L. Peytral. SiUioueltes tonkinoises
Le second Etat de la péninsule soumis au protectorat de la France est l'empire d'Armam. Voici comment notre ancien ennemi Tu-Duc et ses successeurs sont devenus nos clients.
Un de nos compatriotes, M. Dupuis, négociant actif, très au courant de toutes les questions commerciales qui se traitent dans l'extrême Orient, cherchait depuis lung^temps le moyen de détourner au profit de la France l'immense courant des affaires chinoises. Il avait suivi d'un œil attentif l'expédition du Mékong, car il avait cru, comme le supposaient également tous les fonctionnaires de la colonie, que ce fleuve était la future artère du commerce de la péninsule; mais les difficultés de la navigation, les méandres de sou cours, les nombreux pays qu'il traverse, en ajoutant aux oljstacles matériels des difticultés douanières, tout se réunissait pour démontrer que le commerce de la vallée du Mékong alimenterait peut-être notre colonie cochinchinoise, mais ne serait jamais considérable. Il n'en était pas de même pour un autre fleuve, le Tongking, qui prend naissance en Chine, dans le Yunnam, entre les vallées
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du Mékong et du Yang-tseu-Kiang, qui est navigable sur presque tout son cours, file à la mer en ligne droite, et présente en outre rimincnse avantage de l'unité de domination sur ses rives. Francis Garnier avait déjà pressenti l'importance de cette route, et attirmé que nous n'aurions pour ainsi dire qu'à vouloir pour ouvrir à nos produits une région encore inexploitée par les Européens, et pour en recevoir directement les précieuses matières premières qu'elle renlermait. M. Dupuis tira parti des indications de Garnier. Avec une résolution (jiii l'ait honneur à son esprit d'initiative, il entreprit à ses frais deux voyages, en 1868 et en 1869-1870, qui lui démontrèrent la possibilité de remonter le fleuve. Eu 1872, malgré l'opposition du gouvernement annamite, il achetait trois vapeurs et une jonque, et arrivait jusqu'au Yunnam, après avoir tait d'excellentes atïaires et préparé le terrain pour des entreprises ultérieures. M. Dupuis aurait voulu établir tout de suite un service de bateaux à vapeur de Hong-kong et de Saigon au Yunnam par le Tongking. Les Anglais, toujours à l'affût des opérations profitables, lui proposèrent immédiatement les fonds nécessaires, M. Dupuis, avec un patriotisme qui l'iionore, refusa leurs offres et voulut que l'entreprise restât française.
C'est à ce moment, c'est-à-dire en 1873, que F. Garnier, qui avait enfin obtenu l'autorisation ofticielle d'explorer à son tour la région du Tongking, débarqua à Hanoï avec une centaine d'hommes, et qu'à la période de l'initiative privée, représentée par M. Dupuis, succéda celle de l'intervention officielle.
