IV. — Géograpbie politique
Les anciens insulaires, les Caraïbes^ ont complètement disparu dans les Antilles. Ils ont été exterminés par les colons -européens, ou lentement absorbés par eux, en vertu de la loi de concurrence vitale, qui veut que les races inférieures soient anéanties par les races supérieures. Nous ne les citons ici que pour mémoire. Nous ne comptons pas non plus les engagés Mnois ou hindous, fort peu nombreux encore, et qui, d'ail-
leurs, n'ont qu'une médiocre importance, puisqu'ils ne jouissent pas des droits et prérogatives du citoyen.
Deux races seulement sont en présence, les blancs et les noirs^ et, entre eux, les gens de couleur de toute nuance. Les gens de couleur, que nous désignons en Europe sous le nom général de muldtresj se subdivisent en une infinité de catégories. Le vrai mulâtre est l'enfant d'un blanc et d'une négresse ; la mulâtresse et le noir produisent le câpre ; la capresse et le nègre, le griffe ; au contraire, la mulâtresse et le blanc produisent le mestif; la mestive et le blanc, le quarteron, qu'il est fort difficile de distinguer du blanc. En règle générale, l'enfant se rapproche toujours davantage du type le plus foncé, c'est-à-dire que, livrée à elle-même, et ne se renouvelant pas par des unions avec d'autres races, une population qui a dans les veines ne serait-ce que quelques gouttes de sang noir redeviendra forcément noire au bout de quelques générations. Ceci n'est pas un fait avancé à loisir : on en a fait l'expérience.
Ainsi s'explique, jusqu'à un certain point, la répugnance qu'éprouvent pour les nègres nos blancs des Antilles. Ils redoutent d'être absorbés quelque jour par eux. Cette répugnance fut en quelque sorte patronnée parle Code noir; mais elle est plutôt morale que matérielle, car les deux races continuent à s'unir fréquemment. Presque tous les mulâtres sont des enfants naturels ou descendent d'enfants naturels. C'est encore ce qui explique pourquoi les familles blanches hésitent tellement à recevoir les mulâtres, non pas dans leur intérieur, car ils sont au contraire tout à fait les bienvenus, mais dans leur famille. A la Martinique, sur 400 naissances il y en a à peine une de légitime. A vrai dire, en dehors de quelques privilégiés de la couleur, la famille légale n'existe pas dans nos Antilles.
Cette question des gens de couleur est fort grave pour nos colonies, où elle a remplacé celle de l'esclavage. L'esclavage fut en effet aboli en 1848. La mesure fut peut-être trop précipitée, dans l'intérêt des colons comme dans celui des esclaves eux-mêmes, dont un grand nombre sont retournés à la vie quasi sauvage ; mais c'était une crise à traverser, et elle est aujourd'hui terminée. Les colonies n'ont pas péri, et le principe a été sauvé. Restent les gens de couleur qui ont succédé:
aux nègres dans les antipathies que leur vouait la race blanche; mais ils sont autrement dangereux, car ils sont bien plus intelligents et plus ambitieux. Presque tous les écrivains qui ont agité cette question ou bien sont des blancs, ou bien n'ont étudié les gens de couleur qu'à travers les préjugés des blancs : aussi leur sont-ils en général peu favorables. L'un d'entre eux, M. Meignan, ne prétend-il pas que tous les mulâtres sont séparatistes et ne cherchent qu'une occasion favorable pour proclamer leur indépendance ? Il les accuse d'être paresseux et d'avoir conservé tous les défauts de la race nègre. Il donne môme le conseil fort peu humain de s'en débarrasser, en les forçant à retourner à leur origine nègre, puis à la vie sauvage, où ils ne tarderont pas à disparaître. Ne vaudrait-il pas mieux, en favorisant les libertés locales ou plutôt en abolissant les lois d'exception, qui continuent le régime normal de nos colonies, satisfaire en partie ces tendances autonomistes, dont on a fort exagéré l'importance?
