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II. — Géographie physique

Les Antilles françaises appartiennent à la chaîne des Petites Antilles, que l'on nomme aussi archipel des Caraïbes, à cause de leurs anciens habitants, et que l'on divise en îles du Vent, qui reçoivent les premiers coups des vents alizés soufflant de l'est à l'ouest, et les îles Sous-le-Vent, qui ne reçoivent qu'ensuite ces mêmes alizés.

La plus septentrionale de nos possessions actuelles est Saint- Martin, non loin du groupe des îles Vierges, par 65<> 34' de Iongitude ouest et 18® A' de latitude nord.

A quatre lieues au sud-est, par 65° 62' de longitude ouest et 17o 58' de latitude nord, se trouve Saint-Barthélémy t notre récente acquisition. Ces deux postes sont séparés et coupés du groupe de la Guadeloupe par les îles anglaises de Barboude^ Saint-Christophe, Antigoa, Nevis et Montserrat.

Viennent ensuite la Guadeloupe et ses dépendances (15** HT et 16*» 31' de latitude nord et 63o 32' et 64° 9' de longitude ouest) ; la Désirade , à 9 kilomètres ouest de la Guadeloupe (16° 20' de latitude nord et 63« 22' de longitude ouest) ; Marie- Galante et les Saintes j à 12 kilomètres au sud de la même île (15° 54' de latitude nord, 64° 1' de longitude ouest).

La Martinique^ séparée de la Guadeloupe par l'île anglaise de

la Dominique, est notre dernière possession. Elle est située par 14« 23' et 14o 52' 47" de latitude nord et 63<> 6' 19" et 63<> 31' 34" de longitude ouest à 100 kilomètres au sud de la Guadeloupe. De tous côtés, des postes anglais l'enserrent et la surveillent, la Dominique au nord, Sainte-Lucie et Saint- Vincent au sud.

Telle est la répartition des îles françaises dans Tarchipel. Elles forment comme trois groupes distincts : au nord Saint- Martin et Saint-Barthélémy, au centre la Guadeloupe et ses dépendances, au sud la Martinique.

L'île Saint-Martin, avec son annexe de Tintamarre^ est de formation calcaire. Bien que, des contreforts boisés de la chaîne principale, qui forme comme le noyau de Tîle, descendent à la mer de nombreux ruisselets, Saint-Martin ne possède pas de cours d'eau digne de ce nom, et, en été, les habitants sont réduits à l'eau saumàtre de leurs citernes. Les côtes de l'île présentent une particularité. Elles sont garnies par un rempart de lagunes qui forment une série d'étangs salins. Sur la côte française, les principaux de ces étangs se nomment : le lac Simson^ au fond de la baie du Marigot; l'étang Salin, et le lac de la Grande-Case, au fond de l'anse de ce nom. 5111 hectares appartiennent à la France. Les Hollandais sont installés dans l'autre partie.

Saint-Barthélémy est également de formation calcaire. C'est un sommet montagneux émergé. Elle dresse plusieurs pitons, et les îlots sans importance qui l'entourent (Goat, Frégate, Toc Vers, la Fourche, les Deiix Boulangers, le Grenadier, Surgatoa) appartiennent sans doute au même système. On n'y trouve aucun cours d'eau, pas même une source; aussi les insulaires sont-ils réduits à l'eau de citerne. Les côtes sont très-accidentées et fort découpées. Elles forment au nord la vaste baie de Saint'Jean et à l'ouest Texcellent port de Carénage, auquel les Suédois avaient donné le nom de Gustavia. « C'est un havre, écrivait au dernier siècle le Père Dutertre, qui pénètre de plus d'un quart de lieue dans la terre par une entrée large de cinquante pas; il en a plus de trois cents de longueur en quelques endroits, et aux plus étroits deux cents. Il est accessible en toutes saisons, même pour les plus grands navires. »

