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vernomont dans ses conflils politiques. Elle, s'en désintéresse autant que possible, ce qui éternise les rébellions. La production métalli(iuc était jadis fort importante. Le cuivre diminuait; mais on trouvait encore des gisements d'or, de mercure, de fer, de plomb et de zinc. La guerre civile a tout ruiné. Maintenant que l'ordre est rétabli, et que les rebelles sont battus, comme les Européens peuvent entrer dans le pays sans y exposer leur vie, le Yunnam deviendra certainement un niarcbé agricole et industriel de premier ordre, et nos compatriotes auront le mérite incontestable d'avoir été les premiers à le signaler.

Une déplorable nouvelle attendait à leur retour Garnier et ses amis. Le commandant de La Grée venait de mourir entre les bras du docteur Joubert. C'était un malheur irréparable et qui compromettait les résultats les plus féconds et les plus glorieux de l'œuvre commune. Les hommes de l'escorte, qui se rappelaient avec quel patient dévouement de La Grée avait travaillé à subvenir à leurs besoins et à diminuer leurs fatigues, s'offrirent à porter eux-mêmes jusqu'à Saigon le corps de leur ancien chef. La situation précaire du pays et l'absence de tout chrétien qui protégerait le tombeau contre une profanation faisaient en effet craindre au nouveau chef de l'expédition, à Francis Garnier, qu'il n'en restât plus de vestige au bout de quelques années. Il résolut donc d'exhumer le corps et de le faire porter à dos d'homme jusqu'au Yang-tseu-Kiang, par eau ensuite jusqu'à Saigon.

Le 7 avril 1868, la Commission française quitta Tong-tchouany et arriva le 26 à Sou-tchéou-fou, sur le grand fleuve qui devait la porter jusqu'au Pacifique. Sur les quatorze personnes qui la composaient alors, sept étaient malades. On était à bout non pas de courage, mais de force et de ressources. Malgré le piteux état de nos compatriotes, les autorités chinoises se montrèrent constamment bienveillantes; mais la curiosité de la population était souvent gênante. A Sou-tchéou-fou, les candidats au baccalauréat militaire, qui se trouvaient dans la ville pour y passer leur examen, voulurent forcer la consigne et examiner de près ces terribles Européens, avec lesquels ils auraient peut-être à se mesurer un jour. L'un d'entre eux se signala par son audace et s'oublia jusqu'à menacer Garnier.

Ce dernier le fit prendre par ses Annamites et fustiger. Les camarades de l'exécuté jurèrent de le venger et essayèrent de faire tomber les Français dans un guet-apens; mais le sabrebaïonnette des Annamites eut bientôt dégagé la rue et les abords de la pagode, où résidait la Gomn)ission.

A Tchong~kiu-fou, grande ville de 300,000 âmes, les dispositions de la foule prirent un caractère tout à fait hostile. On jeta des pierres sur la jonque qui contenait le cercueil de de La Grée. Les Annamites saisirent un des délinquants et le mirent à fond de cale. La foule fît mine de vouloir délivrer le prisonnier. Garnier courut à la barque et conduisit lui-même le coupable jusqu'au tribunal, en le prévenant qu'à la moindre tentative d'évasion il lui cassait la tête. L'insulte était fort grave, surtout à cause du culte particulier qui s'adresse en Chine à la mémoire des morts; mais le magistrat chinois, tout imbu des préjugés de sa nation contre les Européens, laissa échapper le coupable.

Les membres de la Commission arrivèrent enfin à Sanghaï le 12 juin, et à Saigon le 29. De grands honneurs furent rendus au cercueil du commandant de La Grée. Un petit monument lui fut érigé dans le cimetière de notre capitale asiatique.

En résumé, depuis Cratieh, dernier point reconnu sur le Mékong, jusqu'à Sanghaï, la Commission avait parcouru 9960 kilomètres, dont 5870 en barque et 3990 à pied. Le chemin relevé pour la première fois a été de 6720 kilomètres. Les positions relevées astronomiquement sont au nombre de 58, dont 50 absolument nouvelles. Un journal météorologique a été tenu très exactement, avec une moyenne de quatre observations par jour. Au point de vue de l'histoire et de l'archéologie, les recherches de de La Grée sur les ruines cambodgiennes constituent Tune des parties les plus neuves des travaux de la Commission. Au point de vue de la philologie, on a réuni les éléments d'un vocabulaire de 26 dialectes. Le D"^ Joubert a signalé un grand nombre de gisements précieux. Le D"" Thorel a reconstitué, à peu près sans lacune, tout le règne végétal de l'Indo- Ghine, et enrichi la science de 1500 espèces nouvelles. Enfla les dessins de M. Delaporte complètent la masse des renseignements apportés par les membres de la Commission.

