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DÉPENDANCES

Les dépendances de la Guadeloupe sont par ordre d'importance :

Marie -Qalante (nom du navire monté par Christophe Colomb). — Celte île, à 27 kilomètres S. de la Grande-Terre (par 16° 3' de lat. N. et 63» 29' de long. 0.), a 83 kilomètres de circonférence. Petite, basse, sphérique, elle est de formation calcaire, madréporique à l'est et au sud. Des falaises à l'est et des plages à l'ouest terminent ses rivages. Les meilleurs mouillages sont : Grand-Bourg, Capesterre, Saint-Louis. Ni mornes ni rivières notables; les plus hautes collines ne dépassent pas 200 mètres. La rivière Saint-Louis est le principal cours d'eau. L'île renferme une population de 12 000 habitants. Chef-lieu, Grand-Bourg.

Saint-Martin. — Cette île, à 233 kilomètres N.-N.-O. de la Guadeloupe (par 18" 5' 30" de lat. N. et 65" 23' 25" de long. 0.), appartient par moitié à la France et à la Hollande. La partie française (au nord) a une superficie de 8 000 hectares et compte 8 000 habitants. Chef-lieu Le Marigot (au nord-ouest). Les côtes, profondément entaillées par de jolies baies, Simpson, Marigot (à l'ouest), Grande-Baie (au sud), etc., offrent d'excellents mouillages pour les gros navires. La baie Simpson coupe en deux la partie française {Grande-Terre et Terres basses). Deux étangs ou salines s'étalent à l'ouest et à l'est. Aucun cours d'eau ne descend de ses collines, de nature calcaire, dont la plus élevée a une altitude de

585 mètres. Le climat de llle est tempéré. Saint-Martin a deux satellites : le rocher de la Frégate (au nord) et l'ilot du Tintamarre (au nord-est).

Sadnt-Bartliéleiny. — Cette île, cédée à la Suède en 1784 et rétrocédée à la France en 1878, se présente à 175 kilomètres N.-N.-O. de la Guadeloupe et au S.-E. de Saint-Martin (par 170ol' 35" de lat, N. et 65" 10' 30" de long. 0.). Elle mesure 9 kilomètres en longueur et 3 en largeur. Ses bords, très découpés, offrent deux baies principales: Saint-Jean (au nord) et Gusfavia (à l'ouest). Plate et sablonneuse, sans sol végétal et sans cours d'eau, elle est de formation volcanique. Sa plus haute colline n'excède pas l'altitude de 302 mètres. Elle possède une saline et une mine de zinc et de plomb. Plusieurs îlots au nord sont ses sentinelles, La population de l'île compte 18 000 habitants. Chef-lieu, Gustavia.

Saintes (Les). — Petit archipel composé de quatre îles et de cinq Ilots volcaniques, à 12 kilomètres S.-E. de la Guadeloupe (par lo" 54' 30'' de lat. N. et 64» 4' 40" de long. 0.). Il s'égrène sur une ligne de 8 kilomètres, de l'ouest à l'est, sa largeur ne dépassant pas 4 kilomètres. La Terre d'en bas (à l'ouest) et la Terre d'en haut (à l'est) sont séparés par la passe du sud. L'îlot à Cabris au nord de la Terre d'en bas, l'ilot des Augustins et le Grand îlot au sud contribuent à former avec les deux îles jumelles l'excellente rade des Saintes, point d'appui futur de la flotte, le Gibraltar désigné des Antilles françaises. Aucun cours d'eau n'arrose ces îles, dont les mornes ont une altitude maximt de 304 et 316 mètres. Ces collines sont boisées d'arbres résineux.

Désirade (La). — Découverte par Christophe Colomb en 1493, cette petite île est le prolongement de la pointe des Châteaux (Grande- Terre;, k la distance de 11 kilomètres (par le» 20' de lat. N. et 63° 22' de long. 0.). Elle a une longueur de 8 kilomètres sur 2 kilomètres de largeur et une superficie de 2730 hectares. Les collines calcaires et sablonneuses qui la parcourent (le morne culminant atteint 278 mètres) se terminent à pic sur la côte orientale et en pente douce dans la mer, à l'ouest. Les pluies sont rares et aucun cours d'eau n'existe dans l'île. La salubrité du climat en fait xxn sanatorium; une léproserie y est établie. Le cotonnier, le maïs, le fromager, le mancenillier sont favorisés par ce même climat. Population, 1 500 habitants. Deux bourgs, celui du Galet et celui de la Grande-Anse, sont les seuls à noter.

La Désirade a un satellite au S.-O. : c'est la Petite-Terre, divisée en deux îles, la Terre d'en haut et la Terre d'en bas, que sépare un canal large de 200 mètres. Des récifs dangereux les environnent (les Baleines) ; un phare très puissant s'élève sur la Terre d'en bas. Les deux îles n'ont qu'une superficie de 300 hectares; elles ne produisent que des cocotiers.

LA MARTINIQUE (1)

Cette île est au centre du groupe des petites Antilles, une des îles Sou8-le-Vent, à 100 kilomètres sud de la Guadeloupe ; par i 4° de lat. N. et 62° de long. 0., entre les deux îles anglaises de Sainte-Lucie et de la Dominique au nord. Cette dernière la sépare de la Guadeloupe. Ses dimensions sont de 80 kilomètres en longueur sur 31 en largeur. Superficie, 987 kilomètres carrés. Population, 180 000 habitants (blancs, créoles, métis, nègres, Hindous). Chef-lieu, Fort-de-France.