Une autre question fort grave, qui s'impose à l'examen attentif de nos hommes d'Etat, est la question du travail. Les bras manquent aux Antilles. Les nègres, depuis qu'ils sont libres, ne travaillent plus qu'à leur fantaisie. Les esclaves ont été remplacés par des engagés libres, tirés de l'Afrique, de THindoustan et de la Chine. Il paraîtrait, et c'est vraisemblable, que ces engagés sont traités beaucoup plus durement que Tétaient jadis les esclaves ; mais, puisque le Gode noir a réglementé autrefois la condition des esclaves, une série de mesures législatives pourrait tout aussi efficacement protéger les engagés. Aussi bien des travailleurs blancs vaudraient bien mieux que tous ces travailleurs exotiques. Les spécialistes sont unanimes à cet égard. Mais les ouvriers blancs, les petits blancsy comme on les appelait jadis, ne sont pas assez nombreux aux Antilles. Certains écrivains ont prétendu que le blanc ne pouvait pas supporter le travail aux Antilles; d'autres, au contraire, ont affirmé qu'il lui suffisait, pour s'acclimater, de débarquer dans la bonne saison, c'est-à-dire d'octobre à avril. Nous pensons comme eux que le travailleur blanc s'acclimaterait facilement aux Antilles. D'ailleurs les premiers émigrants, au xvii® siècle, n'ont-ils pas commencé par défricher le sol? Ils en ont si bien et si vite pris possession
que leurs descendants' directs Toccupent encore à l'heure actuelle. Cet important problème de l'immigration européenne pourrait donc être résolu dans un sens favorable à nos Antilles. Ne semble-t-il pas facile de détourner vers nos îles américaines le flot des Basques, colons excellents, qui émigrent au Brésil ou à la Plata? Ce serait du reste le meilleur moyen de détruire chez les gens de couleur leurs tendances séparatistes, si toutefois ces sentiments antipatriotiques existent chez eux.
La population de nos Antilles françaises se répartit ainsi (1876) : à la Martinique, 161,991 habitants, sur lesquels les fonctionnaires et les employés avec leurs familles comptent environ pour un millier, les soldats et marins pour 3,500, les créoles pour .10,000, les nègres et gens de couleur pour 130,000, les nègres immigrants d'Afrique pour 8,000, les coolies hindous pour 10,000 et les Chinois pour 1,500. La population de la Guadeloupe était en 1876 de 175,516 habitants, parmi lesquels les diverses races figurent dans la même proportion qu'à la Martinique. Aux Saintes, on compte 1,500 habitants, 1,800 à la Désirade, 13,000 à Marie-Galante, 3,200 à Saint-Martin, et 9,000 à Saint-Barthélémy.
Celte population est distribuée dans les différentes habitations agricoles, ou groupée dans les villages, bourgs et villes. Voici les principales de ces villes : à Saint-Martin, le Marigot; à Saint-Barthélémy, Gustama; à la Guadeloupe, Pointe-à- Pitre (20,000 h.), une des plus belles villes des Antilles avant le tremblement de terre de 1843, le MouZe (10,000 h.), le Lamenlin, la JBas.îe-Jerre (10,000 h.), qui est le chef-lieu du gouvernement, la résidence du gouverneur, le siège d'une cour d'appel et d'un évôclié, et Capesterre (7,300 h.) ; à Marie-Galante, nous signalerons le Grand-Bourg (7,000 h.) et Saint-Louis; à la Martinique, Fort' de- France, jadis Fort-Royal (15,000 h.), capitale dugour vernement. Son port est le mieux abrité de tous ceux des Antilles. Il sert de relâche aux paquebots transatlantiques. En cas de guerre maritime, Fort-de-France serait un point stalégique de première importance, entre les deux Amériques, et en tête de Tisthme de Panama, dont le chemin de fer et le canal bientôt percé seront les grandes artères commerciales, que les croiseurs auront à surveiller pendant la guerre. SaM-
Pierre (26,000 h.) n'a qu'une rade foraine, inhospitalière pendant l'hivernage ; pourtant elle a accaparé presque tout le commerce de la colonie. Les autres villes sont : MacoubOy la Trinité y le Lamentin (12,000 h.), les Trois-Ilets, les Anses- 4'Arlet (3,350 h.) et le Marin (4,100 h.).