La Guadeloupe, nommée Karukera par les Caraïbes, fut dé-

couverte le 4 novembre 1493 par Christophe Colomb, qui la nomma ainsi à cause de la ressemblance de la coupe de ses montagnes avec celle de la Sierra Guadalupa en Espagne. La Guadeloupe est, à vrai dire, la réunion de deux îles de formation géologique toute différente : celle de Test, ou Grande- Terre, plate, sans la moindre élévation de terrain, est de formation calcaire; celle de Touest, ou Basse-Terre^ très-montagneuse, est de formation volcanique. La Grande- Terre, dont retendue (56,000 hectares) contredit la dénomination, se compose d'une superposition d'assises calcaires, remplies de coquillages et douées d'une exubérante fertilité. Elle reçoit peu de pluies et manque d*eau potable. Elle affecte la forme d'un triangle dont les trois pointes sont : au nord la pointe du Nord, au sud-est la pointe des Châteaux, et au nord-ouest la Pointe-à-Pitre. La Basse-Terre ou Guadeloupe proprement dite est séparée de l'île précédente par un bras de mer nommé Rivière-Salée. Elle est traversée du nord au sud, de la pointe Allègre à la pointe du Vieux'Fortf par une chaîne volcanique qui détache à Test et à l'ouest de nombreux contreforts. Cette chaîne, qui va toujours en s'élevant du nord au sud, se couronne encore des fumées de la Soufrière^ immense solfatare toujours en activité (1484 mètres). Les autres cimes sont la montagne Sans-Toucher (I4t80)j la Bouillante (1120), les Mamelles (778) et la Couronne (800). Comme les vallées formées par les contreforts ne sont pas bien profondes, les côtes sont peu découpées, et Tîle affecte une forme ovale presque régulière , sans anse ou sans promontoire dignes d'être signalés. A la Basse-Terre appartiennent les pluies fréquentes, les forêts, les fraîches savanes, les cours d'eau abondants, trop abondants même, puisqu'on compte cinquante ruisseaux et dix-sept rivières, qui souvent débordent et ravagent les cultures. La plus importante de ces rivières est la Goyave^ qui prend sa source dans le Sans-Toucher et semble par ses apports avoir augmenté la superficie de l'île dans la direction du nord ; mais son embouchure est obstruée par des bancs de sable et des récifs, qui en rendent l'accès difficile. Nous citerons encore la rivière de t Oiseau ^ le Lamentinj la rivière Duplessis et la Rivière-Salée^ qui n'est pas navigable pour les navires d'un fort tonnage. Il est facile de prévoir que, dans une île volcanique, les sources thermales ne feront pas défaut.

On en trouve en effet de deux sortes, ferrugineuses et sulfureuses. Les deux îles offrent quelques mouillages pour les vaisseaux. A la Basse-Terre, Vanse à la Barque^ la baie Deshayes et le Marigot peuvent recevoir jusqu'aux navires de guerre. A la Grande-Terre, le mouillage de la Pointe-à-Pitre est excellent et ouvert à tous les vaisseaux. Le port du Moule n'est pas moins bon, mais l'accès en est dangereux. Aussi bien on a cherché à prévenir ces dangers par un système très bien combiné de phares. Le plus considérable, dont la portée est de quinze milles marins, a été bâti sur Vilot de Bas, nommé la Petite-Terre. Quatre autres ont été construits sur les côtes, aux endroits difficiles : celui de Basse-Terre, celui de lilot Mouron à Pointe-à- Pitre, celui du Moule et celui de Tilot à Gozier, un peu au sudest de la Pointe-à-Pitre.

La première des dépendances de la Guadeloupe est Marie- Galante. Cette île fut ainsi nommée de Tun des vaisseaux de Christophe Colomb, qui la découvrit à son second voyage. Elle est située directement au sud de la Grande-Terre. Sa superficie est de 150 kilomètres carrés. Bordée de falaises et de brisants, dépourvue de ports, elle est d'un accès difficile. Elle est couverte de hauteurs boisées. Sa forme est ovale.

A 12 kilomètres à Test de la Grande -Terre s'étend la Désirade, ou Deseada, ou Désirée, ainsi nommée par Colomb, parce que, lors de son second voyage, ce fut la première terre qu'il découvrit. La Désirade ne compte que 15 kilomètres de longueur et 8 de largeur. De loin, on dirait un gigantesque navire. Abaissée dans sa partie nord, elle se relève au sud. Elle n'a ni port ni rades. Ses côtes sont semées de récifs abrupts, et la mer y forme de dangereux tourbillons. Si la Désirade est peu fertile et inhospitalière, du moins son climat est-il parfaitement sain, et elle doit à cet avantage le privilège de servir d'hôpital à nos colons des Antilles.