Baignée à l'est par l'océan Atlantique, à l'ouest par la mer des Antilles, la Martinique est admirablement située sur la route de l'Europe à Colon. Elle est aussi une des escales naturelles entre New- York et les ports de l'Amérique du Sud. Fort-de-France est à 6 676 kilomètres de Bordeaux et à 3 180 kilomètres de New- York. L'achèvement du canal de Panama lui donnera une importance considérable, car c'est un des plus beaux ports et des mieux outillés des Antilles.

De forme allongée, son axe s'inclinant du N.-O. au S.-E., la Martinique est formée de deux massifs reliés par une chaîne peu élevée. Cette chaîne traverse l'isthme qui s'étend entre la baie de Fort-de-France et le havre du Robert. Ces massifs sont d'origine volcanique, comme d'ailleurs presque tous les terrains de l'île.

Les roches éruptives sont des trachytes poreux qui abondent partout. Les mornes de nature trachytoïde ont un profil plus arrondi que les pitons de nature basaltique. L'argile se rencontre au centre et dans le sud. Des terrains d'origine récente et plus particulièrement des couches de calcaires se montrent dans certaines vallées et sur quelques points (roches à ravets). La silice se trouve incorporée à toutes les roches. La pouzzolane, les onyx, le fer abondent aussi.

La partie septentrionale de l'île est occupée par deux centres montagneux, la montagne Pelée (1 350 mètres), cratère éteint où dort un petit lac limpide et les pitons du Carbet (1 207 mètres). La montagne Pelée a eu en 1851 une petite éruption qui effraya fort Saint-Pierre et les bourgs voisins, mais qui ne répandit que des cendres. La partie méridionale est formée par le prolongement de la chaîne centrale que

(1) La Martinique est extrêmement peuplée : sa population totale est évaluée à 203 781 habitants. Cette population, répartie entre les deux arrondissements de Fortde-France (5 cantons et 16 communes) et de Saint-Pierre (4 cantons et 15 communes), se compose de noirs, qui forment rélément prépondérant, d'Européens et de blancs descendant d'Européens, de métis de blancs et de noirs et de quelques milliers d'Indiens. Elle est en progrès, malgré un certain courant d'émigration, soit vers la métropole, soit vers les colonies françaises, Haïti ou l'Amérique centrale. — Villes et communes principales : Fort-de- France, 22 164 hab. ; Saint-Pierre, 26 011 hab. ; Lamentin, 19 928 hab.; Le Robert, 8 817 hab.; Saint-Joseph, 8 417 hab.; La Trinité, 7 212 hab.; Le Vauclin, 7 128 hab.; Sainte-Marie, 10 862 hab.; Gros-Morne, 8 114 hab.; Ze François, 12 452 hab.

domine le Vauclin (505 mètres), et une chaîne qui court de l'est à l'ouest s'élève au morne du Diamant (478 mètres) et se termine au cap Salomon.

Mornes et pitons sont coupés de vallées profondes que creusent les torrents au moment des pluies. Ils sont couverts de forêts vierges aux arbres puissants, dont les branches soutiennent une végétation luxuriante de lianes et de mousses, et dont la sève nourrit sans peine d'énormes choux parasites qui poussent aux embranchements. Sur le sol les lianes et les fougères s'entremêlent dans un fouillis inextricable qui entrave la marche, et toute cette végétation retient une grande humidité à laquelle elle doit son développement intense.

L'île possède quelques sources thermales, la Fontaine chaude sur les hauteurs du Prêcheur à 8 kilomètres de Saint-Pierre, les fontaines ferrugineuses des pitons de Fort-de-France.

Climat. — Le climat de la Martinique est intertropical. La température, dont la moyenne est de 26°, varie peu entre 20» et 32°. Les variations diverses sont très faibles.

L'humidité est constante et très grande, il tombe par année 5 mètres de pluie sur les hauteurs et 2™, 50 sur le littoral. Les pluies sont fréquentes.

Les saisons sont mal délimitées. La saison chaude et pluvieuse va de juillet à octobre. C'est l'époque des ouragans, des grandes chaleurs, des pluies torrentielles. La saison fraîche dure de décembre à mai : c'est le printemps de l'île. Comme à la Guadeloupe, il serait peut-être plus correcte de distinguer trois saisons : saison fraîche (décembre-mars), saison chaude et sèche (avril-juin), saison chaude et pluvieuse (juillet-novembre), la température reste douce sous l'influence des vents du nord et de l'est. Il tombe très peu d'eau, et le ciel reste pur, estompé de brumes légères à l'horizon.

La Martinique est malheureusement exposée aux cyclones et aux raz de marée. Les cyclones ne sévissent qu'à de longs intervalles; mais ils sont parfois d'une violence extrême et font des ravages considérables. En 1883, Saint-Pierre fut en partie détruit, et en 1891 un nouveau cyclone tua plus de 500 personnes. Les raz de marée sont assez fréquents : comme les cyclones, ils sont annoncés par la baisse du baromètre La mer s'élève rapidement, envahit la terre et se retire, emportant tout ce qu'elle a rencontré sur le rivage.

Ce climat chaud et humide, qui entretient le paludisme sur le littoral, est anémiant pour les Européens : aussi vivent-ils plus aisément sur les plateaux et les hauteurs, comme au camp de Balata, situé à 440 mètres d'altitude et voisin de Fort-de-France. Là, avec quelque hygiène, ils évitent facilement la dysenterie et la fièvre jaune, qui sont les maladies dangereuses de la Martinique.

