CHAPITRE VII
OeOOUÉ ET COI\G0
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Au sud du Gabon se jette à la mer par plusieurs bouches un grand fleuve, dont on commence à peine à connaître le cours. Il se nomme l'Ogooué ou l'Ogowaï. Les deux principaux bras de son delta sont la rivière Wango qui se déverse dans la lagune de Fernan Vaz et la rivière Nazaretb. Ces deux bras enferment un delta de cent kilomètres de largeur, au milieu duquel est projeté le cap Lopez. Il se pourrait que le Gabon ne fût qu'une des branches de ce delta. Il communiquerait alors avec lui par des infiltrations souterraines. Le grand lac Asingo situé sur la rive droite de l'Ogooué, et qui se continue par deux autres petits lacs dans la direction du Gabon, indiquerait peut-être la ligne suivie autrefois par le fleuve quand il se déversait dans l'estuaire du Gabon.
C'est Bellonie Duchaillu, le voyageur américain, d'origine française, qui se fit une réputation par ses chasses plus ou moins fantastiques au gorille, qui le premier, en 1859, dans son livre de l'Afrique équatoriale, appela l'attention sur le fleuve Ogooué. Il n'avait pu y pénétrer, car deux tribus jalouses de leur monopole commercial, et inquiètes de sa présence, les Kamas et les Ouroungovs, lui en interdirent l'entrée, mais il avait rapporté les récits des noirs, d'après lesquels on commença à en soupçonner l'importance. Le premier blanc qui vit le fleuve fut un officier de notre marine, le lieutenant Serval. Il l'atteignit par terre, à 180 milles de son embouchure. Il fut bientôt suivi dans celte voie par un négociant et explorateur anglais, M. Walker, et par un de nos officiers de marine. M. Genoyer. Bien qu'il ait été trahi et pillé par ses guides Bakalais, l'expédition de M. Walker
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fut féconde en résultats. Il aboutit à Adanlinànlago, au confluent de rOgooué et du N'gounié, et, comprenant tout de suite les atanlages de cette situation, résolut d'y fonder une imporlarile factorerie. Après lui, en 1868, le lieutenant Aymés reconnut la lagune de Fernan Vaz dans un premier voyage, et, dans un second, dépassa la fameuse pointe Fétiche, si vénérée des noirs, et qui, d'après eux, ne pouvait être impunément francliie par un blanc. L'Ogooué était désormais ouvert au commerce et à la civilisation.
Ce furent des négociants qui, les premiers, s'emparèrent de la voie nouvelle. MM. Walker, Schulz et Hoitz fondèrent à Adanlinanlago des factoreries desservies par de petits vapeurs. Dès lors il s'exporta de l'Ogooué de grandes quantités d'ivoire, d'ébène, surtout de caoutchouc, et les affaires prirent un énorme développement. Après les négociants, ce fut le tour des explorateurs. Partout où des explorations avaient été tentées sur la côte occidentale, les voyageurs s'étaient vus brusquement barrer la roule par des tribus hostiles. Dans rOgooué au contraire, les indigènes accueillaient avec empressement les blancs, qui n'avaient à redouter d'autres obstacles que ceux résultant de l'insalubrité du climat et de la difficulté des communications. De plus ce grand fleuve versait à l'Océan un énorme tribut. On prétendait qu'il drainait les eaux de plus de la moitié de l'Afrique centrale. On a même écrit que son débit de crue s'élevait de 45 000 à 80 000 mètres cubes par seconde. Ces évaluations, on l'a reconnu plus tard, étaient fort exagérées, mais il n'en roule pas moins une masse d'eau supérieure à celle du Rhône, du Rhin ou de tout autre fleuve de l'Europe occidentale. Aussi croyait-on qu'il était alimenté par les grands lacs, par les mers intérieures, dont parlaient avec admiration les Africains. Si donc on parvenait à remonter jusqu'à sa source, on aurait sans doute découvert le moyen de pénétrer sans trop de difficulté Jusque dans les profondeurs les plus mystérieuses de l'Afrique centrale. En dehors de ces problèmes géographiques, l'Afrique équatoriale présentait encore un grand intérêt comme étude de mœurs, et comme marché commercial à peu près vierge à exploiter. C'était d'ailleurs pour les Français en quelque sorte un point d'honneur que de ne pas se laisser devancer dans un pays dépendant d'une colonie française. Il était donc nécessaire de
reconnaître et d'étudier ce grand fleuve, qui pouvait devenir un lleuve français.
Ces diverses considérations décidèrent en 1872 deux jeunes et énergiques voyageurs, M. le marquis de Compiègne et M. Alfred Marche, à entreprendre une expédition, dont le but était de pénétrer par rOgooué jusqu'au grand lac découvert par Livingstone et de rejoindre, si c'était possible, le célèbre docteur, alors encore vivant. Comme les ressources manquaient à nos deux jeunes compatriotes, et que, au lendemain des désastres de l'année terrible, on ne prêtait qu'une attention médiocre aux lointains voyages^ ils résolurent d'utiliser leur goût pour la zoologie et leur adresse à manier le fusil, et obtinrent d'un naturaliste de Paris, M. Bouvier, un crédit illimité, à la seule condition de lui réserver lesproduits de leur chasse et leurs collections d'histoire naturelle.
Dès leur arrivée, Compiègne et Marche se heurtèrent à des difficultés imprévues. Ils apprirent que l'Ogooué au delà d'Adanlinanlago était obstrué, sur une étendue considérable, par des rapides, des tourbillons et des cascades qu'on ne pouvait franchir qu'avec des pirogues spéciales, montées par des hommes nombreux et pris dans le pays même. Or il était impossible de rassembler des pirogues en nombre suffisant, d'abord parce que les tribus riveraines étaient en guerre, et surtout parce que des can- Dibales redoutés, les Osyébas, occupaient une partie du fleuve et en interdisaient le passage.
Nos compatriotes s'armèrent de patience. Ils utilisèrent leurs loisirs forcés en étudiant le M'pongué, qui devait leur être fort utile pour leurs relations avec les indigènes, et s'initièrent aux mœurs locales. Ils tirent aussi de nombreuses excursions dans le delta du fleuve, explorèrent ses affluents, et reconnurent les grands lacs ou elivas Zonangué, Azingo, Ebouka, Orango, Boghé et Niou, qui doublent en le prolongeant le cours du fleuve. En effet, dans tout son delta, l'Ogooué, de même que le Sénégal, se ramifie en marigots latéraux, qui reçoivent le trop-plein des eaux de crue, et s'unit à de vastes réservoirs lacustres qui lui servent (le réservoirs. Tel de ces lacs, le Zonangué, est comme parsemé d'îles verdoyantes, dans l'une desquelles réside un puissant féticheur. Il s'étend sur un espace d'au moins oOO kilomètres carrés. Les indigènes affirment que sur le calme miroir de ses eaux ils voient parfois apparaître les navires européens qui voguent sur
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rAllantiiiue; ce curieux phénomène pourrait en effet s'expliquer par un clïet de mirage. L'Azingo est célèbre par les fragments de gomme copal qu'il laisse à découvert sur ses plages pendant la saison sèche, et qui sans doute proviennent des arbres riverains.
Dans cette période d'initiation qui se prolongea pour eux au delà de toute attente, Compiègne et Marche firent la connaissance des deux principaux chefs du pays. Le plus âgé des deux se nommait Rénoqué. Il était aveugle et ne s'habitua que tard à nos compatriotes. Le second, N'combé, était un grotesque tyranneau, que nos voyageurs surnommèrent le roi Soleil, parce que le chapeau à haute forme dont il aimait à couvrir sa tête était orné d'une plaque de fer-blanc, provenant sans doute de quelque boîte alimentaire, et représentant le soleil. Malgré sa gloutonnerie, sa bestialité et son ivrognerie, ^''combé comprenait d'instinct qu'en s'alliant aux blancs, il acquerrait la suprématie sur tous les roitelets du bord du fleuve; aussi s'était-il empressé de signer un acte de cession de son territoire à la France. Le vieux R-énoqué avait déjà signé un acte semblable, en sorte que, légalement, nous possédons aujourd'hui tout le bas Ogooué.
Grâce à Renoqué et à N'combé, Compiègne et Marche réussirent à équiper quatre pirogues montées par trente Inengas et cinquante Gallois, et partirent le 9 janvier 1873 pour leur grand voyage d'exploration. Ces pirogues sont faites d'un seul morceau. On en fabrique de toutes dimensions, en creusant un tronc d'arbre. Elles sont très lourdes, mais aussi fort solides et ne coulent jamais. A l'avant se placent deux ou trois hommes, qui connaissent les rapides, et dirigent la manœuvre. Derrière eux sont entassés les bagages. L'arrière est occupé par les pagayeurs et par le conducteur qui gouverne soit avec une perche, soit avec une pagaie. D'habitude, lorsque les noirs veulent creuser une pirogue, ils commencent leur travail à l'endroit même où l'arbre a été abattu, les arbres sont surtout des Ocoumés et des Foudja, qui s'élancent d'un seul jet, et presque sans nœuds, à des hauteurs prodigieuses. Quand ils sont trop loin du fleuve, on se contente de les dégrossir, puis on les traîne, à grand renfort de bras amis, jusqu'à la berge voisine, où le travail s'achève.
Le lo janvier les Français arrivaient à Adéké, au pied des
premiers rapides de l'Ogooué. Alors commença pom* eux une navigation dont les dangers ' et les difficultés étaient encore augmentés par les continuelles révoltes de leurs équipages. Après avoir passé le 19 au pays des Okotas et le 21 à celui des Apingis, ils atteignaient, le 26 janvier, au milieu de cérémonies de toute sorte, la passe étroite appelée par les noirs la porte de l'Okanda, et arrivaient à Lopé, point extrême où devaient les conduire leurs piroguiers, et qui n'avait pas encore été franchi par les blancs. Ils passèrent à Lopé cinq semaines qui furent consacrées à l'étude du pays et à des excursions chez les Bangouens ou chez les Cannibales Osyébas, dont ils cherchèrent en vain à se concilier l'amitié. Le 28 février ils repartirent accompagnés par cent vingt Okandas, pour le pays des Mandoumas, éloignés de vingt journées de pirogues de celui des Okandas. Ces tribus appelaient les blancs à grands cris, espérant que leur protection les préserverait de l'attaque des féroces Osyébas. Il n'en fut rien. Après treize jours de navigation dans l'Ogooué, et au moment où ils venaient d'atteindre la (in des rapides, ils furent attaqués par les Osyébas, et obligés de lâcher pied. Aussitôt commença la poursuite, impitoyable et sans rémission. Le feu de l'ennemi partait de derrière les rochers, du haut même des arbres. « Nous redescendîmes le fleuve avec une rapidité insensée, nos hommes étaient affolés, et je faillis être noyé dans les chutes de Bôonè.... Nous avons piteusement regagné l'Okanda, malades, exténués et injuriés parles mères et les femmes des victimes, qui nous accusaient d'avoir mené les leurs à la boucherie. » C'est à grand'peine qu'ils revinrent à Adanlinanlago et de là au Gabon. L'Ogooué n'avait pas encore livré ses secrets, mais Compiègne
l. Voici cominenl M. Dccazes (L'ouest africain, Société de géographie de Rouen, lfi88) parle de la navigation sur les rapides : « Nous nous trouvons au milieu des rociies surgissant de toutes parts, entre lesquelles le courant devient d'une extrême violence. Pour l'éviter, nous longeons les rives en nous aidant des lianes et des branches à portée de la main; parfois les hommes sont obligés de sauter sur les rochers et de remorquer la pirogue avec une grosse liane. Les pagaies ont été abandonnées et sont remplacées par de longues perches à l'aide desiiueiles nous avançons lentement et péniblement. Autour de nous l'eau tourbillonne, écume, s'élève en volutes de plus d'un mètre, et emplit à moitié nos embarcations. L'impression est désagréable et, instinctivement, les mains se cramponnent aux bordages de la pirogue, puis on en prend l'habitude et on fait même de bonnes siestes malgré les dangers, le soleil et les cris. »
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ot Marche n'en avaient pas moins planté le pavillon tricolore dans un pays inexploré, et comme ils avaient raison de le proclamer: « Nous nous étions toujours conduits dans ces régions sauvages de manière à laisser des souvenirs d'humanité, de dignité et 'de honne foi qui contribueront sans doute à bien faire recevoir le voyageur, et surtout le voyageur français qui viendra derrière nous. » Compiègne aurait certainement recommencé une campagne à laiiuelle le préparait une expérience chèrement achetée, mais il mourut dans une obscure rencontre tué en duel par un Allemand. Son compagnon Marche, plus heureux, fut prié de vouloir bien se joindre à une expédition que préparait un jeune Romain, naturalisé Français, M. Savorgnan de Brazza.
