CHAPITRE V
GLIiXÉE, DAHOMEY, Hi;iTERL4?«D
B1I5LI0GRAPIIIE
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GUINÉE ET DAHOMEY
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La Guinée est un immense versant dont le somme! s'appuie au nord à la chaîne encore mal copnue des monts Kiiong, et dont la 'hase, au sud. est formée par l'océan Atlantique. II est ù peu près impossible de déterminer ses autres limites. D'ordinaire les cartographes la font commencer à la République de Libéria et la terminent à l'équateur. Elle est divisée en deux régions distinctes : la première part des monts Khong et descend par gradins successifs vers la mer : région saine et fertile, mais à peu près inconnue, car les habitants du littoral s'opposent aux voyages des Européens. La seconde commence aux dernières ondulations de la grande chaîne, et se prolonge jusqu'<à la mer. Elle est formée par des lagunes et des marécages qui constituent, à certains endroits plus déprimés, de véritables lacs. C'est un pays humide et malsain, même pour les indigènes, mais fertile et riche en produits de tout genre. Aussi les Européens Font-ils de tout temps fréquenté. La côte est pourtant embarrassée par une barre variant de force et d'intensité avec la hauteur et la disposition des bancs que la mer rencontre. Les légères pirogues des indigènes la franchissent avec aisance, mais les navires européens sont souvent arrêtés par ses capricieuses volutes. Le littoral est encore sujet à de brusques variations de température, qu'on nomme des tornades, sans doute pour exprimer le retour du vent à son point de départ après avoir parcouru un certain horizon. Elles éclatent d'ordinaire en mai et en octobre, el sont tantôt accompagnées, tantôt suivies de pluies torrentielles. La côte porte différents noms : Côte d'Ivoire ou des Dents, Côte d'Or, Côte de Bénin, Côte de Calabar. Plusieurs nations européennes y ont fondé des établissements. La France y possède quelques comptoirs, qui ne sont pas sans importance.
Si l'on en croit de respectables traditions, la France est la
première des nations européennes qui ait déployé son pavillon dans ces parages, et. cela dès le wx" siècle. En 1339, d'après le témoignage concordant de trois chroniqueurs dieppois, Asseline, Croisé et Guibert, témoignage confirmé par des auteurs dont on ne soupçonne pas la partialité en faveur des Normands, Abreu de Galindo, Barros, et l'Arabe Ibn Khaldoun, trois navires dieppois auraient visité la Guinée et seraient rentrés en France chargés d'or et de marchandises précieuses. En 1364, les Dieppois équipèrent deux autres navires du port d'environ cent tonneaux chacun, qui firent voile vers les Canaries, arrivèrent au cap Vert et mouillèrent à Rio Fresco, dans la baie qui porte encore le nom de baie de France. Les noirs du littoral," auxquels les blancs étaient restés jusqu'alors inconnus, accouraient pour les voir, mais ne voulaient pas entrer dans les Aaisseaux. Lorsqu'eniiii ils s'aperçurent que nos compatrioles ne demandaient qu'à ouvrir avec eux des relations amicales et leur montraient quantité d'objets inconnus qu'ils semblaient disposés à échanger, peu à peu ils renoncèrent à leur défiance et apportèrent de Tivoire, de l'ambre gris et du poivre, qu'ils troquèrent contre les bagatelles dieppoises dont la vue les avait tentés. Les Dieppois, qui désiraient pousser plus avant» leur firent comprendre par signes qu'ils reviendraient l'année suivante, et les engagèrent à amasser pour leur retour d'autres productions indigènes. Ils découvrirent ensuite le cap Yert, auquel ils donnèrent ce nom à cause de l'éternelle verdure qui l'ombrage, et arrivèrent à Doulombel ou Sierra-Leone, comme le nommèrent depuis les Portugais. Ils s'arrêtèrent ensuite à l'embouchure d'un fleuve, auprès duquel ils trouvèrent un village d'indigènes, qu'ils nommèrent le Petit- Dieppe, à cause de la ressemblance du port et du village situé entre deux coteaux avec le Dieppe français. Ils achevèrent d'y charger leur navire d'ivoire et de poivre, et, à la fin de mai 1365, après six mois de voyage, ils étaient de retour à Dieppe avec une riche et précieuse cargaison.