Hydrograpllie. — Un grand nombre de petites rivières (soixantedix en tout) descendent des montagnes de l'île. Leur régime est inconstant : ruisseaux sans importance pendant la saison sèche, elles deviennent pendant l'hivernage des torrents impétueux qui ravinent profondément leurs lits. Telles sont au nord la rivière Capote, la Lézarde et la

rivière Salée qui se jettent dans la baie de Fort-de-France, la rivière Pilote au sud, la rivière Madame.

Côtes. — La partie nord de l'île est courbée en forme d'ellipse ; elle ne présente guère que des anses insignifiantes. La côte ouest présente la baie largement ouverte au fond de laquelle s'incurve la rade de Saint-Pierre. Plus au sud se creuse la vaste et profonde baie de Forlde-France; cette baie, basse et marécageuse, reçoit un grand nombre de petites rivières, notamment la Lézarde. La côte sud, à partir du cap Salomon, devient abrupte et s'échancre en une série de baies jusqu'à la baie profonde du Marin, à l'est. La côte est, du havre de la Trinité, au nord, à la Pointe des Salines, au sud, n'est qu'une suite d'ilots et d'écueils: elle est battue par la mer, sous les grandes brises du nord-est. On V remarque la presqu'île déchiquetée de la Caravelle, la baie du Galion et le havre du Robert, le cap Ferré, l'îlot à Cabrit à la pointe des Salines. La côte orientale, entre la presqulle de la Caravelle et la pointe des Salines, est bordée d'îlots, d'écueils et de roches madréporiques.

Flore et faune. — La flore varie avec l'altitude; on distingue plusieurs zones ou étages de végétation : sur les montagnes, on rencontre le magnolia, le rhododendron, des arbres d'Europe. Plus bas, cest la forêt vierge : fougères arborescentes (400 espèces), lianes, bambous, palmiers, etc. La Martinique est le pays des fruits: fruits de France, banane, ananas, mangue, avocat, grenade, la délicieuse sapotille, la barbadine et la pomme de liane; fruits parfumés : la goyave et le tamarin, dont on fait d'exquises confitures. Citons encore l'arbre à pain, le mancenillier qui sécrète un suc irritant, l'aloès, le ricin, les arbres et plantes qui suivent : cannelier, muscadier, giroflier, gingembre, tabac, cotonnier, ranice, chanvTC de Manille, caféier, canne à sucre, cacaoyer; des bois de meubles, l'acajou et le bois de rose, des bois de construction, le gayac pour les navires, le courbaril et le balata pour la charpente, des essences médicinales, le quinquina ; des bois de teinture, le campéche.

La faune est peu variée. Le lamantin a disparu; douze espèces de chauves-souris existent dans l'île, ainsi que le pilori (rongeur;, le rat musqué elle manicou (marsupial). L'iguane (saurien), la tortue (caret), un trigonocéphale à piqûre mortelle, l'alligator, les oiseaux de mer, les baleines, cachalots et dauphins, des poissons excellents, enfin les animaux de basse-cour et de ferme complètent la faime de la Martinique.

Fort-de-France, chef-lieu de la Martinique, sur la côte ouest, au fond d'une magnifique baie, par 14» 35' 49" de lat. N. et 63<»26' de long. 0. ; siège du gouvernement, d'une cour d'appel, d'un tribunal de l^* instance et d'une chambre de commerce. Population, 15 000 habitants.

L'un des plus beaux ports des Antilles, la rade de Fort-de-France est divisée en deux parties par un massif de roches volcaniques, de forme péninsulaire, sur lequel s'étagent les batteries du fort Saint-Louis; an snd, la rade des Flamands, à l'est, la baie du Carénage. La première est une rade foraine, l'autre forme un port naturel, bien abrité. Elle est mu-

nie d'une darse où les navires du plus fort tonnage peuvent aborder. Un bassin de radoub (longueur, 125 mètres; largeur, 34 mètres; tirant d'eau, 8 mètres) complète l'outillage du port.

Centre militaire de l'île, Fort-de-France est défendu par plusieurs forts et batteries; il possède un arsenal, une direction de l'artillerie et un hôpital militaire. Fort-de-France a été classé parmi les points d'appui de la flotte par le décret du 1" avril 1899.

Appelée jadis Fort-Royal, la ville est bâtie en amphithéâtre, de façon régulière, sur un terrain plat d'alluvions récentes. Légères et peu élevées, les maisons sont neuves et les monuments sont rares : la ville a éprouvé de graves désastres : tremblement de terre (1839), incendie (1890), cyclone (1891). Comme édifices publics, on ne peut guère signaler que l'église et la bibliothèque Schœlcher. Les environs de la ville sont fort agréables et embellis par une grande promenade ou savane bordée de manguiers, où se dresse la statue de l'impératrice .Joséphine.

Fort-de-France possède une école de droit et une école d'arts et métiers, ainsi qu'un hôpital.

Saint-Pierre, la ville la plus grande et le centre le plus commerçant de l'île, sur la côte ouest, à 22 kilomètres nord-ouest de Fort-de-France; par 30° de lat. N. et 63° 32' 45'' de long. 0. Population, 25 500 habitants. La rade semi-circulaire, éclairée par divers feux et défendue par des batteries (les anciens forts ont été désarmés), est accessible à tous les navires, mais les raz de marée la rendent fort dangereuse pendant l'hivernage et incommode pendant les autres saisons.