Savorgnan de Brazza, alors enseigne de vaisseau, et attaché depuis deux ans à la station navale de l'Atlantique Sud, avait formé le projet de pénétrer par l'Ogooué dans l'Afrique centrale. Trois expéditions venaient d'être organisées, une par l'Angleterre, celle de Grandy, et deux par l'Allemagne, celles de Bastian et de Gûssfelds. Toutes les trois échouèrent, mais on l'ignorait encore au Gabon et Brazza aurait désiré que le gouvernement français sortît de son indifférence systématique, et n'abandonnât pas à d'autres peuples l'honneur de ces explorations, dont le point du départ était une terre française. Le ministère lui donna l'autorisation ardemment désirée. C'était une mission officielle. En conséquence on lui avait adjoint un certain nombre d'auxiliaires, Alfred Marche, le docteur Ballay, le contremaître Hamon, treize laptots Sénégalais, et quatre Gabonais interprètes. L'expédition, partie de Bordeaux au mois d'août 1875, ne revint en Europe que trois ans plus tard, mais après avoir fait des découvertes importantes, dont le retentissement fut considérable.
Il y a deux parts à faire dans les résultats de ce voyage : là première est relative au cours de l'Ogooué proprement dit et la seconde aux régions où conduit l'Ogooué : examinons-les successivement.
Aussi loin que se sont avancés les explorateurs français, l'Ogooué leur a paru à peu près navigable, mais ce n'est point la grande, voie fluviale qu'avaient rêvée les premiers explorateurs. De temps en temps, surtout à partir du village de Lopé, des rapides en obstruent le cours. Peut-être sera-t-il facile de
les aplanir ou de les faire sauter, quand les navires à vapeur auront pris dc'linitivement possession du fleuve. L'Ogooué est soumis à des crues périodiques. Il commence à monter en septembre et baisse en janvier. En mars et avril, à l'époque des grandes averses, il reprend son mouvement de hausse jusqu'au mois de mai. En temps de crue il roule des eaux rougcâtres, qui s'étalent à perte de vue jusque dans les forêts riveraines. Des îles nombreuses parsèment le courant, tantôt consolidées par les racines, tantôt bancs de sable sur lesquels s'arrêtent les branches et les herbes charriées, tantôt îles llottantes composées d'épaves de toute nature. Dans toute la partie basse, la navigation est triste, les rives ne sont bordées que de palétuviers, mais, à mesure que l'on avance, le tableau change et devient plus pittoresque. Bientôt le fleuve s'élargit et les collines apparaissent. Elles sont bordées de palmiers et de cotonniers, arbres splendides qui atteignent jusqu'à 25 et 30 mètres de hauteur. Seulement le paysage manque de profondeur, car derrière ce rideau trompeur s'étendent les elivas, ces immenses marécages ou lacs, que nous avons déjà signalés et qui parfois exhalent des émanations fétides. Les principaux affluents du •fleuve sont le N'gounié, le Chibé, l'Ivindo, et la Passa. C'est au confluent de ces rivières avec le fleuve principal que sont d'ordinaire bâtis les villages indigènes et que commencent à s'établir les factoreries européennes. Ces établissements dont les principaux sont Adanlinalango, pointe Fétiche, Samquita, Njolé, Lopé, centralisent tout le commerce de la région. Ce commerce ne se fait que par voie d'échange. Les produits indigènes sont les arachides, et surtout l'ébène, le caoutchouc et l'ivoire. L'arbre dont on fait les bûches d'ébène croît en abondance dans tous les pays riverains de l'Ogooué, et spécialement èur le bord des lacs. Le caoutchouc semble inépuisable malgré les procédés destructeurs des indigènes qui coupent les lianes au lien d'y faire des incisions pour en extraire le suc. L'ivoire devient de plus en plus rare. On donne, pour se procurer de ces objets, de l'eau-de-vie de traite, ou alougou, que les noirs aiment follement, de la poudre, des armes et surtout de la cotonnade européenne, pourtant moins forte et moins durable que lo tissu national qu'ils fabriquaient autrefois avec des fils d'herbe desséchés.
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Comme direction générale, l'Ogooiié ressemble à notre Loire, c'est-à-dire qu'il va d'abord du sud-est au nord-ouest, puis, après un coude très marqué près du village de Lopé, prend, pour ne plus la quitter, la direction du sud -ouest. C'est à cet endroit que commence le cours du lleuve accessible aux bateaux à vapeur. Du poste de Njolé, situé en aval des derniers rapides, jusqu'à l'embouchure, on compte 330 kilomètres. Le delta commence par le travers du lac Anenghé. Les deux principaux bras, le bas Ogooué ou fleuve du nord et l'Ouango ou fleuve du sud, enferment un espace de 4800 kilomètres carrés, coupé de marigots et canaux, qui ne sont pas encore suffisamment explorés. On peut y pénétrer au moins par trois embouchures, Nazareth, Lopez et Fernan Vaz. La grande lagune de Nkomis prolonge le delta du sud. Elle -reçoit les eaux de l'Ouango, et d'une grande rivière, rOvenga. Eaux douces et eaux salées se confondent dans cette région encore indécise entre le continent et l'Océan,
Voici, à partir de la mer, les principales tribus dont l'Ogooué parcourt successivement le territoire : Gabonais, Gallois, Bakalais, Okandas, Osyébas, Adoumas, Oudoumbous et Batékés. Les Gabonais sont les frères d'origine de nos M'pongués du Gabon que nous connaissons déjà. Les Gallois senties anciens sujets de Renoqué et de N'combé. Le roi Soleil n'existait plus à l'époque du voyage de Brazza. Il avait succombé à une vengeance privée, et était mort empoisonné après d'horribles souffrances. Marche alla visiter son village. « Les femmes me reconnurent et vinrent me demander du tabac et de l'alougou. Depuis la mort de leur chef, ces pauvres gens sont -bien déchus de leur ancienne splendeur. Le village tombe en ruines, et les femmes ont à peine un lambeau pour se couvrir. » Les Gallois sont restés fidèles à notre alliance, et toute la région reconnaît aujourd'hui la suprématie française. Les Bakalais se rapprochent chaque année de la côte, poussés en avant par la marche envahissante des Pahouins de l'intérieur. Le principal de leur village est Samquila. Les Okandas viennent en quatrième ligne. On trouve sur leur territoire Lopé, le grand marché des esclaves et de l'ivoire pour tous les noirs du bas Ogooué. Les Okandas sont hospitaliers, et apprécient vivement les produits européens. Ils ont une passion désordonnée pour le sel qui leur manque. Un jour Compiègne avait fait mettre devant une femme okanda un chaudron plein
lf)0 LES COLONIES PRANÇAISES
flo sel. Elle se mit à l'œuvre sans perdre un instant, et, pendant une heure et demie, ne cessa d'en mander. De temps à autre elle jetait de côté des regards inquiets, pour voir si on n'allait pas l'arrêter. Avant d'arriver sur le territoire okanda les pagayeurs invitent à une étrange cérémonie. Ils donnent aux étrangers des palmes vertes et les prient de danser en l'honneur de leur dieu Mangougo. Aussitôt se forme une ronde échevelée, qui ne se ' termine que lorsque tout le monde est à bout d'haleine. Le mauvais esprit est alors conjuré, et le territoire peut être abordé sans danger.
Les voisins immédiats des Okandas, sont les terribles et redoutés Osyébas, sans doute une tribu de la grande nation Pahouine. Ils passent pour anthropopiiages et le sont certainement, mais n'en font pas montre. Quand on les interroge h ce sujet, leur réponse est toujours évasive ou négative. Il est probable que l'anthropophagie doit être considérée comme un reste de l'ancien culte. C'est dans une hutte sacrée, et loin du regard des femmes, qu'ont lieu les repas de chair humaine. Dans certains villages les vieillards seuls ont le droit d'y toucher. Pour tous les autres, elle est fétiche, c'est-à-dire interdite. Un jour un des interprèles de Marche lui montra un vieillard à face patibulaire : « Regarde ce vieux, lui dit-il. lia déjà mangé beaucoup d'hommes. Regarde les dents qui lui manquent. Chez nous chaque fois qu'on mange un homme on s'arrache une dent. » Les dents ne sont pas tellement rares dans la bouche des Osyébas, mais ils les liment en pointe, ce qui leur donne un air féroce. Ils portent les cheveux tressés en petites nattes et entremêlés de fils de cuivre. Ils portent par devant un petit tablier fait avec de l'écorce, et par derrière une peau de chat tigre. Ils ont une singulière manière de traiter les affaires. Ils commencent par offrir l'objet qu'ils veulent vendre à des conditions raisonnables. Quand on leur a donné le prix, ils demandent quelque chose de plus, et vont jusqu'à quadrupler progressivement la valeur d'abord fixée. Ils se défient des Européens et leur opposent de la résistance quand ils pénètrent dans leur pays; pourtant ils cèdent volontiers à notre ascendant. Il faut leur en imposer par son assurance. Un jour un chef Osyéba, prenant Marche pour un ennemi, le coucha en joue : mais notre explorateur releva tranquillement le canon du fusil, et le chef, ravi de ce courage, lui
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fit (Ion d'un cabri. Brazza de son côté passa sans trop de dillicnllô à travers leur Icnitoiro Il est vrai qu'il se i)résciilaiL à eux les mains pleines de cadeaux, et fermement décidé à ne pas sortir des voies pacifiques.
