LES CARRIÈRES COLONIALES
naissances coloniales, et pins ils auront chance de faire une carrière honorable et lucrative. Sans doute les leçons de l'école ne remplaceront jamais celles de l'expérience, mais telle n'est pas la prétention de l'enseignement colonial que l'on constitue aujourd'hui dans plusieurs yilles de France; il se propose seulement de préparer à l'expérience. Il n'existe encore en France, à notre connaissance, qu'une école de colonisation pratique, c'est celle du D' Rousseau, à Joinville-le- Pont, près Paris. Les cours, qui portent sur géographie, sciences naturelles, études commerciales, langues étrangères, hygièue, etc., sont assortis d'exercices pratiques et professés en vue d une initiation complète des élèves aux besoins et aux ressources de la vie dans nos diverses colonies.
 Lyon, Bordeaux et Marseille, des institutions un peu différentes existent déjà ou existeront avant peu ; la chambre de commerce de Marseille, sur les conseils de M. le D' Heckel, a doté Tccole de commerce de cette ville d'une section coloniale, et fait professer dans un local particulier une série de cours que suivent, avec les élèves de cette section, des auditeurs inscrits et des auditeurs libres; M. Heckel a obtenu le concours des maisons marseillaises de commerce colonial, qui réservent leurs emplois de préférence aux élèves de cet enseignement. A Lyon, c'est la chambre de commerce qui a créé de toutes pièces un enseignement colonial ; Bordeaux vient d'être doté d'institutions analogues, groapées sous le nom commun i'Institut colonial, des cours pratiques, une section coloniale à l'École de commerce, un musée commercial et colonial ; nous avons déjà parlé plus haut des cours de médecine coloniale. .\ Paris, l'Union coloniale française fait professer chaque année des leçons d'une haute valeur pour tous les candidats à la vie coloniale. Enfin, le jardin colonial de Vincennes. l'école d'agriculture coloniale de Tunis, l'école d'agriculture de Hué, ont déjà rendu des services à nos futurs planteurs et en rendront plus encore lorsque leurs programmes seront définitivement arrêtés et parfois corrigés conformément aux données des premières expériences.
Mais étudier n'est pas tout. Comment s'employer à la sortie des écoles ou instituts? Peu nombreux seront les riches, les capitalistes, qui s'en iront à leurs frais, heureux d'avoir trouvé pour leur fortune un mode de faire-valoir qui leur sera tout personnel. Les autres, la grande majorité, ne pourront débuter que par une sorte d'émigration assistée : ils iront faire leur service militaire dans la colonie de leur choix et c'est possible, sous certaines conditions d'âge et d'engagement; ils se placeront dans des maisons déjà établies ou dans des entreprises en cours, chemins de fer, mines, constructions, etc...; les futurs agriculteurs entreront comme stagiaires chez des colons. Une œuvre très utile (Comité Dupleix,etc.) est la fondation de bourses de séjour aux colonies pour des jeunes gens bien préparés, qui complètent ainsi leur instruction pratique.
Les stages achevés, quelles seront les carrières? C'est ici qu'intervient un facteur indispensable, le capital-espèces, qui n'est pas moins nécessaire aux colonies que le capital intellectuel, et qui dans l'avenir se pa.ssera d'autant moins de celui-ci que la colonisation deviendra plus scientifique, comme chez nous l'industrie et l'agriculture. L'éducation des capitaux est déjà fort aTancée en France, mais peut-être le mode d'emploi qui convient le mieux aux colonies n'est-il pas encore assez nettement déterminé. Lorsqu'il s'agit de travaux publics garantis par l'État ou par des colonies (chemins de fer d'Indo-Chine, etc.), le public souscrit volontiers, sachant que des intérêts médiocres et réguliers lui sont assurés ; au contraire, qu'un planteur expérimenté vienne proposer à des capitalistes une affaire mûrement étudiée, il recevra de copieuses félicitations, mais pas d'argent ; la même affaire, retour de certains offices de Bruxelles, sera sans doute beaucoup mieux accueillie : nous avons, en France, la manie des marques étrangères, et l'exemple des Concessions congolaises prouve bien comment les capitaux français, stimulés par le spectacle de succès non français, se jettent aussi volontiers dans les affaires coloniales que dans les autres.