Bâtie en amphithéâtre allongé au pied des derniers contreforts de la montagne Pelée, la ville se compose de deux quartiers, maintenant complètement réunis, le Mouillage et le Fort, et de deux faubourgs construits, l'un le long de la rivière Roxelane, l'autre le long de la mer. Au centre de la ville est sise la place Berlin. Le quartier du mouillage, le quartier commerçant, abrité contre les vents alizés par un morne, est chaud; mieux exposé et plus aéré, le Fort s'étage sur le sol rocheux des mornes et domine toute la rade. Le jardin botanique, créé en 1803 et augmenté en 1861 de l'habitation domaniale de Tivoli, est le plus beau jardin de toutes les Antilles. C'est une forêt vierge aux sentiers pleins d'ombre, bordés d'arbres géants aux fleurs bizarres; il est arrosé par un torrent où baignent des massifs charnus de plantes aquatiques. Un manteau de lianes envahissantes et de parasites végétaux recouvre le tronc de ces splendides arbres des tropiques. Ce jardin botanique, destiné à la culture des plantes coloniales utiles, fournit aux jardins des plantes de Paris et des colonies les plantes qui leur manquent; il délivre gratuitement des plants aux petits colons ; il a pour annexe un laboratoire agricole.

Saint-Pierre, ville active, aux quais bruyants, sur lesquels s'entassent tout le jour les boucauts de sucre elles barils de rhum, possède peu d'édifices publics. Résidence d'un évêque, elle est le siège d'un tribunal de l^« instance et de la cour d'assises, ainsi que de la Banque de la Martinique. Elle renferme plusieurs fabriques de rhum très importantes.

G. Gerville-Réache.

Guadeloupe. — Au moment de l'arrivée de Christophe Colomb à la Guadeloupe (1493), celle-ci était habitée par une peuplade belliqueuse et anthropophage portant le nom de Caraïbes. Cette peuplade, sur laquelle Colomb ne donne que fort peu de détails, a vécu librement jusqu'à l'arrivée des premiers colons européens (1635), dont la plupart n'étaient pas la fine fleur de la société. Les « forbans » et les « boucaniers » sans scrupules firent une guerre acharnée aux Caraïbes et les exterminèrent presque entièrement en moins d'un demi-siècle.

Qu'étaient ces Caraïbes, répandus d'ailleurs dans toutes les Antilles à l'époque de l'arrivée des Européens et dont parlent tous les premiers navigateurs en Amérique ?

Il est hors de doute que c'étaient des émigrés de la terre ferme qui se trouve au sud des îles. Actuellement encore, grâce aux remarquables travaux linguistiques et ethnographiques de L. Adam, de Von den Steinen et d'Ehrenreich, on peut suivre la distribution des peuplades caraïbes jusqu'au cœur de l'Amérique du Sud, vers les sources du rio Xingu et du rio Tapajos, affluents de droite de l'Amazone. Partant de cette région comme d'un centre, les Caraïbes se propagèrent dans tout le bassin inférieur de l'Amazone et dans les Guyanes, et c'est de ce dernier pays qu'ils émigrèrent sur leurs légères embarcations vers les petites Antilles.

Là, ils rencontrèrent une population que les écrivains du xvii« siècle appellent Arovak ou Aruagues, et qui est venue, elle aussi, de la terre ferme. Il existe encore un grand nombre d'Arovaks dans les Guyanes et dans le bassin inférieur de l'Orénoque. Les Arovaks sont dépeints par les premiers voyageurs comme des « sauvages » très doux et pacifiques, tandis que les Caraïbes sont qualifiés de belliqueux et d'agressifs. Il n'est donc nullement surprenant que ces derniers chassèrent les Arovaks de leurs îles et les poursuivirent même jusqu'à leurs nouvelles demeures, dans les grandes Antilles. Ordinairement ils amenaient prisonnières les femmes arovakes et de là vient la constatation de plusieurs voyageurs que les Caraïbes parlent deux langues différentes suivant le sexe auquel ils appartiennent.

Les mœurs des Caraïbes, telles qu'elles sont décrites au xvn« siècle dans les relations de voyage du père du Tertre, du père H. Breton, du père Lobat et de Rochefort ressemblent beaucoup à celles des Caraïbes actuels non influencés par la civilisation européenne, sauf peut-être l'anthropophagie, qui parait ne pas exister aujourd'hui parmi les Caraïbes de la terre ferme. D'ailleurs, comme pour beaucoup d'autres peuples anthropophages, les témoignages des auteurs se rapportant à cette coutume sont d'autant moins affirmatifs qu'ils sont plus récents. Ainsi Christophe Colomb trouva dans les cases des « sauvages » de la Guadeloupe, qui s'enfuirent devant •lui, des membres de corps humains récemment découpés et évidemment réservés pour des repas journaliers. Le père du Tertre (1650) dit que les Caraïbes mangeaient les ennemis tués dans le combat » après les a\*oir

boucanés à leur mode, c'est-à-dire rostis sec ». Le père Lobat, qui fréquentait les Caraïbes quarante ans plus tard, déclare que cette abominable coutume était très rare. Les voyageurs plus récents la notent comme une survivance.