Honneur donc à ces six vaillants Français! Ils ont singu-

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lièrement agrandi notre doiiuiine iiitelloctuel, et l'expédition tout entière n'a pas coûté tout à fait 33,000 francs! Quand donc commencerons-nous à comprendre en France ([ue le meilleur moyen de regagner ce qne nous avons peidn est de songer surtout aux questions d'économie politique, et à la question coloniale en [larlieulier ?

Toute une légion d'explorateurs a suivi les traces glorieuses de Doudart de la Grée et Garnier. Nous citerons parmi eux MM. Ayiiionnier, Pénaud, Boulangier, Héiaud, Douillet, de Rergaradec, Delaporte, Harmand, Neis, Pavie, La Reveillère, etc. Nous ne pouvons énumérer ici tous les itinéraires de ces vaillants compatriotes. Rappelons au moins les services de ceux dont le grand public a retenu les noms.

M. Delaporte, un des compagnons de Doudart de la Grée, s'est consacré à l'étude des monuments khmers ou cambodgiens. Ces monuments sont nombreux. Ils attestent un degré inouï de puissance et un prodigieux développement de civilisation. Dès 1591, le père Ribadeneyra les avait signalés. En 1606 Christoval de laque racontait qu'on avait découvert au Cambodge une ville splendide, tout en ruine, couverte d'inscriptions que les indigènes ne pouvaient plus déchiffrer. Le silence s'établit de nouveau, et il dura plus de deux siècles. Ce fut un voyageur français, Mouhot, qui, en 1860, révéla une seconde fois ces ruines à l'attention de l'Europe savante. Visiter les monuments déjà signalés, fouiller plus avant les régions oîi l'on était assuré d'en rencontrer d'autres, tel fut l'oljjet de la mission que sollicita M. Delaporte, et qui lui fut accordée. Nous ne pouvons le suivre à travers les étapes de son long voyage. Les difficultés en furent grandes. Peu ou pas de routes tracées, à peine quelques sentiers à l'approclie des villages; difficulté des approvisionnements; marches fréquentes à travers les marécages, et, quand arrivait l'heure du repos, obligation de coucher sous la tente dans une région empuantie par des miasmes délétères. Aussi tous les membres de la mission furent-ils atteints par les (lèvres; mais aucun d'eux ne se rebuta, et c'est ainsi qu'après avoir visité Angcor, Steng, Baion, Préacang, Siem-Réap, etc., M. Delaporte, avec les fragments de statues, les bas-reliefs et les inscriptions qu'il réunit, forma une collection sans pareille, qui constitue aujourd'hui le musée khmer de Gompiègne.

Depuis l'exhumation des palais assyriens et persans, la découverte des villes ruinées du Cambodge est le l'ait le plus important de l'histoire de l'art en Orient. Les quatre sanctuaires d'Angcor, de Préacang, de Méléa et de Ponte-Achina couvrent un espace aussi grand que celui de Karnac, le plus grand des temples de l'ancienne Egypte. Les grands ensembles explorés sont déjà au nombre de cinquante, et les petites constructions isolées se comptent par centaines. Beaucoup de ces édifices sont bâtis en pierres de grès d'un grain très fin, éminemment propres à, la sculpture. Les blocs employés étaient souvent énormes. M. Delaporte en a mesuré, au sommet de la pyramide de Kachéo, qui mesuraient 4 mètres de longueur, 1 m. SO centimètres de largeur et 1 mètre d'épaisseur. D'autres édifices étaient en briques de grand module moulées dans l'argile pure. Les bois incorruptibles servaient pour les plafonds, les portes et les revêtements intérieurs. Le plomb était employé pour les couvertures des toits et les revêtements extérieurs. On s'en servait encore pour réunir les pierres de certaines constructions. Quant au cuivre, il servait à divers usages. Il y avait même des tours ou tourelles entièrement en cuivre.

Au point de vue particulier de leur destination, les monuments cambodgiens peuvent se classer en deux catégories : monuments civils et monuments religieux, mais ces catégories ne sont pas toujours nettement tranchées, et souvent on les trouve réunies dans la même construction.