IjOs dernières peuplades que l'on rencontre en continuant à remonter le fleuve sont les Adouraas, les Oudoumbous et les BaKdcés. Les uns et les autres à l'époque où on pénétra sur leur t(>ri itoire, étaient de vrais sauvages. Ils ne se doutaient seule- UKMit pas des bienfaits de la civilisation. Il était bien difficile de les initier à nos usages. Toujours en guerre les uns contre les autres, cherchant à se réduire mutuellement en esclavage, ils étaient placés au dernier degré de l'échelle humaine. Leur unii|uc commerce était celui de chair humaine. Marche fut un jour attristé par la vue d'un marché d'esclaves. « Tous les esclaves mâles, a-t-il écrit, ont au pied une bûche dans laquelle on a fait un trou assez grand pour que la cheville puisse y entrer; puis on rétrécit l'ouverture en enfonçant un morceau de fer au milieu, afin que le pied ne puisse plus repasser. Pour marcher, ce qu'il leur serait impossible de faire sans se blesser, ils supportent cette bûche par une corde attachée à chaque bout, ce qui les fait ressembler à des forçats traînant leur chaîne et leur boulet. Quelques-uns des pfus robustes, ceux qu'on craint de voir s'enfuir quand même, ont les mains passées dans une planchette qui forme comme un diminutif de cangue; ce sont les plus malheureux : obligés de se tenir toujours dans la même position, leurs souffrances sont intolérables. Les femmes et les enfants sont libres. »
Heureusement toutes ces peuplades barbares s'inclinent volontiers devant la supériorité des blancs. Les Adoumas finirent
1. « Un jour, a-t-il raconté, que j'étais en excursion pour visiter les chutes de Baré, j'avais demandé et obtenu du chef du village l'hospitalité. Naliman, le chef noir à la longue barbe tressée, m'assigna pour habitation une petite cabane en branches peu différente de nos niches à chiens. J'y pénétrai par une petite ouverture basse et m'y blottis. Alors, comme d'habitude, le chef envoya ses femmes me servir à manger... un groupe de seize têtes était tout autour de la porte, et resta en contemplation tout le temps que dura l'opération. Le soir, nouveau repas et nouveaux curieux qui restèrent à la porte jusqu'à ce que je me fusse accommodé pour dormir. Il parait qu'ils attendaient ce moment avec une grande impatience et quand, finalement, me déchaussant, j'enlevai mes chaussettes, ils crièrent tous : Il a cinq doigts, il a cinq doigts; et s'en allèrent. »
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même par considérer Marche comme un ami. Il put étudier à son aise leurs mœurs bizarres. Il assista à l'autopsie d'une femme empoisonnée et aux cérémonies religieuses de celle tribu qui a pour fétiche une téte Immaine, celle d'un chef, empaquetée dans des feuilles mélangées avec de la terre et surmontée d'une petite tête de bois sculpté. Ce que les indigènes admirent surtout, ce sont nos connaissances médicales. Il est vrai que d'alTreuses épidémies les déciment, et que, contre la plus terrible de ces maladies, la petite vérole, ils ne connaissent qu'un traitement, les bains froids. Aussi la mortalité est-elle effrayante. Ces malheureux ne savent seulement pas ce qu'est la reconnaissance. Un jour que le docteur Ballay venait de soigner deux enfants malades de la petite vérole, et demandait un peu d'eau à la mère pour se laver les mains : « Que me payeras-tu, lui répondit-elle, si je te t'apporte de l'eau? »
De ces tribus du haut Ogooué, la plus intéressante paraît être celle des Batékés. Ils ont des qualités : sobres, courageux, résistants, ils se sont vite habitués aux blancs. Ce sont eux qui aujourd'hui fournissent, sans diflicullé, les équipes de porteurs. « Avec trente kilogrammes de charge sur les épaules ils font, sans grande fatigue, quarante kilomètres dans leur journée. Le fardeau est porté sur un panier qui a la forme des crochets de portefaix; quand les épaules sont fatiguées, une courroie supplémentaire qui passe sur le front les repose sans qu'ils aient à s'arrêter. Ils marchent sur la pointe des pieds, à petits pas courts et pressés, et en posant les pieds l'un devant l'autre, probablement à cause de l'étroitesse des sentiers. » Les Batékés com- • mencent à porter des vêtements : un pagne très court, qui, pour les hommes, ne descend qu'en haut des cuisses. La sagaie et le couteau font toujours partie du costume. Ils savent forger le fer et lissent leurs pagnes. Ce sont, en dehors de la chasse, de la pêche et du commerce, leurs seules industries. Avant notre arrivée, ils sortaient peu de chez eux. Ils se déplacent maintenant plus volontiers, et vont jusqu'au Congo. Leurs villages sont bâtis sur les hauteurs, près des bois et loin de l'eau. Les cases, construites en feuilles de palmier, chevauchant les unes sur les autres, sont plantées au hasard. Leur nourriture est peu variée : du manioc, qu'ils pétrissent en boule, et avalent sans mâcher; quelques poissons secs ou un insecte rôti. Ils ont peu d'animaux
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domestiques, niais possèdent tous des petits chiens liar^ncux, qui ne savent pas aboyer, et à la queue desquels ils attachent, pour ne pas les perdre quand ils chassent, des clochettes en hois. Toutes les fois qu'un mariage se conclut, le fiancé est obligé de faire cadeau d'un de ces chiens au père de sa future.
En résumé, notre nouvelle possession de rOgooué est peut-être une possession d'avenir, mais elle est encore en ce moment dans la période toujours pénible de l'enfantement, et les grandes espérances qu'on avait fondées sur cette voie fluviale pour pénétrer dans l'Afrique centrale ne se sont que très imparfaitement réalisées. En juillet 1877 un des compagnons de Brazza, le docteur Ballay, arrivait aux chutes dites de Pombara. Un peu avant ces chutes, rOgooué se divise en deux branches, l'Ogooué proprement dit et la Passa. Mais les deux cours d'eau, désormais interrompus par des cascades et des rapides très rapprochés, n'ont plus d'importance et ne peuvent plus servir de voie de communication A peine si l'on voit encore quelques pirogues petites et mal faites qui servent tout au plus à transporter les indigènes d'une rive à l'autre. Ce n'est donc pas par l'Ogooué qu'on pourra jamais pénétrer très avant dans l'intérieur de l'Afrique. Ce n'en est pas moins un événement très heureux pour notre avenir colonial que cette prise de possession par la France du bassin du grand fleuve, qui nous permet d'entrer en relations avec des peuples encore inconnus et de pénétrer dans des régions mystérieuses. Aussi bien n'est-ce pas à la suite de sa reconnaissance et de son premier voyage dans la région de l'Ogooué que Savorgnan de Brazza a réussi à pénétrer dans le bassin du Congo et à jeter les fondements de celte France nouvelle, aux merveilleux développements de laquelle nous assistons avec tant de bonheur.
Le grand problème africain dont on recherche la solution est de trouver une voie commode qui permette de s'enfoncer profondément dans l'intérieur de l'Afiique. Heureuse la nation qui, par la découverte de ce chemin, ouvrira d'immenses débouchés à son industrie nationale! L'Ogooué se terminait trop brusquement, son cours était d'ailleurs difficile et embarrassé; mais nos explorateurs ne pouvaient-ils trouver dans le voisinage un autre cours d'eau navigable? L'immense région qui les séparait du haut Nil et du ïanganika devait-elle rester toujours fermée aux investigations des blancs ? Savorgnan de Brazza et leurs compagnons ne
ront pas cru. Malgré leur désir bien naturel de revenir en Europe pour y rendre compte de leur première découverte, malgré leur fatigue et leur dénuement, ils n'ont pas voulu s'arrêter en si beau chemin, et se sont mis à la recherche du grand fleuve, dont les indigènes ne cessaient de leur parler. Il faut leur savoir gré de leur courage et de leur obstination. Ils risquaient leur vie, tout au moins leur santé, et se lançaient dans l'inconnu. Leurs efforts ont été récompensés : ils ont été comme les révélateurs d'un monde nouveau.
Nos explorateurs avaient donc pris la résolution de sortir du bassin de l'Ogooué, et de s'avancer, droit devant eux, dans le pays totalement inconnu (jui s'ouvrait sous leurs pas, et où ils trouveraient peut-être la grande voie fluviale, dont ils soupçonnaient l'existence. La grande difficulté pour eux, comme d'ailleurs pour tous les voyageurs dans l'Afrique centrale, était le transport des bagages. Or les bagages sont indispensables. Partout où s'arrêtent les établissements européens, on ne peut se procurer à prix d'or ou d'argent les objets ou les aliments les plus nécessaires. Tout se paye avec des étoffes, des verroteries, de la poudre, des armes et autres marchandises plus ou moins encombrantes, auxquelles les indigènes attachent une valeur arbitraire et variable. Il faut donc, pour un voyage sérieux, beaucoup de marchandises et par conséquent beaucoup de porteurs ; mais les tribus ont leurs exigences et prétendent rançonner les blancs qui viennent jusqu'à elles. En outre elles sont en guerre ou tout au moins en querelle les unes contre les autres, de sorte qu'il faut continuellement changer de porteurs, aucun d'eux ne voulant pénétrer sur un territoire ennemi. De là des lenteurs qui fatiguent, des retards qui énervent, des négociations qui épuisent, ou môme des refus brutaux et de lâches défections. Dès que nos voyageurs se furent engagés dans un pays où les relations commerciales et le transport des marchandises n'ont jamais existé, et où il est même rare de voir un homme ayant franchi l'horizon de son village natal, les difficultés commencèrent. Brazza et Ballay, cïir ils avaient été obligés de se séparer de Marche atteint par les fièvres, avaient grand'peine à réunir des bandes de douze à quinze hommes, et encore étaient-ils souvent abandonnés et pillés. Un jour ils furent entourés par une bande menaçante. C'était une peuplade de Batékés. Un instant de faiblesse eût
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tout penlu, car ces sauvages n'allendaienl (ju'une occasion pour égorger les voyageurs et piller leurs bagages. Par bonheur la ferme contenance de nos compatriotes leur imposa le respect. Un autre jour les Jiatôkés cernèrent dans un village Brazza, alors séparé de ses compagnons, et on comprit à leur altitude qu'ils n'attendaient plus que la nuit pour attaquer. Brazza n'avait plus autour de lui que trois hommes : « Après avoir fait une sorte de retranchement à l'aide de mes caisses à bagage, je voulus au moins être prêt pour une attaque de nuit, et j'enterrai en avant de la position une caisse de poudre, à laquelle il me serait facile de mettre le feu. Cette opération nocturne, entourée des précautions que réclamait la circonstance, eut un tout autre effet que celui que j'avais imaginé. Les Batékés, d'abord intrigués de mes allures, puis croyant que je me livrais à quelque exorcisme, furent tout à coup saisis d'une terreur superstitieuse. Le mol fétiche ayant été prononcé, tous nos maraudeurs se reculèrent le plus loin possible de l'endroit où j'étais, et finirent par me laisser en paix. » Le lendemain Ballay rejoignait son compagnon, et, cette fois encore, l'expéditon fut sauvée.
Comme il fallait avancer à tout prix, nos deux explorateurs recoururent à un moyen que réprouvait leur conscience, et qu'ils avaient jusqu'alors repoussé : ils achetèrent des esclaves et utilisèrent leurs services. Dès lors tout alla mieux, mais le nombre des porteurs même esclaves étant toujours insuffisant, on n'avançait qu'avec lenteur, car il fallait faire trois voyages pour un, c'est-à-dire ne transporter à la fois que le tiers des marchandises. On arrivait cependant, non sans peine, à faire en cinq jours deux étapes. Un autre tournieni s'ajouta à tous ceux qui assaillaient l'expédition. Une caisse do chaussures de rechange, mal soudée, avait laissé pénétrer l'eau dans son intérieur, et ne contenait plus que des objets hors de service. Il fallut se résigner à marcher pieds nus, à la mode des noirs. Ce genre de locomotion fut très pénible à nos compatriotes qui, ayant déjà leurs vêtements en lambeaux, les abritant mal contre les ardeurs du soleil, se virent déchirer les jambes par les broussailles et les épines, à travers lesquelles ils se frayaient un chemin. 11 leur fallut plusieurs mois pour s'habituer à ce nouvel état.
Enlin on atteignit, près du village d'Obanda, une nouvelle ligne de partage des eaux, à environ 700 mètres d'altitude au-
dessus du niveau de la mer. Bientôt on rencontra une petite rivicîre appelle par les indigènes N'ganipo. Elle est profonde et large d'environ vingt mètres. On la descendit et on arriva à un cours d'eau plus imporlanl, rAlima, profond d'environ cinq mètres et large d'une centaine. Les Batékés affirment qu'elle ne présente ni chutes ni rapides, et conduit à un grand lleuve où des Européens vendaient de la poudre et des armes. Brazza s'imagina que l'Alima ne pouvait conduire qu'à l'un des grands lacs intérieurs, sur l'existence desquels s'accordaient tous les témoignages indigènes. II ne soupçonna pas que le grand fleuve dont on lui parlait était le Congo, et que ces Européens vendant de la poudre et des armes étaient des traitants anglais ou portugais; mais il ne connaissait pas l'expédition de Stanley qui, au même moment que lui, partait de l'Océan Indien et atteignait l'Atlantique en descendant le Congo. S'il en avait seulement eu l'idée, il aurait résolument continué son voyage, et, passant de l'Alima dans le Congo, démontré la praticabilité de la voie découverte : mais depuis trois ans, il n'avait reçu aucune nouvelle des pays civilisés et ne se croyait pas si près du Congo. D'ailleurs l'attitude des riverains commençait à l'inquiéter, et il craignait de ne pouvoir traverser impunément leur territoire. Aussi n'avançait-il qu'avec circonspection.