Les Caraïbes allaient tout nus, « Ils n'ont point d'autre vestement que celuy duquel la nature les a couverts, » dit le père du Tertre, et ce n'est que chez les voyageurs plus récents (comme le pèreLobatj que l'on trouve la mention du tablier de pudeur chez les femmes caraïbes. Gomme ornement, ils portaient des bracelets « ou une façon de brodequins » en coton aux jambes, sans préjudice de nombreux colliers en graines et des plumes passées à travers les trous pratiqués dans la cloison du nez, aux oreilles et dans la lèvre inférieure. Tous les voyageurs s'accordent à dire que les Caraïbes déformaient la tête de leurs enfants en l'aplatissant entre deux planchettes et pratiquaient même l'écrasement du nez.

La coutume de la « couvade », si répandue parmi les Caraïbes, avait frappé tous les voyageurs. Non seulement le mari devait prendre la place de la femme après les couches, et simuler la maladie pendant un mois, mais encore il subissait toutes sortes de tortures : jeûne, grattage du corps jusqu'au sang avec les dents d'agouti, etc.

Les Caraïbes habitaient des cases ovales ayant une charpente en troncs d'arbres et en branchages, et recouvertes de feuilles de lalanier; là ils suspendaient les hamacs de coton qui leur servaient de lits. Au centre de chaque village il y avait un « carbet », une grande case ovale de 20 à 25 mètres de longueur contenant souvent cent hamacs et plus; c'était à la fois la « maison commune » et la garçonnière où dormaient les jeunes gens non mariés. En voyage, on se contentait, comme habitation, d'un paravent dressé sur deux pieux, qui servaient en même temps à la suspension du hamac.

Les Caraïbes étaient des marins intrépides; mais ils ne disposaient que de pirogues primitives, simples troncs d'arbres creusés à l'aide de feu et de haches en pierre polie. M. Guesd a trouvé une grande quantité de ces outils primitifs aux environs de Pointe-à-Pitre. 11 est possible que ces haches servissent aussi darmes, mais on sait que l'arme « nationale » des Caraïbes était le « boutou », sorte de massue plate et un peu élargie vers le bout; venaient ensuite l'arc et les flèches, dont les pointes barbelées en bois dur étaient empoisonnées.

Le Caraïbe se levait au petit jour. Le premier éveillé jouait de la flûte, et les autres le suivaient à mesure qu'ils s'éveillaient. Après s'être baigné et revenu à sa case, il s'asseyait sur un siège, et une de ses femmes venait démêler ses cheveux et le peignait avec le plus grand soin. LUe l'enduisait ensuite de la tête aux pieds d'ime couche de couleur rouge faite principalement avec du roucou (écorce d'un arbre). Pendant cette toilette, une autre femme préparait le repas du matin. Les hommes mangeaient dans le « carbet », les femmes et les petits enfants dans les cases. Après le premier repas, les hommes se livraient aux occupations diverses : les uns se couchaient paresseusement en rond, en travers de leur hamac et fumaient, ou s'accroupissaient sur les talons autour d'un feu, ou se tenaient sur la pointe d'une roche, et, les joues appuyées sur les

paumes des mains, passaient dé longues heures dans un mutisme complet « car ils sont, dit le père Breton, étrangement mélancoliques, songeurs et taciturnes ». Perchés sur les rochers, leurs corps rougeâtres et immobiles semblaient être des statues de la mélancolie. D'autres sifflaient ou jouaient de la flûte simple ou de la flûte de Pan à trois tuyaux; faisaient des paniers, des flèches, des boutons, des harpons ; taillaient la pierre pour en faire des vases à deux anses destinés à recevoir le sang des victimes; d'autres fabriquaient des poupées pour leurs enfants, des filets de pêche, ou façonnaient avec de la terre à potier, sans l'aide de tours, des vases dont les formes et les dimensions variaient suivant l'usage auquel ils étaient destinés. Après un autre repas on allait à la chasse, à la pêche ou aux travaux de culture. Les Caraïbes n'avaient aucune idée de propriété privée; ils pensaient que la terre n'était à personne. Ils choisissaient à leur guise im terrain destiné à la culture des quelques végétaux nécessaires à leur alimentation: manioc, bananier, igname, pois, etc., et, après l'avoir défriché par le feu, l'appropriaient à la culture; c'est ce qu'ils appelaient « balayer leur jardin » (ichali), expression qui a passé aux Français et qui est encore de nos jours en usage dans l'ile.

Les Caraïbes étaient polygames et les mariages n'étaient prohibés à aucun degré de parenté; cependant les mariages entre fils et mère et entre frère et sœur étaient généralement réprouvés. La religion des Caraïbes était de l'animisme, bien caractérisé: ils croyaient en des esprits bons (icheiricou) et méchants (mapouya, au pluriel mapouyanoum). Ces derniers étaient beaucoup plus puissants que les bons esprits ; aussi fallait-il les amadouer plus souvent, par l'intermédiaire de boyé, à la fois prêtres et médecins.

Quarteronne de la Guadeloupe.

Phot. GaiUaid.

Colonies II.

LES ANTILLES FflANÇAISES

A la suite des guerres meurtrières qui signalèrent l'occupation de la Guadeloupe, il n'y resta au moment de la conclusion de la paix que « 000 à 7 000 Caraïbes. On les transporta presque tous à la Dominique et à Saint-Vincent. Le peu de ceux qui restèrent dans l'île s'en allèrent habiter les endroits les plus écartés et inaccessibles. Il y a une cinquantaine d'années, cette peuplade était représentée encore dans l'île, en dehors de métis avec les Européens et les nègres, par quelques familles qui s'étaient réfugiées sur les falaises de l'anse Bertrand et de la pointe de la Grande-Vigie (côte nord de la Grande-Terre), ofi elles vivaient du produit de leur pêche et de quelques récoltes de manioc et de patates. Quelques-uns d'entre eux se sont alliés depuis cette époque à des familles d'immigrants, et l'on retrouve de ce côté un sang cara'ibe maintenu assez.