Parmi les édifices civils, on distingue des salles rectangulaires ou cruciformes, servant de magasins royaux ou publics ; des fortifications — ce sont des murailles reposant sur de larges soubassements et couronnées d'entablements à moulures avec des crêtes sculptées en ogives, en fers de lance, etc.; — des portes simples, doubles ou triples, décorées d'éléphants gigantesques; des routes ou chaussées rectilignes, larges de 20 à 30 mètres, et au-dessus du niveau des plus hautes inondations. Elles sont accompagnées de réservoirs où l'on conservait, durant la sécheresse, les provisions d'eau nécessaires aux éléphants et aux animaux domestiques. On trouve encore des ponts en pierre reposant sur le roc ou sur un seuil dallé, si solidement construits qu'ils ont résisté jusqu'à nos jours. Leur décoration consistait en balustrades monumentales affectant la forme de serpents à

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têtes nmlliples. Ils se teriniriaicnt par un magnifique motif en forme de coquille portant au centre un dieu et des animaux polycépliales entourés de gueules rayonnantes; enfin des terrasses ou belvédères, aux(|uels on accédait par des escaliers que gardaient des animaux lanlastiqucs.

Les édifices sacrés sont : 1° des monuments plans composés d'un sanctuaire entouré par une ou plusieurs galeries rectangulaires figurant autant d'enceintes concentriques. La forme la plus rudimentaire est un cube surmonté d une pyramide, ce qu'on nomme le préasat : mais bientôt les angles du cube sont remplacés par une série de pilastres, de colonnettes ou de portes encadrées. Quant à la pyramide, elle prend la forme d'une tiare étagée que terminent des couronnes décroissantes surmontées d'une spbère, d'une fleur ou de tout autre motif. Enfin les galeries varient à l'infini. 2" Temples pyramidaux à étages. Tantôt ce sont des collines transformées, tantôt des pyramides de pierre. On dirait des temples entrant Tun dans l'autre, avec une incroyable variété dans la disposition. 3° Monuments mixtes, à la fois plans et pyramidaux. Ces édifices se composent d'une vaste galerie à colonnes, enserrant un massif pyramidal sur les degrés duquel s'étagent des galeries décroissantes, et dont le sommet est surmonté d'un sanctuaire. L'ensemble de ces édifices donne le maximum d'effet décoratif qu'il est possible d'atteindre.

Le plus fameux de ces monuments est le temple d'Angcor Watt. Une longue chaussée conduit à ce temple. Elle est ornée de dragons fantastiques et bornée à droite et à gauche par des lacs artificiels. Ce temple servait jadis de résidence aux rois cambodgiens, alors que, d'après la tradition, ils avaient 1"20 rois pour tributaires et comptaient 5 millions de soldats. Les ruines qui subsistent attestent un travail prodigieux. Une première enceinte, de forme rectangulaire, mesure 3350 mètres sur ses quatre faces réunies. Elle se compose d'une galerie formée extérieurement par une double rangée de colonnes et intérieurement par un mur plein. Au centre de cette galerie s'élève une arcbe triomphale à triple ouverture. Le monument lui-même se compose de trois galeries rectangulaires, emboîtées les unes dans les autres et disposées en étages. La première galerie a 750 mètres de développement, et tout autour de sa paroi intérieure règne

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un bas-relief ininterrompu, représentant des combats mythologiques et des scènes religieuses. La seconde galerie est flanquée de tours aux quatre angles, et le mur qui l'entoure est une double colonnade extérieure. La troisième galerie est également flanquée de quatre tours. Au centre, à l'intersection des galeries médianes, s'élève une tour qui, bien que découronnée par le temps, atteint encore, au niveau de la chaussée, la hauteur de 56 mètres. Tel est ce niajestu(!ux ensemble : trois étages de galeries à colonnades et huit tours étagées surmontées par une neuvième tour centrale. Il est difficile de rêver une combinaison à la fois plus simple et plus majestueuse.

