IV. — Géographie résumée de l'Annam et du Tong-King
AniHun. — L'Annam n'a pas de limites hicn définies vers le Siam. Il contine au sud à la Cocliinchine, à l'est à la mer de Cliine, an nord au Tong-King. Sa superlicie est d'environ 325.000 kil. carrés. Le lilloral présente un développement de 1,200 kil. Il décrit un arc de cercle dontda convexité csl tournée vers la mer. On y rencontre au sud le cap Ba-Ké, la pointe Kéga, l'île Vache, la petite Poulo-Cécir, l'île Poulo-Sapata, le cap Paduran, les bancs de Hang-Rang et de Vung-Gong, la haie de Cameraigne, le cap Varela, le golfe de Phu-Yen, le port de Quinnham, la baie de Touranc, le mouillage de Thuan-An, à l'entrée de la rivière de Hué, et le cap Lay. Des bancs et des récifs dangereux rendent en maints endroits les abords de la côte dirOciles. Les courants des moussons y dominent. Ils soufflent du nord-est au sud-est.
Le système orographique de l'Annam se compose d'une seule chaîne de montagnes, i)arallèle au littoral, la chaîne des Mois, qui sépare les Itassins du Mékong des petits fleuves côtiers de l'Annam, Phaury, Phu, Yen, Quan-Nuy, Faï-Fo, Tourane, Hué, Dong-Hoï, Song-Giamb, Song-Cà et Song-Mâ, en général peu étendus et peu navigables, car ils déposent à leurs embouchures des bancs de sable.
Le chmat de l'Annam est malsain, surtout dans les parties basses où les chaleurs humides engendrent des fièvres et dysen-
terics. Les parties hautes du pays sont plus saines, mais les monlagnes itoisces occupées par les sauvages sont inhabitables à cause de la lièvre des bois.
Le sol de l'Annam n'est pas aussi riche en humus que celui de la basse Cochinchine ou du Tong-King. Les plantes alimentaires sont le riz (200,000 hectares), le maïs, la canne à sucre, le thé (200 hectares à Kouang-Nam), la cannelle, le poivre, l'igname, le caféier, les arbres fruitiers, et les légumes des pays tropicaux. Les plantes industrielles sont le mûrier, le coton, l'ortie de Chine, la sésame, l'arachide, le bétel, le tabac et les essences forestières propres à la construction.
Les montagnes de l'Annam renferment des minerais pour la plupart inexploités : zinc, fer et or dans les provinces de Touranc et Hué, houille à Tang-Hoa et Tourane, marais salants à Qiiin- Nam et Moc-Ngot, et, dans certaines vallées, marbre noir veiné de blanc et rose, ou marbre gris, d'une extraction facile.
Quant à la production industrielle, une loi annamite s'est longtemps opposée à son développement. Le roi pouvait requérir pour son service personnel les ouvriers qui se distinguaient par leur habileté. On signale pourtant des crépons de soie dans la province de Binh-Dinh, des vermicelles à Quin-Nam, et des alcools de riz.
Le commerce extérieur porte sur le thé chinois, les cotonnades anglaises, la porcelaine commune, les objets de toilette, de médecine, la papeterie, l'opium, etc. En 1893, le mouvement commercial général s'est élevé à 25,144,739 fr., dont près de 19 millions pour le cabotage. Le commerce intérieur porte surtout sur les produits alimentaires, les objets d'habillement et quelques pi'oduits industriels. Les affaires qui se traitent dans les foires et marchés n'ont d'importance que par leur quantité.
Une seule roule importante, la route royale, traverse l'Annam du nord au sud, mais elle est mal entretenue. Les chemins ruraux ne sont que des sentiers à peine praticables aux cavaliers. Mais on étudie le tracé d'une voie ferrée qui relierait le Tong-King à la Cocliinchine par Ninh-Binh, Tang-Hoa, Vinli, Hué, Tourane et Attopeu. La construction de cette ligne pourra seule donner de la cohésion à notre domaine colonial indo-chinois en réunissant ses portions liétérogènes.