Les peuplades riveraines de l'Alima se nomment les Apfourous. Ce sont des conquérants établis depuis quelques années dans la région, et qui l'exploitent au gré de leurs passions et de leurs caprices. Comme ils se sont procuré des armes européennes, ils terrorisent les populations au milieu desquelles ils se sont établis. La concurrence des blancs les réduirait à l'impuissance; aussi étaient-ils résolus à s'opposer à leur entrée dans le pays. Les premiers Apfourous que rencontra Bi'azza s'enfuirent à son approche. D'autres, plus hardis, consentirent à lui céder quelques pirogues, mais ne voulurent pas qu'il s'en servît. Comme Brazza et ses compagnons étaient au contraire enchantés de se reposer en descendant l'Alima, et de faire en quelques jours plus de chemin qu'en plusieurs mois, ils passèient outre et s'embarquèrent.
Le premier village apfourou les laissa passer sans les inquiéter, mais bientôt le cri de guerre retentit et plusieurs pirogues se mii'ent à leur poursuite. En même temps on en a[)crcevait
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d'aulreâ qui venaient à leur rencontre. Le doute n'était plus permis : il fallait livrer bataille. Pendant toute la journée, sur les deux rives bordées d'assaillants, on échangea des coups de fusil. La nuit n'arrêta pas la poursuite, et il fallait s'engager dans une passe formidable, dominée par de nombreux villages. Les indigènes poussaient des cris furieux, et semblaient depuis longtemps prêts à l'atlaque. Ils avaient même allumé des feux pour que les pirogues ne s'échappassent pas à la faveur des ténèbres. La nuit fut troublée par leurs clameurs et par le sondes tam-lam d'appel. On entendait même le bruit des pirogues ennemies qui remontaient le lleuve pour prendre part à la lutte. Les Apfourous célébraient à l'avance leur triomphe, et proclamaient que les blancs allaient leur servir de pâture. Au point du jour l'atlaque se dessina. Les fusils à tir rapide eurent vite raison des Africains, mais les munitions devenaient rares et il était évident qu'elles seraient rapidement épuisées. L'ignorance du pays et la faiblesse de l'escorte ne permettaient pas à nos compatriotes de se frayer un passage de vive force le long du lleuve. Ce n'eût plus été du courage, mais une folle témérité. La retraite fut donc décidée, et la retraite par terre. On noya sept caisses de marchandises, parmi lesquelles les précieuses collections du docteur Ballay, on ne garda que le strict nécessaire, et on se mit en marche avec les premières ombres de la nuit.
Les débuts de la retraite furent pénibles. Il fallait traverser une forêt marécageuse, un véritable bourbier, où ils manquèrent tous de rester. Au point du jour, nos explorateurs avaient atteint le pied des collines les plus rapprochées, et le soir ils étaient hors de la portée des Apfourous. Les Batékés, sur le territoire desquels ils entraient, se montrèrent satisfaits de l'attitude de nos compatriotes vis-à-vis de leurs mortels ennemis, les Apfourous, et, dès lors, furent plus hospitahers. Brazza put sortir du bassin de l'Alima et pénétrer dans celui d'un autre cours d'eau plus important, qu'on appelle la Licona. La Licona reçoit un certain nombre d'allluents, Libaï, N'gonco, Oba. Au point où la rencontrèrent nos compatriotes, sa largeur était de 100 mètres et sa profondeur variait de 3 à 5. Au dire des indigènes, elle devient bientôt si considérable qu'il faut une demi-journée pour la Iraverser. Elle suit approximativement la direction de la ligne équatoriale de l'ouest à l'est. 11 est probable qu'elle reçoit les
eaux de toute la région, et les porte au Congo. Les bords de la Licona sont habités par les Anghiés, tribu belliqueuse, armée de fusils, vétuc d'étoffes européennes, et redoutée de tous ses voisins, clicz qui elle fait de fréquentes razzias pour se procurer des esclaves qu'elle vend ensuite aux traitants du bas de la rivière. Ces esclaves sont menés si loin qu'on n'a pas souvenir d'avoir vu un seul d'entre eux revenir.
Malgré l'hostilité des Anghiés, Brazza n'aurait pas mieux demandé qu'à explorer la Licona, mais la saison des pluies était arrivée. Il fallut songer à rejoindre l'Ogooué. Le 11 août 1878, le grondement de ses chutes retentissait aux oreilles des Français exterminés de fatigue. Ils s'embarquèrent aussitôt et descendirent avec rapidité le fleuve, dont les riverains saluèrent leur passage par des acclamations répétées et de bruyantes réjouissances. Ils avaient tous accepté le protectorat français, et le pavillon tricolore était si respecté que, longtemps après notre départ, il suffisait de l'arborer sur les pirogues d'une tribu pour la proléger contre les tribus ennemies. Le 2 novembre 1878, Brazza et ses compagnons rentraient au Gabon, et, de là, repartaient pour la France, où un accueil enthousiaste leur faisait oublier les fatigues et les souffrances passées.
Le résultat le plus important de l'exploration était le voisinage de la Licona et de l'Alima d'un côté, de l'Ogooué de l'autre. Le Congo en effet est barré assez près de la mer, et au-dessus du point où il reçoit les eaux de la Licona et de l'Alima, par des rapides qui rendent son cours impraticable, au moins pour de longues années, mais l'Alima et la Licona peuvent être parcourues par des steamers, et la distance qui les sépare de l'Ogooué n'est pas très considérable. Dans un terrain propre au transport des marchandises et à travers des collines sablonneuses qui offrent partout des passages faciles, il serait relativement aisé soit de creuser un canal qui ferait communiquer l'Ogooué avec l'Alima et la Licona, par conséquent avec le Congo audessus des rapides, soit, en attendant mieux, de tracer une route qui permettra de s'enfoncer facilement dans l'Afrique centrale. Donc une voie nouvelle ouverte au commerce de l'humanité, et une voie dont la France possède l'entrée, tel était le résultat capital de cette première exploration de Savorguan de Brazza.
Le jeune et audacieux voyageur, encouragé par cet heureux
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dcl)iit, a cru Jcvoir coiilintior sos découvertes. Noblesse olilige. A peine avait-il recueilli en Europe et en France les légitimes récompenses qui lui étalent dues, à peine avait-il recouvré la santé, qu'il partait de nouveau. Il s'agissait celte fois de .s'engager dans une autre région et d'assurer à la France une priorité de droit et d'occupation sur le point le plus rapprociiô de l'Océan Atlantique, où le Congo commence à être navigable. Ce n'était donc, plus dans le bassin de l'Ogooué, mais dans celui du Congo ou plutôt dans la région intermédiaire qui sépare l'Ogoouô de a rive droite du Congo, qu'allaient se porter ses efforts. Nous allons le suivre sur ce nouveau tbéâtre, et essayer de résumer rhistoire si curieuse de la prise de possession par la France d'une immense contrée, appelée très probablement à de grandes destinées.
Le Congo est un des plus grands fleuves de l'Afrique. Les imnuîuses régions qu'il traverse sont longtemps, restées à peu près inconnues. Les Portugais, les premiers, atteignirent son emboucliure en 1484, deux ans avant- la découverte tlu cap de Bonne-Espérance. Les seules relations qui, jusqu'aux premières années du xix^ siècle, aient été publiées sur le régime de ses eaux, les productions du sol ou les indigènes, sont dues à desmissionnaires portugais, Odoardo Lopez, Guatini et Carli, Cavazzi, Zuchelli, mais il ne faut demander à ces anciennes indications aucune précision scientifique. Le gouvernement portugais lui-même n'a jamais connu que très imparfaitement les contrées dont il avait la souveraineté nominale. C'est un de nos compatriotes, Douville, qui réussit à dissiper en partie les ténèbres, et inaugura la série des explorations retentissantes qui ont, dans ces dernières années, pour ainsi dire révélé le Congo. De 1828 à 1830 il parcourut, sous plus de treize degrés de latitude, les côtes occidentales de l'Afrique, s'enfonça dans des territoires inconnus et y fit des découvertes importantes, que la Société de géographie de Paris récompensa en lui décernant la grande médaille de iH'S'2. « J'ai visité, écrivait-il, toutes les provinces des royaumes d'Angola et de Benguéla, soumis aux Portugais, et ensuite à
l'est et au nortl de vastes pays habités par des nègres indépendants, où aucun homme blanc n'avait jamais pénétré, et où on ne croyait pas qu'il en existât. On verra bien en jetant les yeux sur une carte d'Afrique la plus exacte et la plus récente, qu'une grande portion de l'espace où j'ai voyagé offre beaucoup dévides, ou bien des noms marqués du signe du doute; j'ose me llaiter d'avoir par mes travaux fourni les moyens de remplir une partie de ces lacunes. »
La relation que publia Douville en 1832 sous le titre de Voyage au Congo et dans r Afrique éqtiatoriale était en effet comme l'annonce de la découverte d'un monde nouveau. Il avait visité de nombreux royaumes, exploré presque tout le bassin du Congo, reconnu cinq ou six fleuves plus importants comme parcours que le Rhin, le Conzula, le Bankora, le Riambige, et un grand lac, le Coulïoua, nœud de tout cet immense système hydrograpliique. Cette relation n'était pas seulement un récit de voyage, mais aussi une table complète des positions astronomiques, et un essai de grammaire des principales langues du pays. Aussi fut-elle accueillie avec une faveur marquée, et, à partir de 1832, géographes et cartographes prirent le livre de Douville comme base de leur description de l'Afrique équatoriale. Une réaction se préparait, et elle fut terrible. Un recueil anglais, le Foreign Quarterly Review, accusa rudement Douville d'imposture. La Revue des Deux Mondes du l'^'" novembre 1832 allégua môme qu'on avait vu Douville au Brésil au moment même où il prétendait être dans le bassin du Congo. Douville essaya de répondre, et sa défense fut médiocre. L'opinion se retourna contre lui. Douville désespéré s'embarqua pour l'Amazone. On ne sait pas ce qu'il est devenu depuis. Était-ce un imposteur, et nous faut-il considérer son voyage comme une .simple mystiiicalion? Certes non. Il a réellement visité une partie du Congo, et a pu travailler sur des documents portugais inédits, mais il s'est trop souvent contenté de renseignements sans consistance, et a pris pour des faits indiscutables les fantaisies de son imagination. Aussi le Voyage au Congo et dans VAfrique équatoriale est-il tombé dans un oubli complet et n'a même abouti pour son auteur qu'à une confusion méritée. Plus que jamais le Congo resta la lerre des légendes, et lorsqu'enlin Stanley, Cameron, et d'autres hardis explorateurs, celte lois d'une façon indiscutable, s'enfoncèrent dans le bassin
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du llcuvc africain, ils cuiraient bien réellement dans un monde inconnu.
La France, depuis Douvillo, avait tout à fait n6glig('î le Congo : mais rcxlension de sa puissanctj sur le littoral de l'Afrique occidentale et les explorations de Coiu[)iègnc, de Marche, de Brazza et de Ballay, appelèrent brus(|ucnicnt raltention publique sur celle immense arlèrc de navigation intérieure. L'Ogooué ne vint plus qu'en seconde ligne : ce fut le Congo qixi attira tous les regards.
En 1879, Savorgf>an de Brazza avait été chargé par le parlement et par les ministères de l'instruction publique, de la marine et des aiïaires étrangères de choisir l'emplacement de deux stations, à la fois hospitalières et scientiliques, dont l'une, établie sur le haut Ogooué, servirait de point de départ pour l'exploration de l'Afrique intérieure, et l'autre, sur les rives du Congo, deviendrait en quelque sorte le foyer d'où rayonnerait au loin l'action humanilaire et civilisatrice de la France. La Société de géographie de Paris et le Comité français de l'association internationale africaine voulurent s'associer à cette grande œuvre et contribuèrent aux frais de l'expédition.