Ceci est pour l'ensemble de la construction ; mais il faut encore remarquer deux sanctuaires le long de la chaussée, deux édicules construits dans la cour qui sépare la première galerie de la seconde, et qui forment à eux seuls un ensemble complet, enfin et surtout les innombrables inscriptions et bas-reliefs qui décorent toutes les parties de l'édifice. Les caractères de ces inscriptions se rapprochent en général de l'écrituie cambodgienne actuelle, et les bonzes en déchiffrent le plus grand nombre; mais les plus anciens, ceux qui, par conséquent, offriraient le plus grand intérêt, restent pour eux comme une lettre morte. Quant aux sculptures, ces longues pages de pierre retracent les combats du roi des singes contre le roi des anges, ou bien les délices du paradis et les supplices de l'enfer bouddhique, retracés avec une naïveté crue qui ne laisse pas d'ètie choquante. C'est surtout l'étage supérieur qui mérite une étuoe approfondie. Les deux premiers ne semblent construits que pour le faire mieux valoir. La décoration est plus riche, la pierre fouillée avec plus de soin, et les bas-reliefs mieux finis. Le plus singulier, c'est que telle partie du monument est restée inachevée. La pierre attend encore le ciseau. L'artiste est-il mort au milieu de son travail, et personne n'a-t-il été capable de lui succéder? ou bien le prince qui avait ordonné la construction a-t-il été forcé de l'interrompre? Il semble que ce soit là le sort de tous les grands monuments. Angcor est tombé en ruines avant d'avoir jamais été aclievé.

Ce majestueux édifice n'a jamais servi d'habitation ; il n'a pas en effet de parties logeables. Peut-être existait-il jadis des logements en bois dans les cours intérieures ou sur les terrasses qui

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entouierit rédifice. Peut-ôlrc aussi fermail-on avec des nalles les intervalles dos colonnes dans les galeries, et celles-ci servaient-elles à loger les prûtres et les pèlerins : mais ces traces d'habitation humaine ont disparu. Tout ce qui dans le temple était bois, |)la(ond ou lambris n'existe plus. C'est un devoir pour la France, puisque le Cambodge est soumis à notre protectorat, sinon de revendiquer la possession de ces ruines, au moins d'en assurer la conservation. Rien ne serait moins difficile dans un pays où la corvée et la réquisition sont dans les habitudes locales et où il s'agit de préserver un sanctuaire religieux, ca? le temple d'Angcor est, comme on l'a dit, le Saint-Pierre du bonddhistne.

A côté de ces vastes édifices que les siècles n'ont pu entamer qu'en partie, il y avait d'autres monuments dont l'existence nous est révélée par les sculptures des bas-reliefs. C'étaient les maisons d'habitation, en général fort simples, et à un seul étage. Leurs toits aigus, ornés de découpures et de vives arêtes, reposaient sur des colonnes disposées avec symétrie, et dont les intervalles étaient remplis par des nattes volantes et des boiseries sculptées. D'après le témoignage des bas-reliefs, la sculpture sur bois était en effet d'un usage fréquent. Il est difficile de se friire une idée de la peinture, car il n'en reste que d'informes débris. Il paraît cependant qu'elle était inférieure à la sculpture; la conception d'ensemble et l'habileté d'arrangement manquaient.

Tels étaient ces monuments uniques dans leur genre, si longtemps oubliés, et dont les débris mutilés attestent une civilisation puissante et originale. A quelle date ont-ils été bâlis? Il est à peu près impossible de répondre à cette question, car des édifices si vastes et si nombreux, et de genres si divers, sont le fruit d'une longue période de labeurs; mais il faut attendre que l'épigraphie cambodgienne ait accompli de nouveaux progrès, car les rois auxquels on attribue la fondation des principaux monuments appartiennent à la légende plutôt qu'à l'histoire. On peut cependant jusqu'à nouvel ordre, et approximativement, fixer l'époque de leur construction entre le quatrième et le quinzième siècle de notre ère.

En l'honneur de qui furent-ils bâlis? Les uns, sans doute, les plus anciens, en l'honneur de Bralima; les autres, les plus mogaffârel. 30

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dénies, en l'honiieur de Bouddha, En liido-Chine en effet, comme dans les autres pays orientaux, les deux religions rivales s'établirent tour à tour. Elles se confondirent même, et c'est ce qui explique pourquoi sur certains de ces temples on trouve à côté des attributs du culte bouddhique les divinités du Panthéon brahmanique.

Qu'était le peuple cambodgien? On a remarqué que sur les monuments cambodgiens, de même que sur les édifices égvptiens, les types les plus divers sont figurés avec soin, A côté du sauvage indigène on reconnaît TAunamite, le Laotien, le Tartare épais et massif, des brahmanes indous, des guerriers auxquels il ne manque qu'une lèvre supérieure un peu épaisse pour ressembler à des Romains, enfin et surtout un type noble, empreint de finesse et de douceur : c'est le Cambodgien.