Les profits du voyage et l'espoir de les augmenter encore excitèrent l'émulation des Normands. Eu septembre 1363, quelques marchands de Rouen s'associèrent avec ceux de Dieppe et, au lieu de deux vaisseaux, en firent partir quatre. Les deux premiers avaient mission d'explorer les côtes depuis le cap Vert
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jusqu'au Petit-Dieppe et d'y charger des marchanuises. Les deux autres (i( vai(;tit pousser plus avant et découvrir de nouveaux pays à explorer. De la sorte, ils assuraient le présent et ménageaient l'avenir. En commerçants prudents et avisés, ils n'oubliaient pas les intérêts du moment et songeaient à augmenter leurs bénéfices en étendant leurs relations. Ce second voyage fut également heureux. Au bout de sept mois, les deux premiers navires étaient de retour à Dieppe avec beaucoup de cuirs, de poivre et d'ivoire. Des deux autres navires chargés d'explorer de nouveaux pays, le premier s'arrêta sur la côte qu'on nomme aujourd'hui côte du Poivre et dans un village appelé Grand- Seslre, auquel les matelots donnèrent le nom de Paris. Ce navire ramassa si vite une telle quantité de celle précieuse denrée, qu'il ne voulut pas s'exposer à compromettre une aussi riche cargaison en poursuivant son voyage, et revint à Dieppe. Le qualrième navire longea la côte des Denis et arriva à celle de VOr. L'or était en poudre. Les indigènes en ramassent encore do nos jours dans les cours d'eau qui descendent des monts Kliong.
La nouvelle de ces découvertes, la facilité des échanges, la certitude de s'enrichir à peu de frais excitèrent les Dieppois. En peu de temps, de véritables comptoirs, des loges, comme nous dirions aujourd'hui, s'élevèrent sur toute la côte de Guinée. Les indigènes, attirés vers nos compatriotes par la facilité de leurs mœurs, par leur entrain sympathique, par leur absence de morgue, apportaient en abondance à ces loges l'ivoire, la poudre d'or, le poivre, les plumes d'autruche, les peaux de bêtes féroces, que les Normands vendaient en France à des prix exorbitants. Peu à peu, des relations régulières s'établissaient. Les indigènes apprenaient môme notre langue et accueillaient avec empressement tous ceux de nos conipatriotes qui n'hésitaient pas à s'enloncer dans l'intérieur du pays.
Eu 1380, quelques armateurs de Dieppe et de Rouen, voyant que la concurrence diminuait leurs profits, résolurent un nouveau voyage d'exploration. Ils voulaient s'avancer au sud de la côlc d'Or et entrer en relations avec des indigènes qui passaient pour moins trailables que les précédents. Comme ils avaient déjà pour eux l'expérience de voyages antérieurs, et qu'ils avaient remarqué que les pluies, qui tombent en Afrique du
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mois de juin à celui d'août, rendaient le séjour de la côte dangereux à cette époque, ils ne tirent partir qu'en novembre leur navire. En décembre, ce navire, qui portait le beau nom de la Notrc-Dame-de- Don-Voyage, était déjà sur la côte d'Or : neuf mois après, il était de retour à Dieppe, chargé de poudre d'or. La voie était ouverte. Il ne restait qu'à s'y engager résolument.
Le 28 septembre 1381, trois navires partaient de Dieppe pour le nouveau comptoir de la Mine. On a conservé leurs noms : la Vierge, le Saint-Nicolas et ï Espérance. La Vierge s'arrêta à la Mine; le Saint-Nicolas s'avança. plus au sud jusqu'au cap Corse, et VEspérance ouvrit des loges à Fantin, Sabou, Gormentin et Akara. En juillet 1382, les trois navires étaient de retour en France, et les capitaines vantèrent tellement à leurs armateurs les richesses du pays et la douceur de ses habitants, que ceuxci résolurent d"y londer une véritable colonie et d'en faire le centre de leurs opérations commerciales.