L'ANNAM 1-]T LE TONG-KING
Géoîïraphie politique. — Lo gouvornement de i'Annam élait la monarchie absolue et sans conti ôlc. L'empereur, souverain temporel, grand pontife et juge siipr("'nic, n'était arrêté que par le code et les traditions. Bien que la direction dos alïaires reposât en théorie sur le prince, en fait il élait écarté des alïaires pendant sa jeunesse par la jalouse surveillance de ses ministres, et n'était qu'un instrument entre les mains du Comat ou conseil secret. Il y avait six ministres (rites, intérieur, finances, guerre, justice, travaux publies) et neuf degrés de fonctionnaires, dont quelquesuns subdivisés en plusieurs classes. Le pays était divisé en 42 provinces, 33 plions ou préfectures, 101 hnyens ou arrondissements et 7,709 villages. Telle était l'organisation sur laquelle a dû s'appuyer le protectorat français pour la réformer et l'améliorer. La France représente I'Annam dans ses relations extérieures, mais les fonctionnaires annamites continuent à administrer les provinces, sauf pour les douanes, les travaux publics, et, en général, pour les services qui exigent une direction unique.
Le culte des ancêtres est le plus répandu. Le culte de Gonfucius est la religion des mandarins et des lettrés. Le bouddhisme est en décadence. Quant au christianisme, longtemps persécuté, il a un certain nombre d'adhérents, surtout dans les classes pauvres.
Le code civil annamite n'est qu'un amas de coutumes locales, souvent contradictoires, que cherchent à débrouiller d'abord les magistrats municipaux, puis l'An Saht, ou chef du service judiciaire.
Les recettes du royaume se composent : 1° des impôts directs fonciers et personnels, que le gouvernement de Hué continue à percevoir; 2° des impôts indirects (alcool, opium, papier timbré, dont un tiers pour I'Annam, un tiers pour le protectorat et un tiers pour les travaux publics). Jusqu'en '189o le protectorat a dépensé plus qu'il n'a reçu, mais l'équilibre commence à s'établir, et il est facile de prévoir que les recettes l'emporteront bientôt sur les dépenses.
Le chitTre de la population a été diversement évalué. On peut le fixer à six millions d'habitants, très inégalement répartis dans les diverses provinces.
A part la capitale, Hué, composée de deux parties, la ville intérieure, forteresse construite vers 4795 par des officiers fran-
çais, et rcsidonco do la cour, et la ville extérieure où demeurent près de 3 000 liabitanis, il y a peu de villes, dans l'Annain. Ce sont surtout des agglomérations de maisons en paille : Tourane, Xuanday, Qiiin-Nam, Tang-Hoa, Quang-Ngai, etc. On signale encore Haï-Fo au milieu d'un bassin houiller, les ports de Nlia-Trang et Cam-Ranh, et Cam-Lo où les xVnnamites dissidents avaient bâti un fort pour échapper à l'action politique de la France.
Tong-King. — Le Tong-King commence au nord du cap Paklung, borde les provinces chinoises de Canton, Kuang-Si et Yunnam à Touest, prend la direction du sud-ouesl en coupant la rivière Claire, le Song-Koï et la rivière Noire, et atteint la mer au-dessus du Gong-Giang. Sa superficie est de 115,000 kil. carrés environ, et de 170,000 avec les provinces méridionales de Tang- Hoa, Nghé-An et Ha-Tinh, qui ont été rattachées à l'Annam par le traité du S juin 1884.
Le littoral formé par la mer de Chine a plus de 500 kil. d'étendue. Entre le cap Paklung et le Delta, il est bordé de falaises à pic et se découpe en îlots rocheux. On remarque deux baies principales, Oanh-Xuan et Halong. Cette dernière, profonde et sûre, peut devenir une station navale et un point stratégique de première importance. Le delta formé par les embouchures du Thaï-Binh et du Song-Koï est bordé de terrains bas et vaseux. Au sud du delta la côte est parsemée de grèves et de dunes séparées par des promontoires.