•Le groupe des Saintes est la dernière des dépendances de la Guadeloupe. Il s'étend à 9 kilomètres au sud de la Basse-Terre, sur une longueur de huit kilomètres et une largeur de quatre. Les Saintes ne sont, à vrai dire, qu'un chaos de rochers ; mais ils ont, depuis un siècle, acquis une grande importance stratégique, à tel point qu'on les a nommés le Gibraltar de la mer des Antilles. En mettant à part les récifs, le groupe de Saintes se

compose de cinq îles : la Terre d'en hauty la Terre d'en bas^ Yîle à Tabuty le Grand-Ilot et la Loche. La Terre d'en haut, la moins petite et la moins aride, est la plus importante du groupe. Très irrégulière dans sa forme, elle possède de nombreuses anses et des caps, plus une rade assez vaste, commandée par l'Ile à Tabut; entre les deux îles est la passe des Vaisseatix^ qui se prolonge entre la Terre d'en haut et la Terre d'en bas, puis entre celle-ci et la Loche. Entre la Terre d'en haut d'une part, et de l'autre la Terre d'en bas et le Grand-Ilot, s'ouvre lai passe du Sud; entre la Loche et le Grand-Ilot se trouve la passe des Daines,. Tous ces détroits sont fort resserrés et parsemés de rochers et d'écueils. Quelques batteries suffisent pour les défendre, et, en cas de besoin, nos flottes y trouveraient, derrière les forts récemment construits, un asile inexpugnable.

La Martinique^ ainsi nommée par Christophe Colomb, qui la découvrit en 1493, le jour de la Saint-Martin, est longue de 70 kilomètres et large de 30. Sa circonférence est de 320 kilomètres. Elle compte 98,782 hectares de superficie. Du nord au sud de l'île se dressent cinq ou six monts principaux, distribués en groupes rapprochés, mais indépendants. Les uns culminent en pitons aigus, les autres s'étalent en crêtes étroites* Ce sont d'anciens volcans, au pied desquels se dressent encore une multitude de mornes, débris de volcans secondaires. Toutes ces montagnes ont été déchirées et disloquées par des tremblements de terre, qui ont hérissé de précipices et de crevasses la surface de l'île. Le centre de soulèvement paraît avoir été dans la partie supérieure de l'île, un peu plus haut que le piton du Carbet (1207 m.). De là rayonnent dans toutes les directions divers contreforts : au nord celui qui s'épanouit en poussant le sommet dénudé de la montagne Pelée (1350 m.), à l'est les contreforts du morne Jacob , du morne Palmiste , au sud celui du piton du Carbet, qui se ramifie autour de Fort-de- Prance, celui du morne des Olives^ et enfin le morne de la Plainfi^ qui sert d'épine dorsale à tout le reste de l'île, se continue par le morne Vertpré^ les Roches-Cariées, le morne Gamelle, le piton du Vauclainj et se termine vers les anses d'Arlet avec le morne Constant et le morne du Diamant.

La partie supérieure de la Martinique, déterminée au nord par le cap Saint-Martin et la pointe du Macouba^ h Test et à

l'ouest par les baies de la Trinité et Saint- Pierre ^ affecte une forme régulière. On ne saurait y chercher ici un mouillage sûr ni un port bien fermé. Il n'en est pas de même de la partie inférieure, bizarrement découpée, flanquée de presqu'îles qui augmentent l'étendue des côtes, bordée de récifs et d'îlots qui rendent périlleuses les approches de Tîle, mais font aussi sa sécurité. Les principales presqu'îles sont celles de CaravelUf du Vauelain^ de Sainte^ Anne et des Trois-Ilets. Elles sont déterminées par les pointes ou caps Caracoli, Savane^ la RosCj la Prairie^ Vauclain, Enfer, Ferré, des Lézards, des Salines, du Diamant et Salomon. Quant aux rades, dont quelques-unes pénètrent profondément dans l'intérieur de l'île, nous citerons le havre de la Trinité, la haie du Galion, la haie Rohert, le cul-desac Frégate, la pass^ du Marin, Vanse du Diamant, et enfln la rade la plus sûre des Antilles, celle de Fort-de-France avec ses deux pointes des Nègres et du Bout.