Vue de profil. Vue de face.

Négresse de la Guadeloupe.

pur. L'importation des esclaves noirs, pour la plupart nègres de l'Angola, de la Guinée, du Sénégal ou du cap "Vert, a commencé presque en même temps que l'extermination des Caraïbes (1635-1640;. Elle s'accentua surtout à partir du commencement du xviii* siècle.

Avant d'importer en grand des nègres, les colons ont cherché à tirer parti des esclaves arovaks qu'on achetait chez les Caraïbes. Mais pas plus que ces derniers, les « sauvages » arovaks n'étaient capables de fournir un travail régulier et préféraient « mourir de tristesse » que de labourer la terre. La seule occupation à laquelle ils s'adonnaient volontiers, à condition qu'on ne les traitât pas d'esclaves, c'était la chasse et la pêche. On se tourna alors vers les « sauvages » du Brésil que les Hollandais capturaient pendant leur guerre avec les Portugais et vendaient à la Guadeloupe et dans d'autres îles. Ceux-là étaient déjà habitués aux manières des Européens. Certains parmi eux étaient chrétiens et probablement métis. C'étaient de bons artisans, chasseurs, pêcheurs, domestiques, mais incapables de fournir le moindre travail des champs. Comme les « engagés » européens étaient peu nombreux, la découverte de la main-

dœuvre nègre était une véritable aubaine pour les colons. Aussi fit-on une importation en masse de la chair noire.

Malgré les différences sociales, les unions des nègres avec les blancs ont été nombreuses, et, d'autre part, leurs métis, à divers degrés, s'unissaient avec les blancs immigrants ou nés dans le pays. Il en résulta un mélange de types tel qu'aujourd'hui on pourrait trouver des centaines de formes de passage entre le blanc fraîchement débarqué de l'Europe et le nègre le plus pur. Ce mélange est d'autant plus bigarré que parmi les colons blancs se trouvaient non seulement des Français des différentes parties de notre pays, mais encore d'autres Européens, surtout des Espagnols, des Hollandais et des Anglais. 11 faut y joindre les métis avec les Caraïbes, les Arovaks et les « sauvages » du Brésil importés jadis.

Primitivement, on distinguait les différents degrés de métissage entre le nègre et le blanc. D'après le système de Franklin, développé par Moreau de Saint-Méry et rappelé en tête des mémoires sur Saint-Domingue par le général Pamphile Lacroix (au commencement du xix» siècle), les « gens de couleur » sont supposés former en tout 128 parties blanches et 128 parties noires. L'individu qui n'a pas 8 parties de blanc, est réputé noir; celui qui a 8 à 16 parties est un « sacatra ». Viennent ensuite le « griffe », le « cabre », le « mulâtre » (56 à 70 parties noires), le « quarteron », le « métis », le « mamelouque », le « quarteronne », jusqu'au « sang-mêlé » qui a 125 à 127 parties de blanc et qui en continuant son union avec les blancs se confond avec cette couleur.

On ne distingue plus dans nos colonies des Antilles, depuis l'abolition de l'esclavage (1848), que les « immigrants » blancs (Européens), jaunes (Chinois), ou noirs (Hindous-Dravidiens, nègres) et les « créoles » ou gens nés dans le pays, que l'on partage quelquefois en créoles blancs et créoles de couleur.

On trouvera plus bas (ia Martinique) les notions utiles sur les créoles, notions applicables, sans restriction ou peu s'en faut, à la Guadeloupe.

Quant à la force numérique des différents éléments qui composent la population actuelle de l'île, il est bien difficile de l'évaluer avec précision, car depuis l'abolition de l'esclavage, les statistiques sont muettes sur ce point ; elles ne distinguent que les « créoles » ou gens nés dans le pays et les « immigrés », sans se préoccuper de leur race ou nationalité. Le dernier essai de ce genre remonte à l'année 1864, quand le D' Ch. W'alther avait fait un recensement par races. A cette époque, les « immigrés » ne formaient qu'un huitième environ (exactement 12 pour 100) de la population totale, proportion qui est encore sensiblement la même aujourd'hui (15 000 « coolies chinois et hindous » plus un millier ou deux de blancs et d'Africains, sur la population totale de 167 000 individus en 1894). Plus de la moitié parmi eux (53 pour 100) étaient des indigènes de l'Inde, pour la plupart des Dravidiens; environ un tiers (32 pour 100) se composait d'Africains (presque tous nègres); le reste (15 pour 100) étaient des blancs. Les Chinois ne figuraient dans la statistique que dans une proportion tout à fait insignifiante (7 individus en tout\ Aujourd'hui, au contraire, le nombre des Célestes a beaucoup augmenté parmi les immigrés.

Enfin la population coloniale ou créole représentait en 1867 les neuf dixièmes de la population totale. Les trois groupes (blancs, métis, noirs) dont elle se compose offraient alors les chiffres suivants : près de deux tiers (exactement 65 pour 100) de métis, plus d'un quart (27 pour 100) de noirs; et enfin un nombre très faible (8 pour 100) de blancs.

