditions auxquelles le commerce pourrait être exercé au Tonkin.

Les affaires du Tonkin de 1 874 à 1 888. — Dès le

lendemain de l'évacuation de la citadelle de Ha-Noï, M. Rheinart, administrateur des affaires indigènes, s'installa dans la ville avec le titre de résident. Il reçut aussitôt des plaintes nombreuses. Les partisans de la France étaient emprisonnés ou tués; plus de cents villages étaient devenus la proie des flammes; les autorités annamites n'écoutaient pas M. Rheinart, et le commissaire royal Nguyên-Kanh, envoyé pour rétablir l'autorité de la cour de Hué dans le delta, ne cacha pas ses dispositions peu bienveillantes. Dans le nord du Tonkin, les Pavillons-Noirs luttaient contre les Pavillons-Jaunes; au sud, les lettrés tuaient les chrétiens et menaçaient de se révolter contre Tu-Duc, qui avait traité avec les u sauvages d'Europe » ; à l'est, les partisans des Le commençaient à s'agiter.

Il n'était pas facile de faire accepter au Céleste-Empire l'intervention définitive de la France dans les affaires de l'Annam. Lorsque notre ambassadeur à Pékin réclama le retrait des troupes chinoises du Tonkin et l'ouverture à notre commerce d'une ville du Yun-Nan, il ne lui fut donné que des réponses évasives. En même temps, Tu-Duc se rapprocha de la Chine, et, en 1876, il envoya à l'empereur une mission solennelle lui porter le tribut annuel qui était le gage de sa vassalité. Il ne négligea rien pour rendre onéreuses les opérations commerciales, pour favoriser la contrebande, pour autoriser la piraterie et le brigandage.

Vers la fin de 1878, une troupe de 7 000 rebelles chinois envahit les frontières du Tonkin, et cette invasion continua jusqu'en juillet 1879. Ces bandes, campées dans les défilés des montagnes, étaient commandées par un ancien général des Taï-Ping, entré depuis au service de la Chine, et se disant descendant, non des Le, mais des Li (antérieurs aux Le). Il s'était emparé de la province de Lang-Son et avait battu plusieurs fois les troupes chinoises et celles de Tu-Duc, qui opéraient de concert. Il fut enfin vaincu en janvier 1880; mais l'entretien des soldats impériaux, la famine qui éprouvait les villages du sud, l'apparition du choléra avaient mis le comble à la misère publique.

Le résident français voyait tous ses efforts échouer contre l'inertie calculée du gouvernement annamite. De son côté, le Tsong-Li-Yamen, qui n'avait pas retiré ses troupes du Tonkin après la mort du général rebelle, ne cessait de rappeler la suzeraineté qu'elle revendiquait sur le Tonkin. De 1880 à 1882, la situation, toujours troublée et précaire, fut marquée par des vexations intolérables, la fermeture du fleuve Rouge^ des massacres de missionnaires, nonobstant la remise au gouvernement annamite d'une déclaration comminatoire. Le marquis Tseng, ambassadeur de Chine à Paris, notifia que son gouvernement ne pouvait reconnaître le traité de 1874. On se résolut cependant à augmenter les forces navales dans les eaux du Tonkin et à les employer contre les rebelles et les pirates; à cet effet, le Parlement vota un crédit de i millions et demi environ (30 juillet 1881). Dans les premiers mois de 1882, le gou-

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