Notre hardi compalriote quittait l'Europe en 1879, encore malade, mais plein d'ardeur et d'espérance. Il trouva au Gabon, tout prêts à le suivre, ses anciens porteurs et interprètes, et organisa facUement sa caravane, secondé par deux collaborateurs enthousiastes, Noguez et Michaud. Six mois après son départ, au mois de juin 1880, il fondait à 815 kilomètres du Gabon, au confluent de l'Ogooué et de la Passa, à Nghimi, la station de Franceville, dont il confiait la direction à Noguez, pendant que Michaud redescendait le fleuve afin d'aller chercher à Lambaréné le matériel et les marchandises attendus d'Europe,
Savorgnan de Brazza ne voulut pas attendre le retour de Michaud. Accompagné d'un sergent de tirailleurs sénégalais, Malamine, et d'un inlerprète baléké, Ossiah, tous les deux absolument dévoués à sa personne et confidents de ses projets, il se lança résolument à la recherche du grand fleuve, où il voulait déployer le drapeau de la France. Près de 500 kilomètres séparaient Franceville du Congo, mais Brazza accomplit ce pénible voyage sans difliculté. Il fut bien reçu partout. Les Batékés permettaient aux hommes de l'esccrte de brûler les fourches dont
ils se servent pour conduire leurs troupeaux d'esclaves. Les Apfourous, avec lesquels il avait dû se battre lors du premier voyage, non seulcmcnl le laissaient passer, mais lui fournissaient avec empressement tout ce dont il avait besoin. Très travailleurs et très commerçants, ils se pressaient autour de lui, et lui vendaient des naltes, des poules, du tabac, du manioc et du poisson fumé contre des cauris, des perles ou des élolTes. Ces Apluurous sont proprement vêtus. Ils tressent leurs cheveux de façon à fornier trois pointes qui tombent de chaque côté de la tête et sur le front. La coilîure des femmes ressemble au cimier d'un casque romain. C'est une race vigoureuse, énergique, chez laquelle les femmes ont leur franc parler et exercent une grande inlluence. Aussi bien Brazza et ses compagnons reçurent partout le môme accueil prévenant. Les Achicouyas, « non moins curieux que pacifiques, se pressaient sur notre passage en poussant des cris de joie, et ne craignaient pas de ravager leurs plantations en nous accompagnant par centaines à travers les champs de maïs, de manioc, de tabac et d'arachides qui couvrent toute la contrée. » Les belliqueux Oubandjis, sommés de choisir entre une cartouche et un drapeau, c'est-à-dire entre la paix et la guerre, se décidaient aussitôt pour la paix. Les Français étaient en effet précédés par une grande réputation de loyauté et de courage, et on savait qu'ils ne se présentaient pas en conquérants, mais au contraire en apôtres de la civilisation.
Chemin faisant, Brazza avait entendu parler d'un puissant souverain africain, Makoko, qui ne demandait qu'à avoir avec les blancs des relations pacifiques. Tous les chefs de la contrée acceptaient sa suzeraineté. L'un d'entre eux, le chef de la rivière Léfiné ou Lawson, prit même les devants, et lui fit savoir (ju'il était disposé à lui servir de guide. « Arrivés à N'gampo, nous laissons notre radeau et marchons pendant deux jours sur un plateau inhabité. Brûlé par le soleil, plusieurs fois égaré et me croyant perdu, je commençai à menacer mon guide, lorsque à onze heures du soir, après une dernière marche forcée, notre vue s'étendit sur une immense nappe d'eau dont l'éclat allait se fondre dans l'ombre des plus hautes montagnes. Le Congo, venant du nord-est, où il apparaissait comme l'horizon d'une mei-, coulait majestueusement à mes pieds sans que le sommeil de la nature fût troublé par le bruit de son faible courant. C'était
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là un de ces spectacles qui inspirent au voyageur un religieux silence, et dans ce silence un cœur de Français battait plus fort en songeant qu'ici allait se décider le sort delà mission. »
Makoko prévenu de l'arrivée du Fi-ançais annonça qu'il le recevrait immédiatement. L'autlience lut solennelle. Sous un dais de drap rouge, les pieds sur un beau plat de cuivre de fabrication portugaise, entouré de ses femmes et de ses principaux ol'iiciers, Makoko se fit présenter Brazza par son grand félicheur, et lui prodigua aussitôt les témoignages de sa confiance et même de son amitié. « Je suis resté vingt-cinq jours sous le toit de Makoko, écrivait plus tard Brazza, et j'ai séjourné deux mois dans ses États. Il n'aurait pas mieux traité ses enfants que nous l'avons été par lui. Tous les matins, pendant notre séjour chez lui, sa femme m'apportait elle-même des provisions. Tout le monde voulait nous faire des cadeaux (|ue la modicité de nos ressources nous obligeait à rendre beaucoup moins en espèces qu'en amabilité. Chaque jour j'eus des entretiens familiers avec Makoko, dont la curiosité était insatiable. Ne connaissant les blancs que par la traite des noirs et l'écho de coups de fusil tirés sur le Congo, il était resté longtemps incrédule aux récits que ses sujets lui faisaient de notre conduite. « Sans redouter la guerre « plus que les blancs, nous préférons la paix. J'ai interrogé l'âme « d'un grand sage, mon quatrième ancêtre, et, convaincu que nous «n'aurions pas à lutter contre deux partis, j'ai résolu d'assurer « complètement la paix en devenant l'ami de celui qui m'inspirait « conliance. »
Il n'y avait plus qu'à profiter de ces bonnes dispositions. Les négociations ne furent pas longues. Elles aboutirent à la conclusion d'un traité aux termes duquel le roi plaçait ses États sous le protectorat de la France, et concédait un terrain, au choix de Brazza, sur les rives du Congo (3 octobre 1880). Tous les chefs immédiats et vassaux de Makoko furent aussitôt convoqués dans une assemblée solennelle pour ratifier le traité. Lorsque l'acte fut signé, le roi et les chefs mirent un peu de terre dans une boîte et la donnèrent à Brazza. ^< Prends cette terre, lui dit le grand féticlieur, cl porte-la au grand chef des blancs. Elle lui rappellera que nous lui appartenons. «Brazza fit aussitôt planter le pavillon tricolore devant la case de Makoko. « Voici, dit-il, le signe de protection et d'amitié que je vous laisse. La France est
partout où flotte cet emblème de paix, et elle fait respecter ceux qui s'en couvrent. » Tous aussitôt s inclinèrent en poussant des cris de joie, et, depuis ce jour, le roi ne manque pas, ainsi qu'il l'avait vu faire à Brazza, de faire amener ou hisser le pavillon.
11 était nécessaire, avant de songer à fonder sur le Congo la station projetée, de s'assurer des bonnes dispositions des chefs Oubandjis, assis sur la rive du fleuve. Sans doute ils reconnaissaient la suzeraineté de Makoko, mais agissaient à son égard comme les seigneurs féodaux du temps jadis vis-à-vis des premiers Capétiens. Makoko leur avait bien fait connaître ses intentions, mais ils se défiaient des blancs, et ne voyaient en Brazza qu'un compatriote de l'Américain Stanley, qui venait de s'ouvrir dans leur pays un sillon ensanglanté. 11 fallait donc que Brazza entrât directement en relation avec eux, et la négociation fut d'abord très diilicilo, car l'intermédiaire de Makoko, un certain N'ganchouno, était fort mal disposé pour les blancs. Un premier palabre eut lieu avec les principaux chefs Oubandgis. N'ganchouno ne voulut pas permettre à l'interprète Ossiah de parler directement aux ciiefs, et Tentrevue fut rompue.
Brazza ne pouvait pas rester sous le coup de cet échec. Il menaça N'ganchouno de la colère de son souverain, et aussitôt ce dernier raitpela les chefs Oubandgis, s'excusa de ne pas leur avoir sufhsamment exposé les ordres de Makoko, et leur fit promettre d'assister à un nouveau palabre. Toutes les tribus Oubandgis du bassin occidental du Congo étaient représentées à cette entrevue solennelle, d'où devait sortir la paix ou la guerre. Près de quarante chefs, revêtus de leurs plus beaux costumes, s'étaient groupés autour de Brazza qui prit la parole au milieu d'un profond silence. 11 leur annonça ses intentions pacifiques, et, comme gage de sa bonne volonté, la création de deux postes sur le haut Alima et sur le Congo. Ce fut à ce moment qu'un chef Oubandji s'avança gravement et lui montrant de sa main un îlot voisin : « Regarde cet îlot, lui dit-il. 11 semble placé là pour nous mettre en garde contre les promesses des blancs, car il nous rappellera toujours qu'ici le sang oubandji a été versé par le premier blanc que nous avons vu. Un des siens, qui l'a abandonné, te donnera à N'tamo le nombre de ses morts et de ses blessés; je te dirai que nos ennemis ont pu échapper à notre vengeance en descendant le fleuve comme le vent, mais
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qu'ils essayent tle remonter. » Brazza s'attendait à rencontrer ces sentiments parmi les riverains du Congo, qu'avait exaspérés la marche rapide do Stanley à main armée à travers leur territoire, et la façon hardie dont ces sentiments lui furent exprimés ne laissa pas que de lui causer une certaine émotion. Il lui fallut recourir à toutes les ressources de la diplomatie pour leur démontrer que les blancs n'étaient pas responsables de ce qu'avaient fait d'autres blancs, et que pour lui tout spécialement il s'était loujours conduit en Afrique de manière à ce qu'on le considérât comme le partisan d'une politique de paix et de conciliation. Les chefs Oubandjis se laissèrent convaincre, et procédèrent atissitôt à la curieuse cérémonie de l'enterrement de la p'uerre. << En face de ce malencontreux îlot qui avait failli nous jouer un si vilain tour, on fit un grand trou; puis chaque chef y déposa l'un une balle, l'autre une pierre à feu, un troisième y vida sa poire à poudre, etc., et lorsque moi et mes hommes y eurent jeté des cartouches, on y planta le tronc d'un arbre qui croît très rapidement. La terre fut rejetée sur le tout, et un des chefs prononça ces paroles : « Nous enterrons la guerre si pro- « fondément que ni nous ni nos enfants ne pourront la déterrer, « et l'arbre qui poussera ici témoignera de l'alliance entre les « blancs et les noirs. » — « Et nous aussi, ajoutai-je, nous enter- « rons la guerre ; puisse la paix durer tant que l'arbre ne produira « pas de balles, de cartouches ou de poudre! » On me remit ensuite une poire à poudre vide en signe de paix et je leur donnai mon pavillon. Mais alors tous les chefs voulurent en avoir un qu'ils frottèrent contre le premier, et bientôt toute la Hotte oubandgi fut pavoisée de nos couleurs.
La fondation de la station du Congo était désormais assurée. Brazza n'eut plus qu'à choisir l'emplacement de cette station entre les rivières Impila et Djoué en amont de la dernière cataracte, sur les rives d'un élargissement considérable du fleuve qu'on nomme le lac N'couna ou le Stanley-Pool. La station fut plus tard appelée Brazzaville : elle conserve ce nom qui lui fut donné par la Société de géographie de Paris : ce qui n'est qu'un légitime honmiage rendu à son fondateur.
Brazza ne voulut pas continuer son voyage sans avoir remis au chef de la région un pavillon tricolore qui le protégeait contre les tentatives possibles et même probables d'autres Européens,
et il laissa le sergent Malamine et trois hommes à la garde du nouveau poste français. Le brave Sénégalais se montra digne de la confiance que lui avait témoignée son chef. Le 27 juillet 1881, Stanley, accompagné de deux Eiu'opéens et de 70 soldats zanzibaristes, se rendit à Brazzaville, et essaya d'ébranler, soit par des promesses, soit par des menaces la lidélité de Malamine. Il fut obligé de se retirer devant la ferme attitude et la froide dignité de ce modeste serviteur de la France.