LA MARTINIQUE

Les habitants primitifs de la Martinique, les Caraïbes (V, plus haut LA Guadeloupe), ont disparu plus vite que ceux de la Guadeloupe. Le fait paraîtra étrange, attendu qu'à la Martinique il n'y eut presque pas de guerre entre les colons européens et les Caraïbes. Il est possible qu'instruits par l'exemple de leurs frères de race de la Guadeloupe, les Caraïbes estimèrent prudent de quitter leur île sans tenter même une résistance qui, tôt ou tard, amènerait leur anéantissement. Toujours est-il qu'ils émigrèrent presque en totalité à Saint-Vincent, et déjà, en 1695, le père Lobat n'a pu voir une troupe de Caraïbes, venue probablement des îles voisines, qu'au bout de dix mois de séjour à la Martinique. Dans son livre, écrit entre 1750 et 1760, Thibault de Chavallon dit que les Caraïbes « n'habitent depuis longtemps à la Martinique », mais qu'ils y viennent encore de temps en temps pour faire du commerce ; c'est ainsi qu'il eut l'occasion de voir un certain nombre de ces « sauvages » et de causer avec eux par l'intermédiaire d'un traducteur.

La population qui se substitua aux Caraïbes était formée primitivement de colons français et de nègres esclaves. Les métis et mulâtres (gens de couleur) ne tardèrent pas à paraître, et déjà dès le commencement du XVII» siècle on distingue à la Martinique les Européens fraîchement immigrés ou vivant temporairement dans l'île d'avec les « créoles » ou blancs nés dans le pays, de même qu'on distingue les « gens de couleur » (mulâtres et métis divers) d'avec les nègres. L'immense majorité de ces derniers étaient esclaves jusqu'en 1848; les blancs, les créoles et un grand nombre de « gens de couleur » étaient libres.

Après l'abolition de l'esclavage, on commença à appeler indistinctement « créoles » tous les gens nés dans le pays, par opposition à la population européenne flottante (fonctionnaires, troupes, commerçants, etc.) et aux « coolies », travailleurs chinois ou Hindous-Dravidiens embauchés au Bengale. Ces derniers deviennent de plus en plus nombreux depuis 1860.

Comme à la Guadeloupe, les créoles sont divisés en blancs, noirs et métis.

Le créole blanc, le béké en patois local, a le teint légèrement basané, la taille mince et souple. Il a d'excellentes qualités : l'imagination est ardente, l'esprit vif et pénétrant ; mais son caractère est impétueux, violent même. Lorsqu'il a reçu une bonne éducation, il devient un homme remarquable et peut prétendre à tout. Il a de l'aptitude pour les arts d'agrément, la gymnastique, les armes et la chasse. Au moral c'est un homme de cœur, affectueux; c'est un ami franc et dévoué. La femme

créole a un teint blanc mat et une grande délicatesse de traits; svelte et flexible comme un roseau, elle a les mouvements gracieux, le regard élincelant, le sourire franc. La bonté, la douceur, la sensibilité sont unies chez elle à une indolence et à un laisser-aller qui répandent un charme troublant sur toute sa personne.

Le créole noir n'est plus un nègre comme le créole blanc n'est plus un Européen. II s'est affiné physiquement. Il est élancé, bien proportionné ; ses membres sont dégagés, les traits de la face plus délicats, le nez moins aplati, les lèvres moins grosses que chez les Africains, On dirait qu'il a pris du Caraïbe l'œil g^and et mélancolique. Son regard s'est attendri; il se prête mieux aux émotions de la vie civilisée. On y retrouve rarement l'air farouche et ténébreux du nègre soudanais ou guinéen. Il est brave, communicatif, fanfaron. Sa peau n'a plus la teinte aussi noire que celle de son ancêtre, elle est plus satinée; les cheveux sont encore laineux, mais d'une laine plus souple ; sa sclérotique est cependant encore un peu bistrée.

En général, le créole noir n'est ni laborieux ni économe. Comme il lui suffit de cinq sous par jour pour se nourrir, il se repose durant quatre jours quand il possède 1 franc d'avance. Il ne veut pas s'assujettir à un labeur régulier et travaille à son caprice. Il est orgueilleux, vaniteux, aime les bijoux, le clinquant.

Les métis ou mulâtres, qu'on appelle encore par euphémisme gens de couleur, offrent toutes les nuances qu'on peut imaginer entre le brun foncé et le brun clair lavé de jaune. De même leur chevelure varie : tantôt elle est presque aussi crépue que celle du nègre, tantôt seulement faiblement frisée; plus souvent elle est intermédiaire.

Placés entre les blancs et les noirs, les métis sont en lutte avec ces deux couches de population, dont l'une, vieillie, s'efface de plus en plus, et lautre, pleine de sève, monte au contraire.

A la Martinique, ils ont aujourd'hui réussi à former la classe dirigeante, à cause surtout de la résolution prise par les blancs de ne faire plus partie d'aucune assemblée publique. A la Guadeloupe les blai.cs sont restés dans la vie politique et, malgré leur petit nombre, exercent une certaine action sur la marche des affaires.

Les métis sont très superstitieux : volontiers ils vont consulter des <■ jeteurs de sort », des sorciers, nègres pour la plupart, qui leur fabriquent des philtres [quimfjoi), etc.

Les métis sont environ 100 000 à la Martinique, les nègres 30 000 et les blancs 20 000. Le reste (environ 17 000) sont des immigrants : coolies chinois et hindous.