Eu 1383, ti ois vaisseaux partirent donc pour la Mine. Ils portaient des matériaux de construction, des instruments de travail et des semences. Ces trois vaisseaux s'acquittèrent heureusement de leur mission, et quand ils revinrent en France, dix mois après, plus richement chargés qu'ils ne l'avaient encore été, ils laissaient derrière eux une partie de leurs équipages. Ce fut le premier établissement de nos compatriotes sur ce continent, où, depuis, l'influence française n'a cessé et ne cessera pas, espéronsle, de grandir. La colonie de la Mine prit tout de suite de grandes proportions. De nombreux vaisseaux s'y rendirent; il fallut bâtir pour les nouveaux arrivants une église et un fort.
Cette prospérité ne fut pas de longue durée. Les terribles guerres des Armagnacs et des Bourguignons désolèrent notre pays, et les Anglais profitèrent de nos discordes pour envahir nos provinces. Bientôt la Fiance n'eut pas assez de ses propres ressources pour repousser l'envahisseur. Elle dut subir pendant plusieurs années la lionte de roccu[)ation étrangère; aussi toutes les entrepi ises extérieures furent elles abandonnées. L'heure était mal choisie pour londer une France africaine, alors que notre patrie était foulée par l'étranger, <]ue la Normandie devenait un des principaux théâtres de la guerre, et que les Anglais, maîtres de Rouen, de Dieppe, de Hoiifleur et des autres ports, arrêtaient tout commerce. Nos armateurs normands essayèrent
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bien quelque temps de soulenir ces lointains comptoirs; mais ce fiil peine pei'due. Dès 1413, la mine était aijandonnéc. Toutes nos aulres loges l'étaient déjà depuis (juehpies années. Peu à peu, on renonça aux voyages sur les côtes d'Afrique. Le souvenir même de ces aventureuses expéditions se perdit, surtout lorsi]u'une autre nation, le Portugal, substitua son iniluence à la nôtre sur les tribus indigènes, et, plus jalouse de ses droits que nous ne l'avons jamais été des nôtres, non seulement chassa nos négociants des marchés dont ils avaient longlemps été les maîtres, mais encore nous enleva, par devant l'histoire et la postérité, la gloire légitime de l'avoir précédée dans ces régions. En effet, ce n'est pas un des côtés les moins extraordinaires de notre caractère national que cette incroyable indifférence pour l'histoire de nos établissements d'outre-mer. Que, pour une raison ou pour une autre, nous renoncions à telle ou telle colonie, on le comprendrait à la rigueur; mais que le souvenir de cette colonie disparaisse entièrement, que le nom même des premiers explorateurs soit tout à fait inconnu, voilà ce qui devient inexplicable.
Il reste pourtant, même en Afrique, des preuves encore existantes des voyages et du séjour de nos compatriotes.
Nous lisons dans une Description des côtes de Guinée, par le médecin hollandais Dapper (Amsterdam, 1686) : « Il y a quelques années que les Hollandais, relevant une batterie qu'on appelle la batterie des Français, parce que, selon l'opinion des gens du pays, les Français en ont été les maîtres avant les Portugais, on trouva gravés sur une pierre les deux premiers chilïres du nombre 'J300, mais il fut impossible de distinguer les deux autres. » Le même écrivain rapporte que, visitant la forteresse d'El-Mina, il vit les Hollandais célébrer l'oflice divin dans une église sur laquelle on apercevait les armes de France à peine effacées. Donc au xvii" siècle subsistaient encore suie sol africain des preuves irrécusables du séjour de nos compar trio tes.