La province de Hanoi était gouvernée, au nom de l'empereur d'Annam, par notre ancien adversaire de Ki-hoâ, le maréchal N' guyen assisté par les deux filsdePhan-tan-giang, le gouverneur de Ving-long, dont nous avions causé la mort. Ces trois mandarins nourrissaient contre nous une haine aveugle et ne cherchaient que l'occasion de nous nuire. Non seulement ils avaient, dans la mesure de leurs forces, entravé les opérations de M. Dupuis, mais encore ils avaient à deux reprises essayé de l'empoisonner, et tenté de mettre le feu à son magasin à poudre. Lorsque Garnier eut annoncé que son intention était de prohter des indications de M. Dupuis pour ouvrir avec les peuples du Tongking des relations commerciales, le vieux N guyen refusa de reconnaître ses pouvoirs. Il déclara même qu'il agi-
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rait à «a guise. En elTef, il lança des proclamations où il dénaturait la mission de Garnier, et donna l'ordre de concentrer les troupes. Garnir ; aurait voulu ne pas brusquer la situation, mais sa position devint bientôt critique. Tous les moyens semblaient légitimes aux mandarins annamites pour se débarrasser de lui. Plusieurs l'ois ils essayèrent d'emuoisonner l'eau qui servait aux usages domestiques des Français. De plus, Garnier n'avait sous ses ordres que 150 hommes environ, et, bien qu'il pùt compter sur le concours des Chinois au service de M. Dupais, il était comme noyé dans les flots de la population ennemie. Après avoir épuisé tous les moyens compatibles avec l'honneur, il résolut de prendre l'offensive et adressa un ultimatum à Nguyen, a'vec sommation d'y répondre sous trois jours. Appuyé sur la redoutable forteresse de Hanoï, entouré d'une véritable armée, et depuis longtemps installé dans le pays, dont il connaissait les ressources, N guyen ne croyait même pas à la possibilité d'une attaque de notre part; aussi ne daigna-t-il pas répondre aux sommations de Garnier. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, le 20 novembre 1873, la petite troupe franco-chinoise se présenta devant la citadelle et en commença l'attaque. Elle fut si vigoureusement menée qu'en moins de trerite-cinq minutes nous étions maîtres de la place. 4500 soldats tombaient entre nos mains, ainsi que la plupart des mandarins, y compris Nguyen, qui mourut quelques jours après des suites d'une blessure reçue dans le combat.
La prise de Hanoi était un beau fait d'armes, qui rappelait les exploits des conquistadores espagnols du xvi* siècle, alors qu'un Gortez ou un Pizarre conquéraient des empires avec une poignée d'aventuriers; mais ce n'était que le début des hostilités. Les mandarms des provinces voisines, effrayés par notre voisinage, se mirent aussitôt sur la défensive, et, aux portes môme de Hanoï, les lettrés cherchèrent à soulever le peuple contre les Français. En même temps, des bandes de brigands ■{)rolitèrent du désarroi général pour piller à leur aise. Garnier fit face à toutes les difficultés. Il appelle à lui tous les honnêtes gens intéressés à extu'per le brigandage, leur distribue les armes trouvées dans la citadelle, et, grâce à eux, rétablit en quelques jours la tranquillité compromise. Il remplace les mandarins hostiles à la France et chasse de leurs sièges tous
L'ANNAM ET LE TONG-KING ^i83 ceux qui lui icsisieiit. Le tl5 uoveiiibie, Hung-yen est enlevé sans coup férir; le 5 déceinijre, un aspirant de marine, escorté de G matelots, M. Hauteleuille, prend ISuih-binli ; MM. Balny et de Trentinian, avec 15 soldais, s'emparent de llaUzuong, et Gai'nier entre de vive force dans Nam-ûinh, ville nnportante et très lortiliée. En vingt jours, moins de 150 Français avaiom conquis tout le deita Uu Tongking, cl plusieurs milliers de volontaires, organisés et commandés par eux, sulfisaieiit pour maintenir l'ordre dans ce territoire, peuplé de plusieurs millions d'habitants.