Les créoles, quelle que soit leur cotileur, sont grands amateurs de musique et de danse. Il faut les voir, par exemple, le jour du carnaval. Au son d'une mélopée plaintive, à phrase tombante et reprise sans intermittence avec quelques variantes, l'innombrable cortège des hommes et des femmes marche en mesure, se tenant par la main, se donnant le bras, se séparant, s'unissant, selon les mouvements de celte danse accidentée, au milieu des cris, des chants, des rires, dans une ivresse sans fin. La passion pour les combats de coqs est aussi générale chez tous les créoles.

Le costume n'a quelque chose de caractéristique que chez les femmes. La robe collante, d'une coupe spéciale, et un fichu jeté sur les épaules et croisé sur la poitrine font valoir la taille flexible et les rondeurs du corps. Mais c'est surtout dans la coiffure que les femmes créoles mettent le plus de coquetterie.

Les fillettes portent un foulard de soie tendu sur le front et relevé derrière la tête, mais vers dix-huit ans la jeune fille « prend tête », c'est-à-dire échange ce foulard contre le madras, large mouchoir en

coton, à grands carreaux voyants, auxquels les ouvrières spéciales ajoutent, avec le pinceau, des lignes et des bandes de couleur jaune.

On arrange ensuite le madras sur la tête de façon à ce qu'il soit en rapport avec la physionomie; ce sont surtout les pointes qui affectent les formes les plus variées : tantôt elles sont dressées en crête fière et provocante, tantôt écartées comme des ailes d'oiseau prêtes à vous envelopper, tantôt tournées vers la terre comme de modestes violettes. C'est tout un art que de savoir bien ajuster le madras.

La langue créole est un français mêlé de quelques tournures et de quelques mots espagnols, le tout passé par le gosier nègre. Elle est rapide, bizarre, imagée et ne se comprend que quand on l'entend. Écrite, elle devient incompréhensible, on a de la peine à y découvrir le fond français. Ainsi, qui pourr4it retrouver dans le proverbe suivant : « Ça ou pédi nen fé, ou ké trouvé nen sann, » la phrase française : « Ce que vous avez perdu dans le feu, vous le retrouverez dans les cendres » ; ou bien deviner que « Toutt milett ni gran zoreille » signifie : « Tous les mulets ont de grandes oreilles. »

Les Européens n'arrivent que difficilement à se servir de cet idiome. Ils le comprennent bien à force d'écouter et surtout de regarder les créoles, mais ils le parlent mal, car c'est une langue dans laquelle la mimique joue un rôle presque aussi important que la parole. Il lui faut non seulement l'accent et l'intonation, mais encore le geste, les poses, les éclats de rire, les interjections, les clignements de l'œil significatifs dont les ci'éoles seuls ont le secret.

Créole de la Martinique.

Phot. Fabre iSoc. de géographie).

Pour que la phrase soit complète et claire, elle a besoin du feu des regards, de la volubilité de la parole, de Ja modalité des gestes, des attitudes du corps et de la sonorité des rires.

Pour comprendre l'altération de la langue française dans la bouche du créole il eût fallu une étude phonétique du parler créole. Tant qu'elle ne sera pas faite, tout ce qu'on peut dire, c'est que, le larynx et les lèvres du nègre et du mulâtre étant différents de ceux du blanc, certains sons doivent s'altérer forcément. De plus l'oreille nègre n'a saisi le plus souvent que la tonique de chaque mot français parce qu'elle était plus fortement accentuée; c'est celle-là qu'il a cherché à retenir et à reproduire.

Quant aux syllabes atones du même mot, étant légèrement prononcées, elles étaient à peine entendues. De là les aplatissements, les éliminations et les ellipses.

C'est ainsi (jue de n vous entendez » on fait « ou tanné », et qu'au lieu de « voulez-vous » on a dit « ou lé ». La lettre R est rarement prononcée, on dit « code » au lieu de corde, « jadin » au lieu de jardin, etc. L'article n'existe pas, le nombre non plus : on dit « un zanimau » et deux « cheval ». Certaines conjonctions ont été remplacées par de simples intonations; le verbe élre a été supprimé, un geste le remplace. D'ailleurs, les verbes sont invariables et toujours employés à l'inOnitif, les trois temps primitifs étant exprimés par les suffixes; par exemple, pour le verbe venir, le présent est « ka vini », le passé « té ka vini », le futur « ké vini ».

Les liaisons euphoniques, si fréquentes en français, ont donné lieu à la formation de mots bizarres dans lesquels la première consonne est la finale euphonique du mot précédent, par exemple « zoreille », « zanneau », « nhomme », etc.

Il n'y a pas de littérature créole, ni même de règles fixes pour l'orthographe de cette langue; il est donc probable qu'avec la propagation de l'instruction dans toutes les classes de la société, le créole finira par disparaître devant le français 1$ téraire prononcé avec un léger accent.

J. Deniker.

X^égime légal (V. t. l", pp. l-ll, pour les principes généraux). — Le régime légal des Antilles a été constitué par le sénatusconsulte du 3 mai 1854, « qui règle la constitution de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion », modifié par un sénatus-consulte du 4 juillet 1866 sur les attributio^is des conseils généraux, par un décret du 11 août 1866 (déterminant le mode d'approbation des délibérations des conseils généraux des colonies) et par un décret du 3 décembre 1870, émané du gouvernement de la Défense nationale.

Tel qu'il a été constitué par les lois et décrets organiques, le régime légal des Antilles est une rçproductiOQ fidèle du régime métropolitain.

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