Mais le plus souvent les capitaux disposés à s'expatrier aux colonies ignorent comment le faire sans trop de risques, et les gens instruits, désireux de partir, ignorent où rencontrer des capitalistes; capitaux et candidats se défient également, et non sans l'aison, des affaires coloniales qu'annonce une puijlicité bruyante; c'est par des intermédiaires plus discrets et plus désintéressés que des relations sûres s'établiront entre les capitalistes et leurs futurs employés. Ici encore nous devons noter l'action intelligente de l'Union coloniale française, qui a fondé en 1901 un service de placement aux colonies; elle ne patronne que des candidats sérieux, après enquête approfondie. Son exemple sera certainement imité par les groupements provinciaux (sociétés de géographie, etc...).
Espérons que le temps est proche où chaque année quelques dizaines de jeunes Français, après études spéciales et stages sur place, pourront, revenant en France, y réunir sans peine les fonds nécessaires à leur établissement définitif dans les colonies. L'État leur accorderait un précieux encouragement en les dispensant de tout service militaire en temps de paix; cette faveur a été déjà demandée au Parlement, et les coloniaux finiront par l'obtenir; elle n'a rien d'exorbitant, car la loi de 1889 confère le bénéfice d'une telle dispense aux jeunes Français qui se fixent à Vétranger. Pourquoi frapper nos colonies d'un pareil privilège à rebours ?
Ici se pose une question grave. Condamnerons-nous ces jeunes gens à un perpétuel célibat? Ou s'ils veulent mener la vie normale de leur âge, devrontils renoncer à s'associer une femme de leur race? En d'autres termes, que penser de l'émigration des femmes françaises aux colonies?
Laissons hors de cause les colonies ouvertes au peuplement français; dans les autres, nous ne voyons pas pourquoi des femmes françaises n'iraient pas s'établir tout comme les hommes; celles qui sont en quête de « situations » plutôt que d'un mariage sont portées à « devancer l'appel » ; mais les autres aussi commencent à ne plus considérer les colonies comme des cimetières ou des mauvais lieux; beaucoup de fonctionnaires en Indo-Chine ou au Sénégal, quelques-uns à Madagascar, un petit nombre en Afrique occidentale, partent aujourd'hui en compagnie de leurs femmes, voire de leurs enfants, et c'est aussi le cas de certains colons, dès qu'ils ont pris possession d'une résidence définitive. Nous parlions tout à l'heure des jeunes geçs qui reviennent en France avant cette prise de possession et pour en recueillir les moyens ; c'est alors qu'il faut leur souhaiter de rencontrer en même temps que des capitalistes, une femme, une de ces vaillantes femmes de France que l'on époule, pour ne pas s'en retourner seul là-bas. Des sociétés de dames s'occupent, dès maintenant, de leur préparer ces compagnes (i).
La France est aujourd'hui maîtresse d'un vaste empire colonial. Elle a besoin, pour en tirer parti, du dévouement et du concours de tous ses enfants. Que ceuxlà mêmes qui n'ont pas la vocation coloniale étudient avec sympathie notre empire d'outre-mer; ils seront mieux disposés à aider de leurs conseils et de leurs deniers, de ce soutien aussi qui s'appelle l'opinion publique, le petit groupe de ceux qui partiront. Ceux-ci, d'avance entraînés pour la carrière de leur choix, y moissonneront des récoltes d'autant plus belles qu'une plus longue série d'expériences guidera leur activité; les colonies ne sont ni bonnes ni mauvaises ; elles sont de la matière première que l'homme attaque et transforme sous l'effort persévérant de sa volonté.
Henri Lorin.
(1) Société française d'émigration des femmes, 44, rue de la Cliaussée-d'Antin, Paris. — Œuvre coloniale des femmes françaises, 46, rue de l'Université, Paris.