Brazza, pendant ce temps, continuait sa route. Il longeait la rive droite du Congo dans l'espoir de reconnaître une nouvelle voie de communication, se heurtait contre les mauvaises dispositions des tribus de Manyango, et arrivait à Vivi, où Stanley le recevait avec courtoisie. Stanley s'est plus tard repenti de cet acte de stricte convenance. Il a raillé avec plus de lourdeur que d'esprit le mauvais état des chaussures et des vêtements de Brazza : mais ce dernier a mis les rieurs de son côté en se déclarant non pas l'adversaire de Stanley, mais l'ouvrier, par d'autres moyens, de la même œuvre : « Stanley est un explorateur comme moi, a-t-il écrit, nous sommes de bons camarades, mais, si notre but était le môme, les intérêts qui nous ont guidés étaient dilïérents. Stanley agissait au nom du roi des Belges pour la Belgique, qui voulait alors fonder en Afrique une sorte de comptoir international où elle aurait la suprématie... J'étais loin de l'en blâmer, mais cela ne m'empêchait pas d'avoir mon idée politique aussi. Et la mienne était fort simple, la voici : s'il y avait un avantage à s'emparer du Congo, j'aimerais mieux que ce fût le drapeau français que le drapeau belge international, qui llottât silr cette magnifique contrée africaine. »
Arrivé au Gabon le 16 décembre 1880 et fort inquiet sur le sort de ses deux stations, qui n'avaient pas encore été ravitaillées, Brazza, malgré sa fatigue, se remit aussitôt en marche pour Franceville. Il y arrivait en février 1881 et trouvait tout en bon ordre. Une centaine d'indigènes s'étaient déjà groupés autour du chef de poste, Noguez. Ils avaient commencé des plantations et installé des magasins. Ils étaient en très bonnes relations avec tous leurs voisins. Brazza s'occupa tout aussitôt de fonder une nouvelle station sur l'Alima à son confluent avec le N'gampo. Un grand palabre fut tenu, amiuel assistèrent tous les chefs venus lie cin(iuante kilomètres à la ronde. Ils promirent leur concours
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non sculomont pour l'installalion do la nouvelle station, mais aussi pour la construction cl renirolien d'une roule (pii i-elierait le nouveau poste français à Franccville, et ils tinrent parole (sept. 1881). Le trafic se développa aussitôt avec une grande activité entre les indigènes et les traitants venus du Sénégal et du Gabon. En contact continuel avec les Européens, Batékès, Adouinas ou Okandas s'habituèrent au dur métier de pagayeurs ou de porteurs, et devinrent d'utiles agents entre nos comptoirs et les tribus de l'intérieur. Les Batékès surtout furent d'inappréciables auxiliaires. Avec un peu de manioc, et quelques sauterelles (pi'ils ramassent en marchant, ils calment leur appétit. Maigres comme des squelettes, ils portent avec une désinvolture extraordinaire des poids fort lourds. Ils se contentent d'un modique salaire de environ cinquante centimes par jour et payés en marchandises.
Epuisé par la continuité de ces efforts, Brazza avait besoin d'un repos bien mérité, mais il ne voulut pas revenir en France avant d'avoir ravitaillé Brazzaville, où son fidèle Malamine continuait à faire respecter le drapeau tricolore. Il voulut même, regardant comme incomplète son expédition scientifique, tant "qu'il n'aurait pas reconnu la voie la plus courte entre Brazzaville et l'Atlantique, revenir au Gabon non plus en descendant rOgooué, mais en explorant le bassin d'un autre fleuve africain, dont il supçonnail vaguement l'importance. Cette hardie résolution allait lui permettre de faire une très importante découverte.
Au sud de l'Ogooué et au nord du Congo se jettent en effet dans l'Atlantique, divers fleuves dont on connaissait à peine le nom et que personne n'avait encore explorés : les rivières de Setté, Nyanga, Yumba, Kouilou, Loéma et Chiloango. L'un de ces fleuves, plus rapproché de Brazzaville, c'est-à-dire de l'endroit où commence la navigabilité du Congo, que l'Ogooué, fournirait peutêtre cette voie de pénétration, et ce chemin direct vers l'Afrique centrale, que recherchent avec tant d'avidité les explorateurs. Brazza résolut de descendre le cours du plus important de ces fleuves, le Kouilou, que l'on nomme encore dans son bassin supérieur le Niari. Il se mettait en' route à la fin de janvier 1882, découvrait en passant les sources de l'Ogooué (8 février) et arrivait un mois plus tard, le 9 mars, sur les bords du Niari : « De là j'aperçus au milieu des montagnes qui encadrent à demi l'horizon la coupure qui livre un facile passage pour se rendre à
notre station du Congo. » Il était donc en bonne voie pour reprendre la connaissance de la voie la plus avantageuse entre Brazzaville et l'Atlantique; aussi n'hésita-t-il pas à suivre la vallée du Niari-Kouilou. On dirait une large entaille à travers d'énormes terrasses parallèles à l'Océan. Seulement, ce qui fait la supériorité du Niari-Kouilou sur le Congo c'est qu'il coule sans un seul rapide sur un sol uni et fertile, à travers une région très peuplée, tandis que le Congo s'épanche à la façon d'un escalier gigantesque.
Lorsque, le 17 avril 1882, Brazza et ses compagnons arrivèrent sur le bord de la mer à Landana, ils étaient exténués et dénués de tout, mais ils avaient résolu un grand problème géographique. Ils savaient qu'à la hauteur du coude formé par le Niari-Kouilou avec un de ses aflluenls, le IS'doué, existe une dépression par laquelle il est facile de construire une route ou un chemin de fer, reliant un point de la côte, tel que Landana ou Loango, avec la partie navigable du Congo. En outre, ils étaient assurés des bonnes dispositions des habitants, et ils avaient la conviction d'avoir bien mérité de la patrie, puisque, avec les faibles ressources mises à leur disposition, ils venaient d'ajouter au domaine colonial delà France un territoire considérable.
Le 7 juin 1882, Brazza était à Paris. Il y fut reçu cordialement. Stanley seul, dans un banquet offert en son honneur le 22 octobre, eut le triste courage de tourner en ridicule le dénuement de son heureux adversaire. Sa voix ne rencontra aucun écho. Aussi bien Brazza recueillit la récompense de son activité et de son dévouement lorsque, le 21 novembre de la même année, la Chambre des députés, à l'unanimité, accepta l'article unique du pi ojet de loi, portant adoption du traité conclu avec Makoko, et consacra officiellement nos acquisitions territoriales. Voici comment le rapporteur, M. Bouvier, appréciait l'œuvre civihsatrice du jeune explorateur : « Il importe au développement de notre influence dans ces régions éloignées, que la France apparaisse aux populations de l'Afrique centrale, non comme une puissance conquérante, mais comme une nation commerçante cherchant bien moins à étendre sa domination que ses débouchés commerciaux et son influence civilisatrice. Si la ratification du traité qui vous est soumis ne semble faire naître aucune complication sérieuse, ses avantages seront considérables. En «Ifet, le terri-
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toire qui nous est cédé est en quelque sorte la clef du Congo, cette iiiagiii(iquo voie navigable, (|ui, depuis le pays de l'Ouregga, à l'ouest des grands lacs africains, jusqu'à l'Atlantique, se déroule sur un parcours de plus de 5000 kilomètres, arrosant une contrée admirablement fertile. La France, plus voisine de l'Afrique que la plupart des autres nations, plus directement intéressée qu'elles à l'avenir de ce continent par ses possessions de l'Algérie, du Sénégal et du Gabon, par les nombreux comptoirs qu'elle possède sur la côte occidentale, méconnaîtrait gravement ses intérêts les plus certains, si elle se laissait devancer dans le mouvement qui entraîne le monde civilisé vers ces régions hier encore mystérieuses. »
L'œuvre entreprise par Savorgnan de Brazza dans l'Afrique occidentale était si considérable que, malgré la bonne volonté et l'heureuse chance du jeune explorateur, on ne pouvait la considérer que comme ébauchée : mais l'opinion publique s'était prononcée nettement et résolument. Les ministres, le Parlement, les sociétés savantes, la presse, tout le monde avait parlé en sa faveur : aussi lorsqu'en décembre 1882 M. Turquet, nommé rapporteur de la loi de finances destinée à subvenir aux dépenses d'une nouvelle expédition dans l'Ouest africain, proposa d'ouvrir un crédit de 1 275 000, répartis entre les trois ministères de l'instruction publique, des affaires étrangères et de la marine, le crédit fut voté à la presque unanimité de 441 voix sur 444 votants, et le 11 janvier 1883 la loi fut promulguée au Journal Officiel. Savorgnan de Brazza, nommé quelques jours plus lard lieutenant de vaisseau, et commissaire de la République, avait tout pouvoir pour conclure et signer des traités avec les chefs des contrées qu'il devait parcourir. Un petit bateau à vapeur était mis à sa disposition pour remonter les fleuves depuis les embouchures jusqu'aux missions à créer. Le matériel serait transporté sur des navires de commerce. On lui donnait encore un détachement de tirailleurs algériens et sénégalais. Toutes les précautions semblaient donc prises cette fois pour assurer le succès de l'expédition.
Le 19 mars 1883, Brazza quittait Bordeaux, accompagné de 22 collaborateurs civils et de 21 militaires ou marins, personnel d'élite qu'il avait choisi lui-même parmi les 3000 candidats qui avaient sollicité l'honneur de partager les dangers auxquels il
s'exposait de gaieté de cœur. Parmi ces compagnons de labeur et de p;loire dont quelques-uns sont déjà morts au service de cette grande cause, qu'il nous soit permis de citer non les plus méritants, mais les plus connus, le docteur Ballay, l'ancien compagnon de Brazza, Michelez et de Lastour, anciens élèves de l'école des mines, le lieutenant Decazes, P. et J. Micliaud, le dernier ayant fait partie de la précédente expédition, de Cliavannes, Manchon, Coste, Dufourcq, Dolisie, Dutreuil de Rhins, qui s'était déjà fait un nom par ses voyages et ses publications sur la Cochinchine, et Jacques de Brazza, le frère du commissaire général, docteur ès sciences. A cet état-major il nous faut joindre encore le lieutenant de vaisseau Cordier, qui devait rendre à l'expédition de grands services, et le brave Malamine qui avait été obligé de quitter Brazzaville, mais qui accourut au premier appel de son chef, et partit sous ses ordres à la conquête de nouveaux pays.
La grande inquiétude de Savorgnan de Brazza était de ne pas arriver « bon premier », non pas au Congo ou à l'Ggooué, mais au fleuve dont il pressentait l'importance, au Kouilou-Niari. Aussi bien ses inquiétudes étaient légitimes. Voici pourquoi : En 1879 a été fondée à Bruxelles, sous la direction du roi des Belges Léopold II, l'Association internationale africaine dans le but d'organiser l'exploration scientifique des contrées encore inconnues de l'Afrique et d'éteindre progressivement la traite des nègres. Des missions furent aussitôt organisées, afin de créer des stations hospitalières et scientifiques, tant sur les côtes qu'à l'intérieur du continent. C'est surtout dans la région du Congo que l'Association internationale africaine dirigea ses efforts. Une nouvelle société fut fondée le 25 novembre 1878 à Bruxelles, sous le nom de comité d'études du haut Congo. Le roi Léopold la prit sur son patronage et désigna pour la diriger l'Américain Stanley, qui mit aussitôt au service de la nouvelle Société sa dévorante activité et sa connaissance toute spéciale de la contrée. Nous n'avons pas à raconter ici les conquêtes et les fondations de Stanley. Il nous suffira de rappeler qu'après avoir lutté avec une passion et une énergie incroyables, il réussit à faire ratifier son programme par la conférence de Berlin de 1885. Aujoud'hui un État nouveau est constitué, le royaume du Congo, dont le souverain est le roi des Belges Léopold, et dont l'administrateur
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général fui loiiglcnips Stanley. Or Stanley avait fondé de très nombreuses stations non pas seulement sur les rives du (^ongo, mais aussi dans tous les pays avoisinants. La vallée du Kouilou- Niari ne lui avait pas échappé. Quelques-uns de ses collaborateurs, MM. Grand-Elliott, Destraint, Légal, von Sciiauman, Leliriiiann, Rutliven, Van de Velde avaient déjà fondé les stations de Graudtville, Rudolfstad, Alexandreville, Massabé, Baudoinville, Straucliville, Artliurville, Philipeville, Sengui, Francktown, M'boco, Monkombi, Kitabi et Stanley-Niari dans le bassin du lleuve. 11 était à craindre qu'ils n'en occupassent l'embouchure et même (lu'ils s'établissent sur le littoral avant que la France n'eût pris possession de la contrée. Savorgnan de Brazza, désireux de les prévenir, avait obtenu du gouvernement l'envoi immédiat sur la côte d'un vaisseau destiné à planter partout le pavillon tricolore. Cette mission délicate fut par bonheur confiée à un officier distingué, le lieutenant de vaisseau Cordier, qui, avec son aviso le Sagittaire, reconnut toute la côte dite du Louange, s'empara de toute la zone maritime comprise entre le cap Lopez et le 5° 12' de latitude sud, et planta le pavillon français à Sette Cama, Nyanga, Mayoumba, Loango, et Punta-Negra. De la sorte, nous étions maîtres de l'embouchure du Kouilou-Niari, et les droits de la France étaient sauvegardés. Brazza, dès qu'il fut au courant de ces heureuses nouvelles, partit aussitôt sur VOriflammc^ afin de relever le personnel laissé sur la côte par le lieutenant Cordier. Il en laissa la direction à M. Dolisie, et revint sur ses pas, bien persuadé que c'était surtout dans l'intérieur qu'il fallait faire valoir les droits de la France, et que le meilleur moyen de les soutenir était de fonder de nouvelles stations et d'étendre au loin nos relations.