Au-dessus d'un sol chaud et poreux, atteignant par étages sucr cessifs une grande altitude, l'atmosphère, saturée d'humidité, se résout en vapeurs abondantes et en pluies torrentielles. On a calculé que la quantité annuelle de pluie dépassait une moyenne de deux mètres. Aussi l'eau bondit en cascades et court à la mer après avoir formé des torrents également précieux pour l'irrigation des campagnes et la force motrice des usines. On en compte jusqu'à 75, variant comme longueur entre 4 et 28 kilomètres. Au vent de Tlle, c'est-à-dire à l'est, coulent le Lorrain, le Galion, la Capote et son affluent la Falaise, les rivières de Macouha, de la Grande-Anse et de Sainte-Marie. Sous le vent de l'île, c'est-à-dire à l'ouest, nous trouvons la Rivière-Salée, la Lézarde et le Brésil, qui se jettent dans la baie de Fort-de-France, le Pilote, la rivière Monsieur et la rivière Madame, celle de Saint-Pierre et la Grande-Rivière. Deux d'entre elles sont navigables, la Rivière-Salée et le Pilote. Les eaux thermales et minérales sont également fort abondantes. Les plus réputées se trouvent aux bains Didier, Absalon et Ballyza.

La constitution géologique des Antilles françaises varie suivant les groupes. Saint-Martin et Saint-Barthélémy sont calcaires, la Guadeloupe et la Martinique volcaniques. Les premières sont comme étagées en plateaux ondulés ; les ports y sont d'accès diflicile, car ils sont défendus au large par des lignes de brisants.

La terre y est altérée. A peine de maigres ruisseaux suffisent-ils à humecter leurs lits. Pas d'eau, et partout pas de végétation; points de forêts surtout; la nudité presque absolue. Sauf la disette de boisson^ cette sécheresse ne saurait être qu'avantageuse aux hommes. Elle leur réussit d'autant mieux qu'elle est plus nuisible aux cultures. A la Martinique et à la Guadeloupe, le spectacle change. Aux humbles plateaux dénudés succèdent de hautes cimes^ couronnées de vastes forêts et séparées les unes des autres par de sombres et profondes vallées. Si parfois la roche reparaît au sommet d*un cône isolé, d'un pitons pour employer l'expression consacrée, elle est coiffée d'un panache de fumée, qui révèle l'origine plutonienne de l'île. Au-dessus de ces fondations de granit, de porphyre ou de basalte se sont superposées de nouvelles couches plus favorables à la culture. La terre y est forte, grasse, argileuse et très-arrosée. Aussi bien, comment l'eau manquerait-elle à ces îles? Les orages y sont fréquents. En avril et en mai, des grains bienfaisants, attirés par les cimes des montagnes, s'y condensent pour tomber presque tous les jours et à la même heure, vers midi, sur les lies, et rafraîchir la terre altérée par le soleil. A ces ondées salutaires succèdent jusqu'à la fin d^octobre des pluies continuelles et torrentielles. Aussi le sol est-il comme saturé d'humidité.

A côté du mal, le remède : c'est le ciel des Antilles, un des plus beaux et des plus purs qu'il soit donné à l'homme d'admirer. Celui d'Italie même, dit-on, ne peut en donner qu'une idée imparfaite. D'octobre à avril, à peine passe-t-il un nuage au ciel, et la température ne s'abaisse jamais au-dessous de vingt degrés. C'est dans cette moitié de l'année qu'il faut venir d'Europe aux Antilles, afin d'être acclimaté avant les chaleurs malsaines, qui régnent d'avril à octobre. Ce qui contribue encore à tempérer la chaleur et à la rendre supportable, c'est un régime de vents admirablement ménagé. La brise de mer qui souffle le jour et la brise de terre qui souffle la nuit adoucissent tour à tour les excès du climat. Quant aux vents proprement dits, ils régnent successivement avec une merveilleuse régularité : on les nomme les alizés. De novembre à avril, les alizés viennent de l'hémisphère boréal en passant du nord à Test. De mai à octobre, ils viennent de Thémisphère austral

€n passant de Test au sud et à l'ouest. Le vent d'ouest est le plus rare, et celui d'est le plus fréquent. L'alizé d'est a valu aux côtes orientales des Antilles le nom de côtes du vent, tandis que les côtes occidentales sont dites sous le vent.