Une preuve meilleure encore, c'est que les indigènes avaient retenu une foule de mots français, qu'ils répétaient à tous les Européens, car ils s'obstinaient d'abord k ne voir en eux que des compatriotes de nos Dieppois. Villaut de Bellcfond a cité plusieurs de ces noms. Le plus curieux est celui de malaguette,
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\jeux mot du moyen âpe qni signifie poivre. « Le peu de langage qu'on peut entendre est français, écrivait-il. Ils n'appellent pas ce poivre sesios à la portugaise, ni grain h. la iiollaiidaise, mais malagueite, et lorsqu'un navire aborde, s'ils en ont, après le salut, ils crient : Malaguette tout plein! qui est le peu de langage qu'ils ont retenu de nous. »
Une troisième preuve est la facilité avec laquelle les indigènes acceptèrent notre domination quand *de nouveau, au XVI' et au xvii« siècle, le pavillon français reparut sur leurs côtes. Opprimés et maltraités par les Portugais et les Hollandais, ils s'étaient pieusement transmis la tradition de nos ancêtres duxiv« et du xv° siècle; or, comme ils avaient établi entre eux et leurs successeurs une comparaison qui n'était pas à l'avantage de ces derniers, dès que parut de nouveau le drapeau fleurdelisé, ils se jetèrent dans; nos bras et renouèrenl la chaîne longtemps interrompue des traditions et des souvenirs.
En France, plus encore qu'en Afrique, nous retrouverons la trace des navigateurs du xiv' siècle. On aura déjà remarqué que les Normands rapportaient beaucoup d'ivoire des côtes d'Afrique. Or, à partir de cette époque, la ville de Dieppe, où tout justement abordaient ces navires chargés d'ivoire, eut comme le monopole de la fabrication des objets en ivoire. Encore aujourd'hui, de toutes les villes de France, elle en fabrique le plus. Sans doute on connaissait l'ivoire en Europe, et môme on travaillait cette précieuse denrée avant le xvi« siècle, llouicre, Platon, Slrabon, Piiue et d'autres écrivains parlent de l'ivoire, et ce n'était certainement pas sur les côtes de Guinée que les négociants allaient le chercher. On le tirait alors de la côte orientale d'Afrique, de Ziuizibar ou de l'Ajan. Au moyen âge, les Arabes qui faisaient ce commerce par la voie de l'Egypte le répandaient ensuite dans tout le bassin de la Méditerranée. Mais, à la lin du xiv® siècle, cette exploitation prit subitement une grande extension, et, du jour au lendemain, Dieppe devint le centre de la fabrication des objets en ivoire. La raison en est simple : cet ivoire, les marins dieppois allaient le chercher sur les côtes occidentales du continent africain, le rapportaient à Dieppe, et les artistes de cette ville augmentaient sa valeur en le convertissant en cornes ciselées,
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en trompes, en l)i acelels, en crucifix ou cliapclcts. La tradition s'est perpétuée; encore aujourii'iiui, les ivoiriers dieppois exécutent les travaux les plus délicats.
Il est fâcheux que les relations authentiques de ces voyages aient disparu. Tous les documents, tous les journaux de bord, qui, d'après un vieil usage, étaient déposés dans les archives de l'Amirauté, à Dieppe, ont été brûlés lors du bombardiuiient do cette ville par les Anglais en 1 694. Mais, chaque jour, grâce à l'activité ingénieuse de nos savants, surtout de nos savants provinciaux, l'histoire se modifie et les erreurs se dissipent. Peut-être un manuscrit jusqu'alors oublié surgira-t-il de quelque greffe de campagne, de quelque armoire municipale ou de quelque sacristie, où il dort depuis des siècles.
De tout ceci il résulte que les Dieppois ont réellement découvert et en partie colonisé les côtes de Guinée au xiV siècle, mais que les guerres malheureuses où fut engagée la France i nlerrompirent ce fructueux commerce et forcèrent les navigateurs à renoncer pour longtemps à de lointains voyages. Nous avions donc le droit, et nous dirons volontiers que le devoir nous était imposé de rendre justice à ces explorateurs méconnus et à ces héros oubliés.
C'était seulement au xvii« et au xvni* siècle que recommencèrent les expéditions à la côte de Guinée, mais les marins normands n'en eurent plus le monopole, et aucun établissement permanent ne fut fondé. Le principal commerce était celui de la traite des noirs. Il procura d'énormes bénéfices à plusieurs de nos négociants, mais ne fit pas aimer le nom de la France dans ces parages. Au xix« siècle, lorsqu'enfin lut défendu ce honteux trafic, le gouvernement français fut un des premiers à s'opposer à sa continuation, et, pour mieux surveiller les foyers de l'esclavage, il prit la résolution d'occuper quelques points sur la côte de Guinée. 11 espérait que ces comptoirs fortifiés deviendraient peu à peu des stations commerciales, et qu'au marchandage de l'homme se substitueraient des relations plus régulières et plus morales. Ces prévisions ne furent qu'à demi réalisées. La traite a disparu et le commerce a été longtemps stalionnaire. Nous devons néanmoins mentionner cette honorable tentative poui' restaurer en Guinée les vieilles tradifions de la marine dieppoise.