Après avoir créé un premier établissement au cap Lopez, dans un mouillage excellent où les plus grands navires peuvent jeter l'ancre à 200 mètres de terre, la mission se mit en route pour Franceville. Elle remonta donc l'Ogooué, arriva à Lombariné où l'attendait une flottille de 58 pirogues, portant 60 tonnes et remorquée par 900 hommes, et le 10 juin se mit définitivement en route pour l'intérieur. La navigation était lente, car la rivière est à moitié comblée par des bancs de sable et le passage des rapides exigeait le transbordement des marchandises, mais les indigènes étaient fort accueillants. Ils se pressaient autour de celui qu'ils
surnommaient le Père des esclaves, et le priaient de s'arrêter sur leur tcri'iloire. Brazza se laissa volontiers persuader, et c'est ainsi que furent fondées comme autant de villes futures, les nouvelles stations de Njolé, à la porte des rapides, d'Asouka chez les Okandas et de Niati chez les Adoumas. Le 22 juillet, la lête du convoi arrivait enfin à Fi-anceville
« La situation de FranceviUe, lisons-nous dans la relation, est réellement belle sur la haute pointe d'un mouvement de terrain qui, après s'être sensiblement élevé, à partir du confluent de rOgooué et de la Passa, par une pente rapide, d'une hauteur de plus de 100 mètres sur la rivière qui coule à ses pieds. L'horizon lointain des plateaux, dans un panorama presque circulaire, les alignements réguliers des villages qui couvrent les pentes basses, la note fraîche des plantations de bananiers tranchant sur les tons rouges des terres argileuses, font de ce point une des vues les plus johes et les plus séduisantes de l'Ouest africain. Elle inspire comme un besoin de se reposer en admirant, et en même temps comme un vague désir de marcher vers les horizons qu'on découvre. »
Le premier soin de Brazza fut de se mettre en communication avec son lieutenant, docteur Ballay, parti à l'avance sur l'Alima, non seulement pour y fonder une station, mais surtout pour se concilier l'amitié de ces teiribles Apfourous et Oubandgis, qui, naguère, nous avaient impitoyablement fermé les avenues du Congo. Le docteur, par son tact et sa fermeté, avait réussi à inspirer une entière confiance à ces tribus naguère hostiles. Il avait fondé une importante station à Diélé et créé un service de porteurs, parfaitement organisé, entre l'Ogooué et l'Alima. Il n'était même pas besoin de conlier la direction de ces travaux à des Européens. Des Sénégalais suffisent, et dans ce service, où la surveillance semblait devoir être insuffisante, jamais ne fut commis le moindre vol. Brazza avait hâte de revoir le plus ancien et le plus dévoué de ses collaborateurs. Il alla le trouver à Diélé, et, dès lors, les négociations marchèrent grand train. Tous les chefs de la contrée, après un palabre solennel, nous promirent leur concours et ils tinrent parole. Le 15 octobre 1883, ils amarraient au débarcadère de Diélé une pirogue capable de porter près de huit tonnes. L'infatigable docteur s'y embarquait aussitôt, et, escorté par ses nouveaux alliés, descendait le cours de l'Alima,
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afin de gagner le Congo, de ravitailler Brazzaville et de revoir notre ami Makoko.
Pendant ce temps Savorgnan de Brazza retournait à Franceville pour y organiser de nouvelles expéditions, et donner à ses lieutenants l'impulsion et la direction dont avaient besoin quelquesuns d'entre eux. C'est à ce moment que M. de Laslours reconnut le N'Coni, affluent de FOgooué, qui pénètre fort avant dans le pays des Batékès, et permet d'économiser sur les portages par voie de terre entre l'Ogooué et l'Alima près de 100 kdomèlres. 11 ne put malheureusement pas protiler de sou travail, car il fut emporté par une fièvre pernicieuse. 11 aurait voulu, avant de mourir, voir son chef. Brazza était obligé de pousser droit ilevant lui, sans perdre de temps, mais il ne sut pas résistera ce pressant appel. Le courant rapide de l'Ogooué le porta en deux jours auprès de son collaborateur. Il arriva assez à temps pour serrer sa main loyale. « M. de Laslours, a-t-il écrit, était un Français dans toute l'acception du mot, un de ces dévoués aux grandes idées, un de ces hommes au chaleureux courage, qui aiment leur patrie par-dessus tout. Puissent aujourd'iiui ces paroles payer à ceux qui dorment là-bas le juste tribut de regrets qu'on n'est pas en droit d'accorder au cours de l'œuvre! Ce n'est qu'après la lutte qu'on peut songer à compter ses morts et à les pleurer. Les nôli'es gardent éternellement, sur les rives de l'Ogooué et du Congo, le nom de la France, martyrs de la foi patriotique et du dévouement au pays, muettes sentinelles endormies dans les pUs du drapeau national. »
Le moment en effet n'était pas encore venu de s'endormir dans de stériles regrets. On était en pleine période de travail et de création. Pendant que M. du Lastours honorait ainsi ses derniers moments par l'utile reconnaissance du N'Coni, un de ses collègues, M. Mizon, traçait un itinéraire, appuyé sur des déterminations astronomiques, depuis Franceville jusqu'à la côte entre Loaugo et Mayoumba; Jacques de Brazza remontait l'Alima jusqu'à ses sources, et, après une halle sur le plateau des Achicouyas, rejoignit la rivière en aval, en descendant un de ses affluents, le Lékéli; Chavannes fonda la station de Lékéti, centre commercial des Apfourous, au point où l'Alima devient navigable pour les bateaux à vapeur. Dutreuil de Rhins faisait un levé à la boussole, de près de 600 kilomètres, de l'Ogooué entre Lambaréné
et la rivière Lolo ; le docteur Ballay arrivait enfin près de Mnkoko, qui lui faisait une réception cordiale, et fondait une nouvelle station, N'gantchouno, au conlluent du Lelini et du Congo. C'était une prise de possession pacilique du pays. Les indigènes venaient à nous, attirés par notre loyauté et notre bonne foi à remplir tous nos engagements. Peu à peu des liens étroits de mutuelle confiance se nouaient enti'e nous et nos nouveaux sujets. Sans doule il y avait de temps à autre quelques froissements. Le commissaire général eut également à regretter quelques défaillances, mais l'impression générale était excellente, et tout permettait d'espérer qu'une entreprise, si bien commencée, ne produirait que de bons résultats.
Profitant du calme général, Savorgnan de Brazza résolut de se remettre en marche, et d'aller porter à Makoko la copie du traité ratifié par le Parlement. Il commença par visiter les stations de l'Alima et déboucha bientôt par le Congo. Le 27 mars 1884, il arrivait à N'gantchouno, où le docteur Ballay était déjà parfaitement installé et dans les meilleurs termes avec les vassaux de Makoko. Ce dernier, prévenu de l'arrivée de Brazza, le reçut avec une pompe inusitée. Il commença par improviser en son honneur une chanson où, faisant allusion aux bruils qui avaient couru, il disait à son peuple : « En vérité, en vérité, vous tous qui êtes là, voyez. Voilà celui que l'on disait mort : il est revenu. Voilà celui qu'on disait pauyre : Voyez ses présents », et l'assistance reprenait en chœur avec de véritables hurlements de joie : « Ceux qui ont parlé ainsi sont des menteurs! » Brazza pria le roi de faire prévenir ses principaux vassaux, afin que la remise du traité eût lieu en audience solennelle, et la cérémonie fut renvoyée au surlendemain.
On avait déployé l'appareil des grands jours. Les grands vassaux avaient revêtu leurs plus beaux costumes et apporté leurs fétiches favoris pour les prendre à témoin do rengagement qu'ils allaient contracter. « C'était un spectacle bien étrange que celle nombreuse réunion, foule accroupie, où, dans la bigarrure des étoffes à couleurs vives, le mouvement d'une lance ou le déplacement d'un fusil faisaient passer des éclairs. Çà et là, tranchant sur le reste, quelques pagnes de satin ou de velours nous indiquaient que des générosités étrangères avaient précédé les nôtres, et que tous n'avaient pas eu, comme le grand chef, le courage de
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refuser » Makoko, après s'ÔIre fait allendre au moins une hoin-e, arriva, le chef couvert d'un bèvGl rouge et bleu, surmonté de plumes de coq. Ses bras étaient couverts de fer et de cuivre. Il portait au cou un épais collier d'or, symbole de son pouvoir. Toutes les femmes de la cour le suivaient en costume de gala. Après avoir embrassé à diverses reprises Brazza et ses lieutenants, il ordonna la cérémonie du mfuméi, c'est-à-dire que tous les assistants se mirent à genoux devant les Français, en étendant les deux paumes de la main dans les(|uelles nos compatriotes devaient à leur tour étendre les leurs. Makoko prit ensuite la parole et expliqua en quelques mots le but de la réunion. Tous les cbcfs se déclarèrent beureux et tiers d'être, comme autrefois, sous la protection de notre drapeau. Brazza leur rappela le passé en quelques mots. Ses bommes présentèrent les armes, on sonna aux cbanips, et Makoko reçut la copie du traité, renfermé dans une magnifique cassette de cristal et de métal ciselé. Procèsverbal de la cérémonie fut aussitôt dressé et signé, et les cbefs allèrent prendre possession des cadeaux qui leur étaient destinés. (10 avril 1884.)
Quelques jours plus tard, Brazza et Ballay descendaient le Congo jusqu'à Bivizzaville. Il paraîtrait que, jaloux de nos succès, les agents de l'Association internationale africaine avaient essayé d'ébranler la fidélité des indigènes campés autour de notre station. Ils avaient piteusement écboué. Aucune des offres de Stanley n'avait été acceptée. A peine Brazza avait-il paru que les indigènes l'entourèrent, le comblèrent de prévenances et l'assurèrent de leur entier dévouement. Ils consentirent même à lui céder pour une somme dérisoire, moins de deux cents francs, tout un petit village dont les cases abritèrent nos hommes. « Brazzaville ^ est située sur l'extrémité d'une croupe assez large
1. Cf. lettre de Jacques de Brazza (26 avril 1S84) : « Mnkoko raconta comment Walker était venu dans son village pour lui apporter des cadeaux, mais il avait dû partir sans tambour ni trompette, et penaud. Voyant qu'il avait fait un fiasco complet, il avait du coup tué Makoko (dans les journaux) et mis Pontâaba à sa place. »
2. Cf. lettre de Jacques de Brazza (25 septembre 1884) : « La position est magnifique et le Congo se présente non seulement comme un fleuve, mais comme la mer vue dans l'intérieur d'un estuaire. Le ciel se confond avec les eaux et une seule teinte d'un bleu céleste et limpide. Au milieu de la colline qui descend en pente rapide vers les eaux, se trouve ur,e végéiation luxuriante, et uue foule d'arbres et de piaules rampantes qui grimpent les unes sur les autres pour chercher l'air et la lumière. »
qui domine le Congo et s'abaisse brusquement ;i cent mètres de la rive, dans un éboulement de sable argileux. Cette croupe semble être le premier obstacle contre lequel se butte le fleuve pour aller en tournant se précipiter à la première cataracte. De là le regard embrasse dans son entier l'immensité du Slanley- Pool et tout le cin}ue des bautes montagnes qui l'entourent. Le pays est peuplé, le sol est fertile, Tair est sain et la brise constante d'ouest y apporte la fraîcheur relative des plateaux qu'elle a traversés. » Après avoir, non sans peine, fait comprendre aux agents de Stanley non seulement que Brazzaville était terre française, mais encore que tous les vassaux de Makoko étaient sous la protection de la France, Brazza laissant à la garde de cette clef du Congo supérieur (l"juin 4884) un honnne dont il était sûr, et qu'il savait assez énergique pour se maintenir seul dans la situation embarrassante que nous créait l'Association internationale africaine, M. de Chavannes, alla retrouver Makoko. Ce dernier, sur la nouvelle du désaccord survenu entre la France et l'Association internationale, ne parlait de rien moins que d'aller lui-même à Brazzaville, afin de faire respecter ses volontés. On eut quelque peine à le calmer.