N'allons pourtant pas croire que tout soit pour le mieux dans nos colonies. Lorsque les alizés se déchaînent en ouragans, ils ravagent les habitations, détruisent les plantations, arrachent les arbres et ruinent les îles pour de longues années. Ils sont surtout redoutables quand ils sont accompagnés de ras de marée. Ce phénomène est d'autant plus singulier que, dans la mer des Antilles, la marée est peu sensible, quarante à cinquante centimètres en moyenne, un mètre au plus au mo ment de Téquinoxe. Les ras de marée n'exercent leurs fureurs que sous l'influence des vents du sud et de l'ouest, et seulement dans la période qui s'étend du 10 juillet au 21 octobre. A peine sont-ils annoncés, que les navires n'ont que le temps de fuir au large, d'abord pour éviter le premier coup du flot, qui s'avance comme une muraille liquide avec une vitesse vertigineuse, puis les assauts répétés d'une mer affolée. Heureuse ment, les signes précurseurs du fléau ne manquent pas : la nuit se répand peu à peu à l'horizon, une épaisse calotte de nuages semble vouloir étouffer la terre, l'air manque, la chaleur redouble, les animaux eux-mêmes semblent prévoir la catastrophe, et les oiseaux s'enfuient en rasant la terre. Bientôt le canon de la rade annonce le danger, et tous les navires coupent leurs amarres et gagnent le large. Parfois à l'ouragan et au ras de marée se joint un troisième fléau : le sol des îles afflrme sa nature volcanique et s'agite sous la pression des vapeurs souterraines. Les tremblements de terre sont assez fréquents, et quelquefois désastreux. En 1718, tous les cacaoyers de la Martinique furent détruits. En 1776, les cannes à sucre et les arbres à coton furent déracinés. En 1843, le 8 février, une épouvantable secousse bouleversa la Guadeloupe.- La terre ondula comme une plaine liquide, et toute l'île fut ébranlée. Pendant les soixante et dix secondes que dura la secousse , la Pointe-à-Pitre fut détruite de fond en comble. Il ne resta debout que quelques pans de mur et la façade d'une éghse, avec son horloge arrêtée à dix heures trente-cinq [minutes, moment de la catastrophe. La cime de la Soufrière se détacha en rou-

lant au milieu des torrents de fumée. Dans les campagnes, deseaux brûlantes jaillirent des profondeurs du sol, de vastes forêts glissèrent sur les flancs des collines et laissèrent à nu le roc, sur lequel elles étaient plantées; les rivières changèrent de cours^ Dans les villes, l'incendie s'empara des décombres, alimenté par des jets de flammes qui s'échappaient des crevasses, et acheva l'œuvre de destruction. Plus de cinq mille personnes étaient mortes, écrasées ou brûlées ; quatre-vingts millions en bâtiments ou en marchandises avaient été détruits. En 1859, une catastrophe analogue, bien que moins violente, renversait Port-de-Prance, à la Martinique. Les feux souterrains ne sont donc pas encore éteints, et, de temps à autre, trop souvent, se manifeste leur redoutable activité.

ni. •— Géographie économique.

Malgré les dangers qui les menacent, malgré les effroyables catastrophes qui les bouleversent, mais dont elles se sont toujours relevées, nos Antilles françaises sont encore florissantes. Il suffit, pour s'en convaincre, de passer en revue leurs principales productions. On a remarqué que Thumidité, qui est le trait caractéristique du climat des Antilles, avait pour résultat de tout. détendre, de tout amollir, les hommes comme les animaux, les animaux comme les plantes i c'est ainsi que les plantes européennes y sont bientôt privées de la faculté de production, que nos bois les plus durs y pourrissent; rien de plus vrai ; mais nos colonies fournissent d'autres bois, d'autres plantes et d'autres animaux capables de les remplacer avanta* geusement.