Grâce aux bas-reliefs, on a pu reconstituer la vie sociale, publique et privée de ces Cambodgiens, avec autant de certitude que pour les anciens Égyptiens ou Assyriens. On sait que c'était un peuple agriculteur et commerçant. Le riz était la principale culture; mais les lacs et les cours d'eau, extrêmement poissonneux, fournissaient un appoint considérable à l'alimentation. La pêche avait lieu au retour de la belle saison, et on pouvait voir, comme aujourd'hui, les indigènes lutter avec d'énormes poissons, véritables monstres laissés à sec sur le sable par le retrait des eaux. Le commerce intérieur se faisait surtout par caravanes. Les grandes villes consistaient en une enceinte quadrangulaire, dont le centre était occupé par un temple en pierre et ses dépendances. Tout à côté s'élevait la demeure du prince avec ses vastes salles aux riches draperies, aux lambris chargés de sculptures et d'ornements; derrière se trouvaient les appartements secrets et les jardins du harem. En dehors du quartier des femmes s'étendaient les hangars des gardes, les magasins et les ateliers royaux. A l'extérieur de l'enceinte s'allongeaient dans la campagne les habitations des fonctionnaires ou les boutiques des négociants. De loin en loin quelques grands boulevards servaient de marchés.

Les dominateurs de l'Indo-Chine, simples dans la vie privée, réservaient tout leur faste pour les cérémonies religieuses et les fêtes publi(|ues. Les bas-reliefs nous permettent de reconstituer leurs sorties solennelles. Des cavaliers armés de lances ouvrent

VOYAGES D'EXPLORATION EN INDO-CIIIiNE 4(37 la marche. Une musique guerrière les suit. Oti remarque parmi les musiciens des bateleurs à costume grotesque qui frappent des gongs avec des contorsions extravagantes. Viennent ensuite les arcliers coiffés de casques de métal (igurant des becs d'aigL% des gueules de singe ou des masques diaboliques. Us sont costumés de vestes brodées avec de courtes jupes ouvertes par devant. C'est alors le tour des fantassins revêtus d'armures et de casques pointus surmontés de cimiers en forme de chevelure tressée. Ils avaient pour armes offensives une épée, un épieu, une lance à 3 ou 6 pointes, une scie dentelée, et une liache encastrée dans une branche d'arbre en pleine croissance et soudée par la puissance de la sève. Derrière ces fantassins s'avancent plusieurs centaines de femmes, le front ceint d'un diadème et la tète mitrée. D'autres ont les cheveux séparés en longues nattes tombantes. Celles-ci portent une large coiffure entremêlée de fleurs; celles-là ont les clieveux coupés court, sauf une mèche bouclée. Ce sont les femmes du sérail en jupes frangées, avec leurs écharpes de soie et leurs ceintures brodées. Elles étalent à l'envi bracelets et colliers, et portent des brûleparfums, ou bien agitent des éventails et déploient des oriflammes. Le cortège continue par des magistrats, assis sur leurs palanquins dorés ou argentés, et mâchant avec gravité des noix d'arck, que leur présentent des serviteurs. Plus loin c'est la reine et ses suivantes mollement étendues dans des litières, à l'ombre de parasols soutenus par de nombreux domestiques. Enfin paraît le roi, monté sur un éléphant gigantesque, et tenant en main le Préakiian, ou glaive sacré des souverains cambodgiens, sorte de palladium, au sort duquel la croyance populaire liait l'avenir du royaume. Autour du prince se pressent les grands dignitaires, tous montés sur des éléphants. De nombreux cavaliers ferment le défilé. Sous peine de mort, il faut se prosterner sur le passage du roi. Le cortège chemine pompeusement par de grandes avenues plantées de palmiers. Il franchit les portes triomphales et se déploie d'un temple à l'autre. Parfois le roi s'arrête sur un belvédère pour assister à une lutte d'athlètes, ou à des courses de pirogues ou à des joutes sur l'eau. Parfois encore il monte, lui et sa suite, sur de longues barques que les pagayeurs font glisser à la surface du lac. On va ainsi cueillir le lotus sacré, puis la troupe, chargée de fleurs et d'offrandes, se prosterne au

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piod des stafiics et accomplit les rites religieux dans les sanctuaires qui émergent au milieu des eaux.

Les bas-reliefs nous montrent encore des batailles et des combats singuliers. On voit des milliers de prisonniers, courbés sous le fouet des conducteurs, et construisant forteresses ou édifices sacrés. Ici on assiste à un combat de coqs, de porcs ou de bêtes fauves; là, à des danses voluptueuses de bayadètes demi-nues, ou bien on s'assied sur les gradins d'un ampliiihcâtre où l'on représente les mystères brahmaniques, et les spectateurs s'émeuvent au récit des malheurs de la belle Sita et applaudissent les triomphes de Rama.

