‹ Les colonies françaises (volume 2)Chapitre 47 sur 60 · L'ANNAM · texte numérisé non relu

L'ANNAM

dévouement, patriotisme, désintéressement. Il était de ceux qui savent commander et obéir, concevoir et écouter. Il a vécu en héros. Il est mort en héros.

La mort de Garnier produisit une émotion profonde parmi les Français; mais ils se remirent bientôt de leur douloureuse stupeur. {]n enseigne de vaisseau, M. Esmez, prit tout de suite le commandement intérimaire. Des patrouilles commandées par d'énergiques officiers parcoururent les provinces insurgées et maintinrent l'ordre. Les brigands furent refoulés; aussi les ambassadeurs de Tu-duc, comprenant que les Français avaient décidément le dessus, reprirent les négociations interrompues par Tattaque déloyale du 21 décembre. Le commandant intérimaire profila habilement du désarroi général pour leur imposer un traité par lequel le Tongking était ouvert à notre commerce, et les garnisons françaises maintenues dans les citadelles conquises jusqu'à la ratification de la paix définitive.

Quelques jours plus tard débarquait à Hué un ambassadeur de la France, M. Philastre, chargé de négocier cette paix. Son attitude fut trop humble. On eût dit un humble solliciteur plutôt qu'un envoyé politique. D'ailleurs il arrivait avec des idées préconçues et était à l'avance déterminé à toutes les concessions. Ne déclarait-il pas publiquement que Garnier était un aventurier qui avait outrepassé ses pouvoirs? N'ordon^ nait-il pas à M. Ësmez de procéder sans retard à l'évacuation des citadelles autres que celle de Kécho. Ce dernier lui fit remarquer que la retraite précipitée de nos soldats détruirait le prestige des armes françaises et serait peut-être l'occasion de graves désordres, car les nouveaux mandarins avaient encore besoin de l'appui moral de nos soldats. Les réclamations furent inutiles : il fallut obéir. La conséquence immédiate de cette évacuation maladroite fut un massacre général des chrétiens indigènes, qu'on accusait d'être les partisans de la France. Pendant plus de huit jours des bandes de brigands parcoururent le pays, pillant, incendiant et massacrant. Aucun de ceux qui avaient pris parti pour la France ne fut épargné. Les administrateurs nommés par Garnier furent égorgés avec leurs familles. Pendant ce temps, M. Philastre laissait faire. 11 répondait aux missionnaires que ce n'étaient là que d'inévitables représailles et ordonnait à nos soldats frémissants une

immobilité dont ils avaient honte. La fatalité s'acharne vraiment après nos colonies! Le début est toujours admirable. Des chefs énergiques et entreprenants font respecter et aimer notre pays; mais des fautes politiques étranges, des maladresses inavouables sont bientôt commises, et tout est perdu !

M. Philastre mit le comble à sa déplorable politique en signant, le 6 février 1874, une convention nouvelle, d'après laquelle les troupes françaises se retiraient du Tongking, et M. Dupuis, un certain Dupuis, comme il s'exprimait sur le compte de cet honorable négociant, était abandonné à ses propres ressources, — le tout sur une vague promesse d'autorisation de négocier dans le Tongking I

Quelle fut la conséquence immédiate de ces prodigieuses concessions? Les Orientaux croient au fait accompli et ne se soucient que médiocrement de la force morale. Ils avaient cru à la France^ tant que la France avait vigoureusement agi, avec des hommes tels que Garnier ou Esmez; mais, du jour où ils virent nos troupes se retirer sans garantie, du jour où ils assistèrent au massacre des populations chrétiennes, et que ces massacres demeurèrent impunis, au respect succéda presque le mépris. Quant au gouvernement annamite, qui aurait accepté, sans même les discuter, toutes nos conditions, alors que nous possédions comme gage les forteresses du Tongking, il ne consentit qu'après de longues hésitations à signer un traité définitif : c'est le traité du 15 mars 1874, signé à Saigon par l'amiral Dupré et les ambassadeurs de Tu-duc, et ratitié le 4 août 1874 par l'Assemblé nationale. En voici les principaux articles :

Art. 2. La France prend TAnnam sous sa protection, c Elle 8'engage à lui donner gratuitement et sur sa demande Tappui nécessaire pour maintenir dans ses Etats Tordre et la tranquillité, pour le défendre de toute attaque, et pour détruire la piraterie qui désole les côtes du royaume, i L'empereur d'Annam devenait par conséquent notre client, au même titre que le roi de Cambodge, c'est-à-dire que, légalement, nous pouvions intervenir dans Tempire, et y préparer notre domination future, en adoptant à Tégard de son chef la politique qui a fondé la grandeur anglaise dans l'Hindoustan : protection convertie peu à peu en sujétion.

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