Brazza, assez inquiet sur ce qui se passait sur ses derrières, revint à Diélé, puis à Franceville, et descendit l'Ogooué jusqu'aux Adonna. Tout était tranquille, grâce à la bonne administration d'un délégué du ministère de l'instruction publiiiue, M. Dufourcq, qui, à force d'énergie et de patriotisme, avait, bien que malade, ranimé les défaillances et subvenu à tous les besoins. Heureux de se voir si bien secondé, Brazza repartit aussitôt pour le Congo, avec l'intention de remonter le fleuve aussi haut que possible, d'y établir noire influence par des traités. Quelle ne fut pas sa surprise, quand il débarqua sur le Congo, de rencontrer un de ses collaborateurs, M. Dolisie, qu'il avait laissé à Loango, sur la côte, et qui venait, par le Kouilou-Niari, do rejoindre le haut fleuve. M. Dolisie avait remonté le cours navigable du Kouilou-Niari sur sa partie moyenne et supérieure, fondé la station de Niari-Londima, et était arrivé à Brazzaville au bout de quarante jours de marche. Ce résultat était fort important, non seulement parce que la route entre Loango et Brazzaville était ouverte et d'un accès facile, mais surtout parce qu'il n'était que temps d'aflirnier les droits de la France dans ce
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bassin où l'Association internationale avait (l(''jà pris pied, et ne paraissait pas disposée à céder le terrain. Brazza, i]iii comprenait la nécessité d'assurer à la Fi-ance la lii)re possession du Kouilou-Niari, et voulait avoir en main, à l'heure voulue, des éléments de compensation, songea aussitôt à s'étendre aussi loin ([ue possible sur le haut Congo. Afin de se consacrer à cette nouvelle partie de son programme, il passa quebjues mois à courir d'un point à un autre, tantôt à Loango, tantôt à Vivi, veillant au ravitaillement de tous, donnant partout des conseils ou des ordres et préparant son propre départ (septembre 1884-janvier 1885). Par bonheur les Chambres ne lui avaient pas marchandé leur api)ui, et, dans la séance du 5 juillet 1884, un nouveau crédit de 780 000 francs avait été voté pour subvenir aux besoins de la mission. Tout fut prêt à la fin de janvier 1885, et l'infatigable Brazza rentra aussitôt en campagne.
Il avait déjà fondé trois nouvelles stations sur l'Ogooué entre Njolé et Baré, et deux entre ce dernier village et Franceville; il avait envoyé son frère Jacques de Brazza et son camarade A. Pécile dans la région encore inconnue qui sépare l'Ogooué de la Bénué, principal affluent du Niger; son collaborateur M. Dolisie avait reconnu le Mossaka, le Slianga, le cours supérieur de l'Oubangui N'Kundja, signé de nombreux traités avec les tribus riveraines et fondé de nouveaux postes; notre influence grandissait de jour en jour, et les tribus jadis hostiles, les Batekès surtout, s'étaient si bien accoutumées à notre domination qu'un vapeur, le Djué, dont le poids dépassait trente tonnes, avait été transporté en moins d'un mois de l'Ogooué à l'Alima. Tout donc était en bonne voie, et il était à espérer que, s'étendant de proche en proche, les Français allaient bientôt arriver vers le lac Tchad au nord, vers le lac Tanganika à l'est. C'est à ce moment (15 juillet 1885) que Brazza reçut la nouvelle de son rappel en France et de la signature de la Convention de Berlin, qui rendait en effet inutile l'action projetée dans le haut Congo,
Le 8 octobre 1884, afin de régler diverses questions diplomatiques en suspens, une conférence internationale avait été convoquée à Berlin, sous la présidence du chancelier Bismark. La France, l'Allemagne, l'Angleterre, la Russie, l'Autriche-Hongrie, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark, la Turquie, la Suède et les Etats-Unis d'Amérique
avaient envoyé leurs représentants. L'Association internationale afi-icaiiie, bien que n'étant pas encore reconnue Étal inilépendanl, avait été pourtant admise à faire entendre ses délégués. Il s'agissait « de régler, dans un esprit de bonne entente mutuelle, les conditions qui pourraient assurer le développement du commerce de l'Afrique occidentale, et prévenir les contestations et les malentendus ». La conférence s'ouvrit le 15 novembre 4884. Elle fut terminée le 26 février 1885. Ses travaux furent résumés dans un acte général de 38 articles répartis en 7 chapitres. Ils proclamaient la liberté du commerce dans le bassin du Congo. Ils appliquaient au Congo et au Niger les principes adoptés par le congrès de Vienne pour la liberté de la navigation sur les fleuves internationaux ; entin ils définissaient les formalités à observer pour que des occupations nouvelles sur la côte d'Afrique fussent considérées comme effectives.
La première conséquence de la conférence fut la constitution et la reconnaissance par les puissances signataires d'un État nouveau. L'Association internationale africaine devenait en effet royaume sous le nom de royaume du Congo, et le roi des Belges Léopold II en était nommé souverain. Aussitôt s'engagèrent entre le Congo et lesÉtats limitrophes, c'est-à-dire laFrance et le Portugal, des négociations qui aboutirent à des ratifications de frontières très importantes (traité de 1887). Voici les limites adoptées avec la France : la rivière Chiloango, la crête de partage des eaux du Kouilou-Niari et du Congo jusqu'au delà du méridien de Manyanga, une ligne à déterminer qui aboutira sur le Congo entre Manyanga et la cataracte de M'tombo Malaka, le Congo jusqu'au Stanley-Pool, le thalweg du Stanley-Pool, le Congo jusqu'à un point à déterminer en amont de la rivière Licona-Nkundja, le 17« degré de longitude est de Greenwich. La France devenait donc officiellement riveraine du Congo. Tout le littoral jusqu'à l'embouchure du Chiloango lui était attribué, et les bassins de rOgooué et de Kouilou-Niari devenaient sa propriété. Tous les comptoirs déjà fondés par l'Association internationale dans le bassin de ce dernier fleuve nous étaient cédés moyennant une indemnité de 300 000 francs. Désormais, toute possibilité de revendication étant écartée, il n'y avait plus qu'à favoriser l'essor du commerce et qu'à entretenir de bons rapports de voisinage.
La mission de Brazza devenait inutile, puisque toutes les ques-
OGOOUÉ ET CONGO
tions en suspens se trouvaient réglées par la conférence de Berlin, et que dorénavant il s'agissait moins de gagner de vitesse de remuants voisins que de récolter ce qu'on venait de semer. Brazza le comprit ainsi. D'ailleurs il avait besoin de prendre un repos largement mérité. Après une dernière tournée d'inspection aux différents postes, il rentra donc à Libreville (18 octobre 188S) et, après avoir remis ses pouvoirs à son successeur, M. Pradier, revint eu France.
Los résultats de cette exploration de trente mois étaient considérables. Au point de vue scientifique, l'Ogooné avait été complètement exploré. Le bassin de l'Alima avait été étudié par MM. Ballay, de Chavannes, Decazes et les frères de Brazza; les rives et les deltas du Congo avaient été relevés de la Nkundjà à Brazzaville par MM. Dolisie et de Chavannes. Le littoral avait élé reconnu par MM. Cordier et Manchon. Les itinéraires de M. Dolisie reliaient Loango à Brazzaville. Au nord de l'Ogooué et de l'Alima le pays était découvert par MM. Jacques de Brazza, Dolisie et Froment.
Ce dernier voyage a été fort remarquable. Partie de Madiville sur l'Ogooué, le 10 juillet 1883, l'expédition atteignit le Sekoli, le 3 septembre. Cette rivière sépare le pays des M'bokos de celui des Okotas, peuple commerçant et guerrier, qui habite dans de grands villages bâtis avec une certaine régularité. Leurs voisins sont les Giambis. très inhospitaliers ou plutôt très défiants. Au nord des Giambis se trouvent les Abanhas, puis les Poupons. On ne connaît rien au delà. A son retour, l'expédition traversa une seconde fois le Sekoli, avec l'intention de descendre cette rivière jusqu'à son confluent avec le Congo. Le pays traversé par le Sekoli est rempli d'hippopotames, de buffles, d'éléphants. On se croirait dans une région préhistorique. Les voyageurs ne retrouvèrent la civilisation qu'en arrivant au Congo. Ils remontèrent l'Alima dans les premiers jours de janvier 1886 pour gagner la côte par l'Ogooué. M. Jacques Savorgnan de Brazza a succombé aux fatigues de cette féconde expédition. C'est un nouveau martyr à ajouter à la liste déjà si longue de tous ceux qui ont payé de la vie leur dévouement à la noble cause de la civilisation.
Quant à l'arrière-pays, que nulle convention internationale ne pouvait logiquement partager, puisqu'il était inconnu, on essaya
tout d'abord de Télcndro. II s'agissait d'arriver bons premiers au Tcliad, et de relier ainsi nos nouvelles possessions à nos provinces soudaniennes, mais nous avions à redouter la concurrence des Allemands et des Belges qui, par le Cameroun et par les hauts affluents du Congo, s'avançaient également vers le Tchad. De là des explorations, celles de Brazza et Cholet (^1890) dans le bassin de la Sanga comme voie d'accès dans le nord, celles de Crampel, Mizon, Dybowsky, Maistre, Clozel, Gentil, etc., dans les bassins de rOubanghi et du Chari; de là des fondations de postes, embryons de cités futures : Ngoko, Dyanibala, Gaza. Vola, etc. Peu à peu le tassement s'opère et l'édifice est déjà sorti de terre avec ses imposantes proportions.
Au point de vue politique, la France, qui n(; possédait qu'une bande de terrain sur le Utloral, est aujourd'hui maîtresse d'un véritable empire colonial. Les indigènes ont accepté avec plaisir notre suprématie. Toutes les anciennes tribus de l'Ogooué jadis si peu maniables sont aujourd'hui liées par des traités, et exécutent volontiers, car elles y trouvent leui' avantage, les clauses de ces traités. Les Pahouins eux-mêmes sont devenus nos auxiliaires, et viennent sans trop de répugnance travailler aux côtés de ces Okandas, Adoumas, Gallois ou Bangoués, dont les avait toujours tenus éloignés une inimitié inconsciente. Tous ces hommes, réunis par la communauté des intérêts, se fondent peu à peu dans une sorte d'homogénéité nationale. En dehors de l'Ogooué, dans les bassins de l'Alima, du Congo, du Kouilou-Niari, de la Sanga, de rOubanghi, les indigènes viennent à nous. « Ils perdent à notre contact les vices de leur sauvagerie primitive, notre influence se répand dans leurs familles et leurs tribus, et ce groupe, qui représente une population d'environ huit millions d'âmes, se forme progressivement à l'école du travail et du devoir. »
Au point de vue économique, sans parler de l'ouverture de grandes voies commerciales, n'est-il pas vrai qu'un pays nouveau, dont les a'ichesses naturelles sont considérables, s'offre aux ardentes investigations de tous les travailleurs? N'est-il pas permis d'espérer que certaines cultures s'ajouteront encore à ces richesses naturelles? Eiilin un nouveau marché n'est-il pas créé où nos industriels trouveront pour de longues années d'énormes débouchés?