La civilisation cambodgienne était donc fort avancée. On peut s'en former une idée, bien qu'imparfaite, en visitant le musée cambodgien du Trocadéro. Il est vrai que les spécimens dont il se compose n'embrassent pas tous les genres, et que les moulages, d'une exécution toujours difficile, n'ont pu reproduire toute la finesse des originaux. Enfin on n'a guère que des statues et des fragments isolés, mais ces fragments suffisent pour donner une haute idée de l'art cambodgien. D'ailleurs, à mesure que les relations du Cambodge et de la France deviendront plus étroites, ce musée verra s'accroître le nombre et la valeur des pièces qui le composent. En dehors des richesses qui s'étalent à ciel ouvert, et qu'on vient à peine d'entamer, il s'en cache certainement dans le sol Certains indices permettent de supposer que, sous plusieurs monuments, àBaïon par exemple, comme dans les temples égyptiens, il existait des chambres soutenaines, dont on retrouvera quelque jour l'entrée, et qui renfermeront maint trésor artistique.

La mission de M. Delaporte a donc été féconde en résultats, et le Cambodge est entré aujourd'hui dans le domaine de la science. C'est aux érudits qu'il appartient maintenant de déchiffrer la langue oubliée des inscriptions qui couvrent ces monuments et de reconstituer par l'étude comparée de ces monuments et des traditions locales l'histoire des Cambodgiens et de leur brillante civilisation. Nous en sommes pour le Cambodge au point où nous en étions pour l'Egypte lors de l'expédition de Bonaparte. Il nous manque encore le Champollion qui nous donnera la clef de cette énigme historique, mais sans doute il se rencontrera quelque jour.

VOYAGES D'EXPLORATION EN INDO-CIIINI'] W.i Aussi bien ces travaux ont déjà porté leur fruit, et, depuis que nous avons planté notre drapeau dans cette contrée, il serahiu qu'elle se reprenne à vivre et à espérer. Aussitôt que ces pof)ulations déchues comprendront qu'elles sont assuiécs de jouir du fruit lég it ime de leur travail, elles se réveilleront de leur torpeur, et le vieux sol cambodgien, qui ne demande (lu'à être touché par la main de l'homme, enfantera de nouvelles richesses. Nous aurons de la sorte non seulement enrichi d'une page nouvelle l'histoire de l'art et les annales de l'humanité, mais encore nous aurons donné comme une vie nouvelle à un {)euple qu'on croyait éteint. Certains théoriciens anglais ou allemands se moqueront peut-être de notre candeur; mais répandre à flots la lumière dans les ténèbres du passé et dans les nuages de l'avenir, c'est là le rôle de la France, et nous trouvons notre part assez belle pour ne pas envier l'esprit de conquête de l'Allemagne ou l'esprit mercantile de l'Angleterre.

M. le docteur Harmand a rendu à la science et à son pays autant de services que le lieutenant Delaporte. Dans ses courses répétées, il a déployé de telles qualités d'observateur, il a tenu si haut et si ferme le drapeau national, enfin il a rendu de tels services à la science et à son pays, que l'étude résumée de ses explorations est en quelque sorte nécessaire.

M. le docteur Harmand a entrepris cinq voyages principaux dans ces imnaenses contrées de l'intérieur de la péninsule, qui flottent incertaines entre la domination de l'Annam et celle du Siam, et n'attendent, pour ainsi dire, qu'un signal pour se jeter entre nos bras. Dans son premier voyage (mai à juillet 1874), il reconnut les montagnes de Pursât et la rivière du même nom qui se trouvent au sud-ouest des grands lacs du Cambodge. Dans sa seconde expédition (novembre 1874), il essaya de trouver une communication entre le Se-lam-phao, affluent du Mé-Kong, et le grand lac Tonlé-sap, afin de détourner vers la Basse- Cochinchine les relations commerciales du Siam. Le Se-lamphao ne réalisa pas les espérances du voyageur, car il cesse promptement d'être navigable ; mais un des affluents du Tonlésap, le Stung-sen, fut reconnu par lui et indiqué comme pouvant servir de voie de communication facile. Par malheur, la contrée parcourue par ce fleuve est malsaine, stérile, à peine peuplée. M. Harmand et son escorte eurent beaucoup à souffrir,

même de la faim, et ils revinrent à Saigon malades, exténués, mais avec une riche moisson de renseignements.