11 n'y aurait rien à dire du règne minéral, puisqu'on n'a encore découvert dans nos îles américaines ni une mine ni une carrière qui valût la peine d'être exploitée, si la nature et les siècles n'avaient pris le soin d'accumuler au centre de la Guadeloupe sinon un trésor, du moins une source intarissable de richesses. De la gigantesque solfatare qui domine l'île se sont échappés de tout temps des flots d'un soufre excessivement fin, qui s'est déposé dans les grottes^ dans les vallons, dans toutes les anfractuosités. L'exploitation en serait facile. Il suffi» rait de se baisser, de ramasser et d'expédier. La France cesse-

rait par là d'être tributaire de l'Italie pour le soufre. Un colon avait demandé l'autorisation d'entreprendre cette exploitation : on la lui a refusée. Ne croirait-on pas que c'est la Compagnie des îles d'Amérique qui gouverne encore les Antilles?

Nous signalerons encore, pour mémoire, les salines de Saint- Martin.

Le règne végétal aux Antilles est admirablement représenté, surtout dans les forêts. Ce qui étonne le nouveau débarqué, c'est la fécondité et la variété des plantes. Pas une place ne reste libre. Un arbre tombe-t-il de vieillesse, aussitôt des pousses nouvelles se développent avec une incroyable activité, et l'arbre mort semble renaître et sortir de sa propre dépouille. Entrelacés dans les replis des mêmes lianes vivent côte à côte les arbres les plus utiles et les plantes les plus vénéneuses. Le fruit rouge du caféier s'unit à la pomme du terrible mancenillier. Le cacaoyer est comme enlacé par les mille vrilles de la liane puante. Pourtant les arbres utiles prédominent. On rencontre en effet le palmiste au bourgeon terminal, si apprécié sous le nom de chou, V arbre à pairiy le fromagiery le savonnier, le cocotier y le sagoutiery dont les fruits s'étalent en grappes gracieuses, le flamboyant au feuillage rouge, et Varbre des voyageurs, ainsi nommé parce qu'une simple incision fournit un jet abondan t d'eau fraîche. Les manguiers et les palétuviers entrelacent leurs racines le long des côtes et dans les terrains inondés. Le bois de fer, YacajoUy le gaïac, le sandal, le campèche, le myrte, Yacacia et le bambou fournissent à tous les besoins de la charpente et de l'ébénisterie. Citons encore le caoutchouc^ dont le tronc atteint parfois deux mètres de circonférence, le cannellier, le patchouli, et les diverses fougères arborescentes,dont quelquesunes atteignent des proportions gigantesques. Parmi les fruits des différents arbres, ceux qui servent à Talimentation sont la sapotille, le coco, la mangue, la pomme d'acajou, le tamarin, la calebasse, la pomme cannelle, Vorange, Yabricot, l'avocat, la goyave, Idipapayet le corossol, la grenadilky Vananas et la vanille.

Ce n'est pas seulement dans les forêts que Thomme trouve des aliments tout préparés par la nature. Il cultive lui-même diverses productions indigènes ou exotiques. Les principales sont le gingembre, le manioc, les patates, les ignames^ les bananes, le maïs, le piment, et les épices importées au xviii® siècle.

girofle^ muscade^ poivre^ cannelle^ etc. De toutes les importations européennes, celles qui ont le mieux réussi sont les plantes potagères : aussi trouve-t-on aux Antilles toutes les variétés de légumes ou de racines alimentaires. L'herbe de Guinée, sorte de grand millet, sert de fourrage aux chevaux, toujours au vert. Parmi les plantes médicinales, nous citerons la casse^ le copahu^ le ricin et Yipécacuanha.