Ces succès prodigieux avaient enfin tiré de sa torpeur la cour de Hué. L'empereur Tu-duc, qui connaissait la mission de Garnier et l'avait même autorisée, ne savait à quel parti s'arrêter. Il détestait les Français et leur souhaitait tout le mal possible; mais, d'un autre côté, il n'était pas fiché d'utiliser leur intelligence et leur activité pour consolider sa domination sur des provinces insoumises et pour créer des relations commerciales dont il profiterait un jour ou l'autre. Avec la duplicité qui constitue la diplomatie orientale, il encourageait dans leur résistance les mandarins tongkinois et, en même temps, prodiguait à Garnier les protestations de sa reconnaissance. Il se réservait d'agir suivant les circonstances. Au moment même où il envoyait au représentant de la France deux ambassadeurs chargés de régler tous les différends, il excitait sous main le gouverneur de Sontay, Hoang-Keoïen^ à reprendre Hanoi. Ce dernier ramassait 7 à 8000 Gliinois, anciens rebelles qui venaient de vendre leur soumission au gouvernement annamite, et, à leur tête, marchait contre Hanoi. Le 21 décembre, Garnier élait en conférence avec les ambassadeurs de Tu-duc, quand on vint l'avertir que Hoang- Ké-Vien attaquait la citadelle avec ses brigands; aussitôt il saisit un revolver et court au poipt attaqué. En quelques instants l'ennemi est repoussé et mis en fuite. Par malheur, emporté par sa bravoure, Gai iiier veut poursuivre ses avantages et fait une sortie avec une quinzaine d''hommes. Arrivé à une distance d'environ deux kilomètres de la citadelle, il allait gravir une digue pour observer la position de l'ennemi, quand il tomba dans un fossé d'écoulement qu'il n'avait pas aperçu. Aussitôt il fut assailli par des Chinois cachés dans un
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fourré et percé de coups de lance. Deux de ses hommes turent tués il ses côtés, et, quand arriva le reste de l'escorte, le malheur était consommé. Garnier était mort, et les Gliinois fuyaient en emportant sa tête.
Cette funeste sortie coûtait à la France un de ses enfants les plus distingués. Gainier avait tout pour lui : intelligence, dévouement, patriotisme, désintéressement. Il était de ceux qui savent commander et obéir, concevoir et écouter. Il a vécu en héros. Il est mort en héros.
La mort de Garnier produisit une émotion profonde parmi les Français; mais ils se remirent bientôt de leur douloureuse stupeur. Un enseigne de vaisseau, M. Esmez, prit le commandement intérimaire. Des patrouilles commandées par d'énergiques officiers parcoururent les provinces insurgées et maintinrent l'oidre. Les Ijrigands lurent refoulés; aussi les ambassadeurs de Tu-duc, comprenant que les Français avaient décidément le dessus, reprirent les négociations interrompues par l'attaque déloyale du 21 décembre. Le commandant intérimaire profita habilement du désarroi général pour leur imposer un traité par lequel le Tongking était ouvert à notre commerce, et les garnisons françaises maintenues dans les citadelles conquises jusqu'à la ratification de la paix définitive.
Quelques jours plus tard débarquait à Hué un ambassadeur de la France, M. Philastre, chargé de négocier cette paix. Son attitude fut trop humble. On eût dit un humble solliciteur plutôt qu'un envoyé politique. D'ailleurs il arrivait avec des idées préconçues et était à l'avance déterminé à toutes les concessions. Ne déclarait-il pas publiquement que Garnier était un aventurier qui avait outrepassé ses pouvoirs? N'ordonnait-il pas à M. Esmez de procéder sans retard à l'évacuation des citadelles autres que celle de Hanoï. Ce dernier lui fit remarquer que la retraite précipitée de nos soldats détruirait le prestige des armes françaises et serait peut-être l'occasion de graves désordres, car les nouveaux mandarins avaient encore besoin de l'appui moral de nos soldats. Les réclamations furent inutiles : il fallut obéir. La conséquence immédiate de cette évacuation maladroite fut un massacre général des chrétiens indigènes, qu'on accusait d'être les partisans de la France. Pendant plus de huit jours des bandes de brigands parcouru-
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reiit lo pays, pillant, incendiant et massacrant. Aucun de ceux qui avaient pris parti pour la France ne lut épargné. Les administiateurs nommés par Garnier furent égorgés avec leurs familles. Pendant ce temps, M. Philastre laissait faire. 11 icpondait aux missionnaires que ce n'étaient là que d'inévitables représailles et ordonnait à nos soldats frémissants um; iinmohililé dont ils avaient honte. La fatalité s'acharne vraiment après nos colonies! Le début est toujours admirable;. Des chefs énergiques et entreprenants font respecter et aimer notre pays; mais des fautes politiques étranges, des maladresses inavouables sont bientôt commises, et tout est perdu!