En mai 4876, M. Harmand repartit pour l'intérieur de la péninsule; mais il fut arrêté en route par la guerre civile. Un des frères du roi de Cambodge tenait la campagne. Le docteur dispersa sans peine les rebelles qui essayèrent de lui barrer le chemin ; mais, afin de ne pas compromettre le nom de la France en s'exposant à un massacre inutile, il revint sur ses pas et utilisa ses loisirs forcés en visitant les îles de Poulo-Condor et la région encore inconnue qui s'étend entre le Donnai et le Song-Bé.

En novembre 1876, M. Harmand partit pour une quatrième expédition. Il s'agissait cette fois de reconnaître le pays à l'ouest du Méé-Kong et au nord des lacs du Cambodge. Jusqu'à la ville de Bassac les provinces parcourues étaient d'une monotonie d'aspect désespérante. Quant à la population, elle végétait, partagée entre la crainte des incursions étrangères et la terreur des fonctionnaires indigènes. De Bassac à Attopeu, il fallut traverser une région sauvage et dévastée par le choléra. La petite troupe s'engagea sur un admirable plateau, couvert de spl(Midides forêts, et revint à Bassac le 1^'' avril 18"7, après avoir parcouru SOO kilomètres de routes nouvelles.

Au lieu de retourner directement à Saigon, le docteur résolut de se frayer un chemin, à travers le continent, de Bassac à Hué. C'était une grave détermination; car, sans parler delà mauvaise saison, il lui fallait encore lutter contre l'ignorance des populations et surtout contre les défiances des mandarins. Il avait été signalé aux autorités indigènes comme un homme dangereux. Sans doute on n'osait pas s'attaquer directement à lui, mais on ne lui ménageait ni les faux renseignements, ni les refus de vivres. Pendant plusieurs semaines il erra à l'aventure, et finit, pour ainsi dire par hasard, par arriver à Hué. Dans ce cinquième voyage (avril-septembre 1877), comme dans les quatre précédents, M. Harmand avait relevé avec soin tous ses itinéraires, pris les hauteurs, observé les températures, rassemblé des collections de toute nature et de précieux renseignements ethnographiques et anthropologiques. Grâce à son énergie et à sa persévérance, nous avons maintenant comme une vue d'ensemble sur l'intérieur de la péninsule indo-chinoise.

VOYAGES D KXPI.ORATION EN INDO-CHINE /i71 M. Harmand a reçu la récompense de ses services. Il a été nommé d'abord consul de France à Bangkok, puis commissaire civil au Tonj^king. C'est lui qui imposa à l'empereur d'Annam le glorieux traité de Hué (août 1883); mais des difficultés imprévues s'élevèrent entre lui et les représeutants de l'aulorité militaire. Pour ne pas provoquer un conllit qui aurait pu devenir dangereux, M. Harmatid n'a pas hésité à sacrifier son avenir et sa légitime ambition aux intérêts de son pays. Il a demandé à rentrer en France, mais sa carrière n'est pas terminée. Il a été nommé consul général à Calcutta. Puisse-t-il revenir quelque jour dans ce jiays qu'il a contribué à faire mieux connaître, et achever ce qu'il a si bien com mencé !

Après le docteur Harmaiid, nous aurions mauvaise grâce à ne pas citer son émule et son continuateur, M. le docteur Néis, et surtout M. Aymonnier. Ce dernier avait été chargé en 1881 parle ministre de l'instruction publique de recueillir et d'étudier dans rintlo-Chine orientale les traces laissées par les Klimers. Il a, pendant quatre années de voyages consécutifs, parcouru de vastes territoires dépendant du Cambodge, de Siam et de l'Annam. Comme il avait eu l'habileté de former un personnel indigène, il put augmenter l'importance de ses itinéraires, enrichir ses collections, et faire de nombreuses observations scientifiques. C'est ainsi qu'après avoir étudié à fond le Cambodge (1882) il procéda à une véritable reconnaissance du Mékong (1883-1384). Pendant que deux escouades opéraient à droite et à gauche, par Tonlé- Répen et par Attopeu, lui, au centre, avec le gros des bagages, remontait le grand fleuve, et arrivait à Oubon, où il était rejoint par ses auxiliaires. Encouragé par ce dernier succès, il formait trois nouveaux détachements, et leur désignait comme rendezvous général Bangkok, la capitale du Siam. Chacune des petites troupes se rendait à sa destination par des voies différentes, et c'est ainsi que des voies nouvelles étaient tracées à travers le pays. En 1884, M. Aymonnier essaya de retourner au Cambodge, mais l'insurroction de 1885 arrêta les explorateurs. Deux d'entre eux, pris par les rebelles, faillirent même perdre la tète. Le courageux explorateur se rabattit sur la province annamite de Bin- Thuan, dont il étudia la population, et où il ramassa une ample mission d'inscriptions et d'estampages, puis il remonta au nord dans la direction de Hué. Arrêté par la guerre (1885) et ne trou-