Au point de vue administratif, nos Antilles sont divisées en deux gouvernements : celui de la Martinique et celui de la -Guadeloupe, qui comprend toutes nos autres possessions. Le gouvernement de la Martinique se divise en deux arrondissements : Fort-de-France (5 cantons, 14 communes) et Saint- Pierre (4 cantons, H communes). Le gowcemement de la Guadeiowpese divise en trois arrondissements : Basse-Terre (4 cantons, 14 communes et, en plus, Saint-Barthélémy), Pointe-à-Pitre (5 cantons, 15 communes) et Marie-Galante (1 canton, 3 communes). Chacun des deux gouverneurs est assisté d*un conseil général auquel le sénatus-consulte de 1866 accorde d'assez grandes libertés; le mode de recrutement n'est pas le même qu'en France, car le gouverneur décide le nombre des conseillers à nommer par canton, proportionnellement au nombre des habitants. Les conseils municipaux, dont les attributions sont à peu près les mêmes que dans la métropole, sont présidés par des maires et des adjoints choisis dans leur sein par les -gouverneurs.
Le suffrage universel a été établi ; mais il parait que peu de citoyens s'acquittent de leurs devoirs électoraux. Les noirs s'en abstiennent par ignorance ou par méfiance, les blancs par rancune ou dédain, en sorte que les gens de couleur occupent peu à peu toutes les positions politiques, y compris les deux sièges de députés et les deux sièges de sénateurs aux assemblées de Versailles.
Tous les services administratifs sont représentés aux colonies. Pour ce qui est du régime financier, le budget colonial subvient à certaines dépenses, mais la métropole y contribue pour sa bonne part. Les relations régulières sont assurées par «n service mensuel de paquebots; un autre service, également mensuel, a son siège en Angleterre. Enfin, par un décret de février 1819, les colonies font dorénavant partie de l'Union postale.
Il nous reste à exposer brièvement les réformes que réck-
ment les gens compétents en cette matière. Ce sera la conclusion naturelle et nécessaire de cette étude.
On s'accorde à regarder comme désastreuse la mesure qui consiste à rappeler le gouverneur et tous les fonctionnaires, dès qu'ils ont appris à connaître les intérêts de la colonie. Il est vrai que souvent ce sont eux qui sollicitent leur rappel ou leur changement. Il faudrait, pour les maintenir à leur poste, leur assurer de grands avantages. Les Anglais ou les Hollandais ne procèdent pas autrement, et ils s'en trouvent bien.
Dans le même ordre d'idées, peut-être serait-il opportun d'augmenter les libertés coloniales, ce que nos voisins d'outre- Manche nomment le self-government. Ce serait le meilleur moyen de prévenir toute arrière-pensée séparatiste.
Pour combattre ces tendances, il faudrait encore augmenter l'instruction. L'État ne possède aux Antilles d'autres établissements d'instruction que des séminaires. Les écoles primaires sont tenues uniquement par des congréganistes. Il n'existe aucun collège, aucun lycée, aucune école tenue par des laïques. Il ne serait que temps de porter remède à cette déplorable insuffisance.
Diminuer les taxes imposées par la métropole sur les produits coloniaux serait une excellente mesure, car ces taxes sont un obstacle à la consommation. En Angleterre, où l'impôl sur le sucre est presque nul, on en consomme annuellement 28 kilogrammes par tête ; en France, où cet impôt est énorme, on ne consomme que 7 kilogrammes par tête.
Étudier soigneusement la question du travail libre et des engagements; favoriser l'émigration des Français aux Antilles; créer de nombreuses écoles d'agriculture, comme la Guadeloupe en possède déjà une ; créer un réseau de routes et de chemins de fer économiques facilitant l'exploitation des richesses de l'intérieur , qui demeurent inactives et dont l'exploitation ne peut être que démesurément augmentée par l'ouverture du canal de Panama ; enfin, à propos de la réalisation de cette gigantesque entreprise, organiser à Fort-de- France un arsenal maritime appelé à jouer un grand rôle : telles sont les principales réformes réclamées par ropinion publique aux Antilles et qui, espérons-le, seront exécutées les unes après les autres.
Aux Antilles en effet, comme partout ailleurs, nos excellents alliés les Anglais et nos voisins les Allemands nous épient et cherchent à profiter de nos fautes^Les Anglais surtout, qui déjà sont presque les maîtres à Suez, voudront également dominer à Panama. Or, en matière coloniale, n'est-ce pas être en retard que de ne pas prendre l'avance?