Les cultures qui font la richesse et alimentent en partie le commerce de nos Antilles sont celles de la canne à sucrCy du caféy de Vindigo, du cacao et du coton. La canne à sucre, introduite par les Hollandais, a longtemps assuré à nos colons de magnifiques bénéfices ; mais les conditions économiques se sont modifiées dans ces dernières années, et nos colons ont peut-être le tort de s'entêter à cette culture. En effet, malgré la liberté commerciale qui leur a enfin été accordée, ils seront toujours vaincus sur les marchés de la métropole par les sucres de betterave, et il est même à craindre pour eux que la concurrence leur ferme les marchés des Etais-Unis, leur dernier débouché. Ils auraient alors à supporter une crise effroyable. La canne donne quelquefois deux récoltes par an, car aux Antilles la végétation ne s'arrête jamais; la première récolte a lieu de février à juin; la deuxième, moins abondante, d'octobre à novembre. Dépouillée de son panache, qui sert de nourriture aux bestiaux, la canne est débitée en tronçons. On réserve les nœuds, qu*on replante isolément pour la récolte suivante. Dans nos Antilles, il faut labourer et replanter tous les ans; dans d'autres contrées plus favorisées, on ne le fait que tous les trois ans. Les débris de la canne servent d'engrais aux plantations ou parfois de combustible. De la canne, on tire différents produits : le sucre, que, jusqu'en 1863, nos colons n'avaient pas le droit de raffiner, les sirops, les mélasses, le tafia et le rhum. Le sucre constitue à lui seul les cinq sixièmes de la récolte. En 1863, 38,000 hectares étaient consacrés à la culture de la canne. On en comptait 40,310 en 1875.

La culture la plus en honneur après celle de la canne est celle du café. Le café de la Martinique a une réputation universelle. En 1863, 2400 hectares étaient plantés en caféiers. On en comptait 4115 en 1875. La culture du cacao a passé par de singulières alternatives. Introduit en 1650 aux Antilles par le juif

Dacosta, le cacao fut d'abord la principale richesse des colons qui n'avaient pas de capitaux suffisants pour entreprendre des plantations de cannes. L'ouragan de 1718 détruisit tous les cacaoyers; il fallut songer à remplacer ce produit, désormais perdu. Vers 1830, on songea à en planter de nouveaux. Ils ont parfaitement réussi. En 1863, 800 hectares étaient consacrés à cette culture, et en 1875 1063. Cet arbustre est peut-être appelé à un grand avenir économique. Le coton et le tabac sont déjà singulièrement distancés, puisqu'on ne compte (1875) que 823 hectares plantés en coton et 38 en tabac. En résumé, sur près de 270,000 hectares, il n'y en a encore que 70,000 mis en culture. Le reste est à peu près improductif. Ce sont des forêts inexploitées, des savanes et des friches. L'agriculture a encore bien des progrès à réaliser dans nos Antilles. Il est certain que nos colons n'ont tiré qu'un médiocre parti des ressources que la nature avait placées sous leur main. Les forêts par exemple sont encore vierges, et à peine sillonnées par quelques sentiers. On se croirait encore, surtout à la Martinique, au temps où les Caraïbes disputaient la possession de leur île aux compagnons d'Esnambuc.

Ce sont peut-être les hôtes de ces forêts qui en ont défendu et en défendent encore les approches. Elles sont en effet hantées, surtout celles de la Martinique, par une incroyable variété de serpents. Le plus terrible de tous est le trigonocéphale tête de lance^ dont la morsure suffit à étourdir à Tinstant, puis à tuer en quelques minutes l'homme le plus vigoureux. On a vainement essayé de le détruire. Tant qu'il aura un refuge impénétrable dans la forêt vierge, il s'y reproduira en toute sécurité. D'ailleurs les colons, malgré la peur qu'il leur inspire, ne désirent pas le voir disparaître, car c'est le terrible ennemi du rat, qui dévore les plantations de cannes. La Guadeloupe est plus heureuse. Par un singulier hasard, elle ne possède pas un seul serpent. 11 est vrai qu'on y rencontre en abondance, ainsi que dans nos autres Antilles, d'énormes arai' gnées venimeuses, des scolopendres, et des guêpes dont la piqûre est dangereuse. Quant aux moustiques, maringouins et à l'innombrable légion des insatiables diptères, elle se gorge de sang humain. Enfin les fourmis et les termites ravagent les plantations et les maisons.