vant plus aucun moyen de poursuivre ses fructueux voyages, il demanda à rentrer en France où il se reposa quelques mois {188o-4886). Ce fut pour revenir en qualité de résident dans la province de Bin-Thuan : mais il tomba gravement malade (1887) et dut dire un adieu définitif à Flndo-Chine et aux pays tropicaux. Au moins profita-t-il de ses loisirs forcés pour rédiger de nombreux mémoires et utiliser la masse énorme des renseignements recueillis. Tout récemment on a récompensé ses services en le nommant directeur d'une école coloniale fondée à Paris, et destinée surtout au recrutement des fonctionnaires en Indo- Cliine.

Les régions explorées par M. Pavie étaient à peu près inconnues. On ne savait rien de l'immense pays montagneux compris entre la rivière Noire, le golfe du Tonkin et le Mékong, là où prennent leurs sources d'importants cours d'eau, tels que le Song-ma et le Song-la. On n'avait pas non plus, sauf sur deux points, à Pon-Eun et à Quang-tri, franchi la chaîne de partage des eaux qui séparent le versant du Mékong de la mer de Chine. Enfin la rive droite du Mékong était à peu près inexplorée. Bien secondé par des lieutenants dévoués et habiles, MM. Cupet, Nicolon, Rivière, de Malglaive, etc., M. Pavie, consul de France à Luang-Prabang, a le premier donné des notions précises sur cette partie centrale de l'Indo-Ghine (1886-1891), et singulièrement étendu le champ de nos connaissances géographiques dans ces pays destinés à devenir français.

A l'heure actuelle, le Mékong est connu dans son ensemble. Ce neuve gigantesque, ne à 4,000 mètres d'altitude, sur les plateaux du Tibet, dans la région où prennent aussi leur source le Salouen et le Yang-tseu-Kiang, atteint la mer après une course de 4200 kilomètres, dans une grande partie à travers des régions soumises à notre influence. C'est ce qui fait son importance. Depuis le jour où Doudart de la Grée et Francif Garnier étudièrent les premiers le cours sinueux de ses eaux jaunâtres et signalèrent les chutes impétueuses qui entravent la navigation et qui séparent les uns des autres d'immenses biels, longs parfois de plusieurs centaines de kilomètres, de nombreux voyageurs se sont aventurés dans cette future artère du commerce intérieur de l'Indo-Chine. En 1885, le capitaine Réveillèi'e franchissait une première fois les rapides de Préapatang; ea

VOYAGES D'EXPLORATION EN INDO-CHINE ^i73 1886, le lieutenant de Frésigny conduisait sa chaloupe à vapjeur à 80 kilomèli-es plus loin aux rapides de Khong; en IXitO, MM. Mougeol, Pelletier et Fontaine reconnaissaient, au milieu d'un vrai labyrinthe d'îles et d'un fouillis de végétation, une passe en aval de Kliong, et, tout récemment, le lieutenant Guissez essayait de la l'ranchir :il a été arrêté par une baisse subite du lleuve; mais,, ainsi que l'a écrit l'éminent secrétaire de la Société de Géographie de Paris, dans son rapport de 1892, « ce n'est là qu'un insuccès momentané; Topération sera reprise et le prochain rapport aura peut-être à constater qu'au moins pendant une partie de l'année la navigation est possible entre le delta du fleuve et Louang-Prabang ». Or, du jour où des embarcations surmontées du drapeau tricolore porteront au loin dans la péninsule la civilisation et l'influence française, l'Indo-Ghine sera bien réellement terre française.

De nouvelles explorations ont récemment agrandi le champ de nos connaissances. En 1890, voyages de Humann dans l'Annam oriental; en 1891, de Trumelet dans les pays Mois; en 1892-94, du docteur Yersin dans le bassin du Sé-Bang-Khan et dans le massif montagneux de Darlak; en 1893, de Bonin dans 1(> bassin du Sékong. Tous ces travaux ont été concentrés dans la belle carte pubUée à Hanoï, depuis 1892, sous la direction du capitaine Boucher. Dès aujourd'hui la topographie de l'Indo-Gliine française est connue dans ses grands traits, et même, pour certains cantons, dans tous ses détails.

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