M. Philastre mit le comble à sa déplorable politique en signant, le 6 février 1874, une convention nouvelle, d'après laquelle les troupes françaises se retiraient du Tongking, et M. Dupnis, un certain Dupuis, comme il s'exprimait sur le compte de cet honorable négociant, était abandonné à ses propres ressources, — le tout sur une vague promesse d'autorisation de négocier dans le Tongking!
• Quelle fut la conséquence immédiate de ces prodigieuses concessions? Les Orientaux croient au fait accompli et ne se soucient que médiocrement de la force morale. Ils avaient cru à la France, tant que la France avait vigoureusement agi, avec des hommes tels que Garnier ou Esmez; mais, du jour où ils virent nos troupes se retirer sans garantie, du jour où ils assistèrent au massacre des populations chrétiennes, et que ces massacres demeurèrent impunis, au respect succéda presque le mépris. Quant au gouvernement annamite, qui aurait accepté, sans même les discuter, toutes nos conditions, alors que nous possédions comme gage les forteresses du Tongking, il ne consentit qu'après de longues hésitations à signer un traité définitif : c'est le traité du 15 mars 1874, signé à Saigon par l'amiral Dupré et les ambassadeurs de Tu-duc, et ratifié le 4 août 1874 par l'Assemblé nationale. En voici les principaux articles :
Art. 2. La France prend l'Annam sous sa protection. « Elle s'engage à lui donner gratuitement et sur sa demande l'appui nécessaire pour maintenir dans ses Etats l'ordre et la tranquillité, pour le défendre de toute atla(|ue, et pour détruire 1* piraterie qui désole les côtes du royaume. » L'empereur d'An-
nam devenait par conséquent notre client, au môme tilre que le roi de Cambodge, c'est-à-dire que, légalement, nous pouvions intervenir dans l'empire, et y préparer notre domination future, en adoptant à l'égard de son ciief la politique qui a fondé la grandeur anglaise dans l'Hindoustan : prolection convertie peu à peu en sujétion.
Art. 3 et 4 Nous fournissons à l'empereur 5 vaisseaux à vapeur, 100 canons, des fusils et des munitions. De plus, nous mettons à sa disposition dos instructeurs militaires et marins, des ingénieurs, des chefs d'atelier, des comptables et des professeurs. Ces nombreux auxiliaires seront nos alliés les plus dévoués et ne pourront que contribuer à augmenter notre influence. Il est certes difficile de prévoir l'avenir; mais n'estce pas comme une loi historique que tout Etat placé dans les conditions où se trouve aujourd'hui l'Annam vis-à-vis de la France est fatalement condamné à être absorbé ou conquis? L'annexion de l'Annam semble ne plus être qu'une question de temps, d'opportunité et de convenance.
Art. 5. L'empereur consent à abandonner définitivement à la France les six provinces cochinchinoises; mais (art. 6) il lui sera fait remise de tout ce qui reste dû de l'ancienne indemnité de guerre.
Alt. 9. L'exercice de la religion chrétienne est autorisé, et l'empereur prend sous sa protection spéciale les évèques et missionnaires. En restant ainsi fidèle à sa politique traditionnelle, la France agit dans son intérêt et dans celui de la civilisation, car il est certain que tous les chrétiens d'Orient s'habituent à nous considérer comme leurs protecteurs et deviennent tous nos clients, et d'un autre côté la supériorité du christianisme sur les cultes abâtardis et corrompus de l'Orient est si grande qu'à chaque progrès du christianisme correspond un progrès dans la civilisation.
Art. U et 12. Les ports de Tinhaï, Minhai et Hanoï sont ouverts au commerce. « Les sujets, français ou annamites, de la France, et les étrangers en général, pourront, en respectant les lois du pays, s'établir, posséder et se livrer librement à toutes opérations commerciales et industrielles dans les villes ci-dessus désignées. Ils pourront de même naviguer et commercer entre la mer et la province de Yunnam par la voie du Tongking, moyennant des droits fixés. »
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