En -1842, la France acheta aux indigènes de la côte des Denis divers territoires où elle fonda des postes : Assinie, sur le bord de la mer, à l'embouchure du fleuve du môme nom, occupant l'emplacement d'un lort que la Compagnie des Indes orientales avait bâti en 1700; Grand-Bassam, encore sur la côte, à l'ouest d'Assinie, et Dabou, dans l'intérieur. Le pays était riche et fertile. Les nègres vivaient en bonne intelligence avec nos matelots et nos négociants. Il eiît peut-être été facile de remonter le fleuve Assiiiio, de traverser les monts Kong et de pénétrer dans la vallée du Niger. On pouvait encore essayer de reconnaître la région à peu près inconnue qui s'étend entre l'Assinie et le haut Sénégal. Grand-Rassam commençait à devenir le grand marché d^huile de palme de la région, et Assinie celui de la poudre d'or. Il eût été aisé de flxer ce commerce important dans nos deux comptoirs. 11 paraît que les nécessités budgétaires nous ont forcé à renoncer à tous ces beaux projets. En 1872, Assinie, Grand-Bassam etDabou furent abandonnés, sous réserve expresse de nos droits. Dabou n'existe plus. Grand-Bassam fut même livré, en janvier 1874, à la maison Verdier, de La Rochelle, et Assinie, avec son fort et ses vieux canons, à la maison Swanzy de Londres.
C'était là pour la France une situation humiliante, dont il fallait sortir au plus vite, si nous voulions maintenir notre prestige parmi ces mobiles et impressionnables populations de Guinée. Nous avons donc repris possession de nos anciens comptoirs. Nous avons mieux étudié le pays, la grande lagune d'Ebrié, le port naturel du Petit-Bassam, et les rios qui descendent des montagnes encore inconnues, le Bia, le Taboué, l'Akba, le Lahon, etc. Nous avons étendu notre protectorat sur les tribus de l'intérieur; mais que de progrès encore à accomplir avant de relier nos possessions de la côte des Dents, à nos comptoirs du Niger ou du Sénégal!
A la côte des Esclaves nous avons été plus heureux. Là où échouait le gouvernement, a triomphé l'initiative personnelle. Quelques négociants français, et surtout les maisons Régis, Fabre et Daumas-Larligue, de Marseille, ont en effet fondé sur le littoral de véritables principautés. Par des traités en forme avec les chefs indigènes, ces habiles négociants se sont assuré la propriété indéfinie de leurs immeubles et le droit d'exercer lo corn-
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merce en payant des coutumes fixées à 4 ou 5 p. 100 de la valeur des marcliandises. Avec le temps ces factoreries sont devenues de vraies colonies françaises. Voici le nom de ces nouveaux établissements : Agoué, Grand-Popo, Ajromé-Sèva, Togodon, Wydali et dépendances, Kotonou et territoire, lac Denliam, rivière Ouémé, royaume de Porto-Novo, rivière et comptoirs de l'Addo. Ils s'étendent de la frontière du Togo allemand à la colonie anglaise de Lagos. La superficie de nos possessions ne peut être évaluée rigoureusement, puisque aucune donnée exacte n'existe sur la partie septentrionale du pays. 11 en est de même pour la ■population, dont on fixe très approximativement le chilfre à 600 000 âmes.
Le royaume de Porto-Novo, dont le roi ToO'a a reconnu le protectorat de la France en 1863, se compose de la presqu'île de Lagos et de quelques plaines qui s'étendent du lac Denham à la rivière Addo. Il se divise en trois provinces : Porto-Novo, Procrali et Weynieh. Porto-Novo, la capitale, est une ville de 40 000 âmes, construite sur un plateau légèrement incliné le long de la lagune. Procrah, au nord-est, compte SOOOO habitants, et parfois, à la grande foire d'Adjara, se réunissent près de 100 000 indigènes. On les nomme les Djeddis et les Nagos. Ils sont doux, laborieux, et paraissent attachés à la France. Les principaux articles d'importation sont le rhum, le genièvre, le tabac, la poudre el les armes; le principal commerce d'exportation est celui de l'huile et des amandes de palme.