II est temps dépasser aux animaux utiles ou agréables, pour ne point présenter nos Antilles sous des couleurs trop noires. La plupart d'entre eux ont été importés d'Europe. Quelquesuns y ont parfaitement réussi, le porc par exemple. Les autres au contraire y dégénèrent; ainsi les essais de magnaneries tentés à diverses reprises ont toujours échoué. Quant aux animaux indigènes, ils sont peu nombreux. Nous citerons, parmi les mammifères, les agoutis et les sarigues; parmi les oiseaux, des perroquets de toute couleur, qui peuplent les bois de leur plumage et de leur babil; parmi les insectes, l'abeille, qui compose un miel délicieux.

Telles sont les principales productions de nos Antilles. Leur récolte ou leur mise en œuvre produit un mouvement commercial de 55 millions pour la Martinique et de 47 millions pour la Guadeloupe et ses dépendances. Vu la différence des époques, ce mouvement est fort inférieur à celui de 1790, époque à laquelle la Martinique faisait 44 millions d'affaires et la Guadeloupe 62. Néanmoins la métropole n'a pas à se plaindre de ces colonies, qui, malgré d'injustes attaques, constituent pour elle une source de revenus. Ainsi la Martinique, qui coûte à la France 3 millions par an, fait rentrer dans les caisses de l'Etat 13 millions de douanes, sans tenir compte des bénéfices que retirent les particuliers. Quant à la Guadeloupe, qui impose à la France les mêmes dépenses, elle ne fait rentrer que 9 millions de douanes; mais n'est-ce pas encore un exeé^ dant considérable de recettes ?

Pourtant le régime économique de nos Antilles a, presque toujours, été déplorable. Depuis la création de la Compagnie des îles, nos colonies américaines n'ont pas réussi à se débarrasser des mille entraves d'une protection qui dégénérait trop souvent en tyrannie. Les colons n'ont cessé de protester et de réclamer contre les tarifs qui les accablaient. La métropole n'a jamais consenti à les écouter, que lorsqu'une catastrophe imprévue menaçait de tarir les sources de leur prospérité. C'est seulement en 1861 que triompha la bonne cause, et qu'au ré^me de la protection fut substitué celui de la liberté commerciale. Encore ce progrès fut-il théorique, car il n'existait pas en réalité. Les droits étant les mêmes pour la métropole que pour les colonies, les produits étrangers, inutiles en France, mais

indispensables aux colonies, étaient fortement taxés, et, de la sorte, le commerce des colonies avec rétranger demeurait illusoire. Le résultat immédiat de cette erreur économique fut de diminuer d'un huitième les importations coloniales. On reconnut heureusement la faute commise, et, dès 1866, les conseils coloniaux furent investis du privilège de fixer euxmêmes le tarif des douanes. Ils le firent en connaissance de cause, et dès lors nos colonies purent librement commercer ^avec l'étranger. Sans doute, les importations françaises diminuèrent à cause de la concurrence étrangère, mais beaucoup moins qu'on ne l'aurait cru, et les importations doublèrent <i'une année à l'autre. Or, comme le gouvernement, en accordant ce privilège à nos colons des Antilles, leur avait imposé certaines dépenses qui lui incombaient auparavant, comme de plus il avait réalisé de notables économies par la suppression 4e la prime accordée aux sucres coloniaux, aux cafés, aux cacaos et aux vanilles, cette sage mesure a satisfait tout le monde : la métropole, qui y a troavéson avantage, et les colons, auxquels la liberté du commerce a donné comme une vitalité nouvelle.

Il nous faudra pourtant reconnaître que nos Antilles n'ont pas atteint le degré de prospérité auquel elles auraient le droit de prétendre. On peut s'en rendre compte en les comparant aux colonies anglaisés ou même espagnoles qui les entourent. La faute doit en être imputée aux maladresses et ^ux hésitations de la métropole, mais aussi aux exigences et peut-être aux secrets désirs des habitants français des Antilles. Nous nous en convaincrons en étudiant la situation politique de ces habitants.

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