Rien de particulier à signaler pour les villes d'Agoué, Grand- Popo, Agomé-Sèva. Ce sont des agglomérations de cabanes plutôt que des villes. La population est composée de Minas fétichistes, de Nagos musulmans, et de créoles émigrés du Brésil. Les Anglais convoitent cette région. Ils auraient voulu s'en emparer dès 1870, mais les indigènes leur ont résisté, car ils aiment mieux les Français. En 1875, ils ont renouvelé leurs tentatives. Grâce à la patriotique énergie et à l'habileté du représentant de la maison Régis, le capitaine Cardonnet, ils échouèrent piteusement, mais le danger persiste et la persévérance anglaise trioni pliera peut-être de notre indifférence. Le pays, malgré son triste nom, côte des Esclaves, est riche et fertile. On y rencontre le baobab, le fromager, le citronnier, l'oranger, le cocotier, le coton, l'arachide. La campagne est riante, sillonnée par de
nombreuses rivières, FAgooiié, l'Agomé, TAroh, et par un vrai lli'iivc, rOuéiiH', dont l'accès resta interdit aux Européens jusqu'en 1888. A travers les bosquets de bananiers on aperçoit des cases nombreuses. Si l'on avance dans l'intérieur du pays, on trouve sur les flancs des collines d'admirables forêts dont il serait l'arile d'exploiter les produits. Les métaux ne manquent pas. Peutêtre avons-nous entre les mains en ce moment l'occasion de fonder sur cette côte un établissement d'avenir. Déjà de nomijreux explorateurs ont reconnu le pays : Lamadou en 1890, Beckmann en IcStH, MadroUe, Baillol et Paroisse en 1893, Briquelet et Alby en 1894. Ces courageux pionniers frayent la voie à nos colons et à nos négociants. Il faut leur savoir gré de leur béroïsme et de leur désinléressemeat.
Les deux derniers postes sur lesquels flotte le pavillon français sont Wydah et Kotonou. Ces deux villes faisaient autrefois partie du fameux royaume de Daliomey, dont les souverains s'étaient fait une sinistre renommée par la sanglante étrangeté de leurs coutumes, et par leur armée, dont les meilleurs soldats étaient des guerrières amazones. Aussi loin que remontent nos souvenirs commerciaux, les Français installèrent à Wydah, avec l'autorisation du despote africain, une citadelle pour y abriter leurs personnes et leurs denrées. En 1851, ils acquirent le droit de commercer dans toutes les villes du royaume et furent confirmés dans la possession du terrain sur lequel était bâti le fort de Wydah. En 1868 et en 1878, de nouvelles conventions cédèrent à la France le territoire de Kotonou, et lui donnèrent le droit de percevoir elle-même les taxes de douane. Telle était la situation, régulière, et relativement bonne, lorsque, tout à coup, le roi de Dahomey contesta la validité de ces actes diplomatiques, déclara qu'il n'avait jamais entendu nous céder un point quelconque de son royaume, qu'il ne voulait pas reconnaître notre protectorat sur Porto-Novo, et nous invita à disparaître. Était-il poussé par quelque négociant ou diplomate étranger jaloux de notre influence, ou bien s'imaginait-il, dans son orgueil de despote africain, qu'il lui sufflsait, pour être obéi, d'énoncer sa volonté, toujours est-il qu'il ne tarda pas à passer des paroles aux actes, et que ses noires amazones, pourvues, on ne sait par quelle voie, d'armes à tir rapide, se sont jetées sur le territoire de notre protégé, le roi de Porlo-Novo, ont pillé et incendié ses
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villages et op(^ré des razzias dont elles mil vendu les produits à des élruiij^eis (jui se li-ouvaieiit là, à point nommé, pour les achcler.
L'honneur de la France était compromis. Il n'y avait qu'à marcher contre la capitale du pays, et qu'à rappeler le souverain indiiiène à la stricte observation des traités. On p/éféra traiter. Ce fut un tort. Le docteur Bayol se rendit à Abomey, où on le traita plutôt comme le prisonnier que comme l'hôte du roi Glé-Lé. Trente-trois jours de suite, il fut obligé d'assister à de véritables égorgemenls, où, pour fêter le roi, tombaient massacrés comme du bétail des centaines de prisonniers. Il eut cependant assez d'énergie pour demander au roi une explication décisive, mais sa réponse fut violente, insolente même, et, à peine le représentant de la France avait-il, non sans de grandes diflicullés, rejoint la côte, que les bandes d'amazones surprenaient Wydali, et y faisaient prisonniers tous les Européens qui se trouvaient à l'abri de notre drapeau, puis se ruaient à l'assaut de Kotonou. Grâce àl'énergie du commandant Terrillon, tous les assauts furent repoussés, mais nos soldats n'étaient pas assez nombreux pour prendre l'otTensive, et ils durent attendre dans leurs cantonnements la décision de la métropole.
Il n'y avait évidemment qu'à envoyer des renforts et qu'à marcher en avant. On aima mieux, cette fois encore, recourir aux négociations. Le successeur de Glé-Lé, Behanzin, consentit à recevoir notre envoyé, et, par grâce, nous accorda un semblant de traité, qui rétablissait à peu près le statu quo ante belliiiii : mais, aux yeux des Africains, négocier c'est avouer son infériorité. De bonne foi, Behanzin croyait nous avoir vaincus. D'ailleurs il ne fermait pas l'oreille à certaines suggestions, dont le temps éclaircira le mystère. Il ne tarda donc pas à élever de nouvelles prétentions et, rompant la trêve, lança ses bandes contre 'Wydah et Kotonou. Cette fois l'insulte était flagrante, et la préméditation absolue. Si la France n'agissait pas avec vigueur, c'en était fait de son prestige en Guinée. Il ne s'agissait pas en eiîet de conquérir, mais de se maintenir. De sérieux renforts, commandés par le colonel Dodds, furent donc envoyés au secours de Wydah et de Kotonou. La question du Dahomey a été résolument posée et résolument tranchée. Malgré la résistance acharnée, parfois héroïque des Dahoméens, malgré les armes à tir rapide que leur avaient vendues ou même cédées certains négociants européens
m LES COLONIES FRANÇAISES
qui iiourraient bien être des ennemis déguisés, malgré les difficuUés de la marche à travers un pays desséché et sous un ciel lorride, nos braves soldats ont J,riomphé de tous les obstacles, battu l'ennemi dans toutes les rencontres et planté le pavillon tricolore sur les murs ensanglantés de la capitale barbare, Abomey (17 novembre 1893). Le roi nègre se retii-a à Atcliérii)é, mais poursuivi à outrance, réduit à la pire détresse et abandonné par presque tous les siens il se constitua prisonnier à Golio (20 janvier 1894). La France n'avait ipi'à organiser sa conquête. Le littoral fut déHnitivement annexé, l'ancien royaume partagé en deux États distincts dont elle se réserva le contrôle, et tous les pelits États jadis absorbés par les Dahoméens retrouvèrent leur autonomie.
Le Dahomey entre nos mains peut se transformer en foyer d'inilucnce et de civilisation, d'où rayonnera au loin et pénétrera notre domination jusque dans l'Afrique centrale. C'est déjà par le Dahomey et par nos comptoirs de Guinée que se sont aventurés dans l'immense demi-cercle formé par le Niger, et qui était à peu près inconnu, de nombreux explorateurs qui ont enti-epris la conquête pacifique du pays. Les plus connus d'enti'e eux sont Zweifel et Mousticr, qui, en 1879, reconnurent les premiers la source du Niger, et le capitaine Binger qui, dès 1887, pénétrait par rOuassoulou dans cette région à peu près vierge. Il arrivait dans la ville de Kong (3 février 1888) et regagnait la côte après avoir signé un premier traité de protectorat. Après la conquête du Dahomey, et dans l'espoir de disputer aux Anglais et aux Allemands la possession de ce qu'on a nommé la boucle du Niger, de nombreux officiers furent envoyés en mission. Les deux explorations les plus importantes furent celles du commandant Decœur et du capitaine Toutée.
Le premier, après avoir atteint le Niger à Say, sans se laisser prévenir par les Allemands qui cherchaient à accapai er le teriitoirc, descendit le grand fleuve jusqu'à Dougka, et gagna Garnotville, station fondée en 1895 par le gouverneur Ballot sur la rive gauche de l'Ofé, maîtresse branche de l'Ouémé. Son lieutenant, Baud, reliait au même moment l'hinterland du Dahomey et de la Côte d'Ivoire par l'hinterland du Lagos anglais et du Togo allemand. Quant au capitaine Toutée, après avoir atteint le Niger par le haut Dahomey, et fondé le poste d'Aremberg, il
GUINÉE ET DAHOMEY
remontait le graml llnivc, francliissail les rapides de Boiissa et poussait une reconnaissance jusqu'à Tiin-Farka, où il relrouvail un poste français. En 1897, le lieutenant Band reprenait la dii'ection du noi'd et rejoignait le lieutenant Varlel, installé dans le Mossi à Ouagadongou. En même temps une garnison française était installée à Boussa. La jonction du Dahomey au Soudan français était donc accomplie de fait.
Lorsque Samory, fuyant nos troupes, essaya de i (!constituer un empire dans ces régions qu'il croyait inoccupées, il se heurta partout à nos détachements. La première rencontre eut lieu à Séguéla. Un de nos officiers, Ménard, avait été charge, en 1890, de remonter le grand Bassam, puis de se rabattre sur la côte. I^a mission était difficije, car le pays était inconnu et la population hostile ou méfiante. Ménard réussit néanmoins à entrer à Kong et y confirma le traité conclu par Binger. Envoyé en 1891 dans la même direction, il arriva à Kaliadofu, dont le chef, un ami de la France, Fakourou-Bamha, lui annonça qu'il ne pouvait poursuivre sa marche, car il se heurterait contre les Sofas de Samory, qui étaient alors refoulés par le commandant Humbert. Il le pria, en l'attendant, de l'aider à soumettre le village fortifié de Séguéla. Ménard eut le tort de sortir de son rôle de négociateur et suivit Fakonrou-Bamba. Dès le 4 janvier 1892, les Sofas accouraient au secours de la place assiégée. Ménard n'avait avec lui que dix tirailleurs sénégalais. Il en envoya cinq en reconnaissance, mais ils furent massacrés. Pendant ce temps, notre allié tentait un assaut contre Séguéla; mais les Sofas arrivaient au bruit de la. fusillade et le prenaient entre deux feux. Ménard ne voulut pas survivre. Il s'enferma dans une cabane avec ses cinq derniers Sénégalais et lutta désespérément contre toute une ai mée. Quand le feu brûla la cabane qui lui servait d'asile, il essaya une sortie, mais tomba percé de balles. La statue de ce Léonidas français se dresse aujourd'hui sur une des places de son pays natal, à Lunel.
Ce fut le dernier grand succès de Samory. Peu à peu refoulé par nos sddats et cerné par eux, il finit par être capturé (1898). Il avait travaillé pour la France. Kong, la capitale qu'il désirait, est aujourd'hui occupée par nous, et nos officiers, par leurs reconnaissances et leurs négociations, achèvent la conquête de ce pays, dont on soupçonnait à peine l'existence il y a quelques
années. Là encore la France a un beau rôle à jouer, et tout permet d'espérer qu'elle ne manquera pas à ses destinées.
Ne parle-t-on pas déjà d'installer un chemin de fer à travers ces contrées dont hier encore on ignorait le nom? Dans ces ré.uions exubérantes de fertilité, et où grouille une population dont la densité s'accroît en raison directe de la sécurité dont elle jouit, il est hors de doute que la voie ferrée deviendra le meilleur instrument de la civilisation. Nos capilalistes et nos négocianls peuvent donc s'aventurer dans cette direction : ils n'y perdront ni leur temps, ni leur peine.