On compte deux groupes de montagnes : celui du nord ou des plateaux, celui du sud-ouest ou région des forêts. Le premier comprend plusieurs gradins étages, de constitution géologique différente, et coupés de défilés (Bac-Lé). Il envoie des contreforts secondaires entre les affluents du Thaï-Binh et sépare le versant chinois du versant tongkinois. Le second groupe comprend les montagnes qui se détachent du Yunnam et séparent le Mékong du Song-Koï. Elles envoient vers la mer des ramifications riches en gisements de toute nature, et sont continuées par une chaîne côtière pai'allèle à la mer et. couverte de riches forêts.
Les deux principaux fleuves sont, le Thaï-Binh, qui prend sa source en Chine, envoie quelques arroyos vers le Song-Koï^ et se ramifie en plusieurs bras, dont un des principaux est le Cua-:
L'ANNAM ET LE TONG-KING
Cam; le Song-Koï ou (Icuvo Rouge, qui prend sa source dans le Yunnani cl coule dans la direclion du sud-est. Il pénètre non loin de Lao-Kay sur notre territoire, arrose Hang-Noa, Sonlay, Hanoï et Hang-Hycn. Il se bifurque aurdessus de llunoï et son bras le plus important se jette à la mer par ({ualrecmboucimrcsi Ses principaux aftluenls sont ; à droite la rivière Noire, à g;uichc la rivière Claire. Ses inondations sont redoutables. Le courantcharrie alors un limon rougeâtrc quLa vain au floiivo son nom. La crue annuelle est de cinq à six mètres à' Hanoï; Dosi digues de terre glaise sont élevées sur les deux rives, mais ne sont quo trop souvent impuissantes à anrêtèn les débordements du. tleuvo. Les autres cours d'eau sont le Songea-, le Song^Mà, le Cua-Can et le Cua-Gian. On signale encore certains canaux (Plmly, ÎN'am- Dinh) et les deux lacs Bac^Llé et Gia-Long.
Le climat est moins énervant que celui de la Gochinchine, parce que les variations de la température y sont plus grandes, mais Tété est peut-être- plus terrible qu'à Saigon. Si l'Européen ne s'immobilise pas pendant cette saison, il est exposé aux insolations, à la dysenterie, à la fièvre typhoïde et au choléra. De redoutables typhons sévissent parfois aussi dans cette partie de rindo-Chine.
Le sol du Tong-King est très propre à la culture, et l'agriculture y est en honneur. Pas un pouce de terrain n'est perdu. A: peine une plante est-elle- arrachée' qu'une autre la remplace. Les principalesplanles alimentaire&cullivées'sont le riz (1,500, 000 hecT tares) qui fournit deux ou trois récoltes par an, le blé (rare), le^: maïs, le millet, les' légumes, la' canne à sucre, le café, le cacao^ le thé, la canelle et les-arbres fruitiers. Parmi les plantes indus-^ trielles, on cite le coton, l'indigo, la gomme gutte, le sésame,, l'arachide, le ricin, le gingembre, le camphre, le tabac, le bétel, le cachou, etc. Les essences forestières sont abondantes et variées-,, (plus de 200 espèces), bois de rose, de fer, ébène, santal; maisl'arbre propre au Tong-King est le bambou qui sert à tous les usages. Les mines sont nombreuses. Leurs principaux produits sont : or, argent, mercure, cuivre, étain, plomb, bismuth, arsenic, sel, houille (Hong-Haï, Kébao, Dong-Tien), pétrole, kaohn, marbre, cristal de roche, soufre, etc.
Les procédés industriels sont encore très rudiraentaires, mais< les Tongkinois ont acquis de l'habileté dans la fabrication de
certains produits : incrustations de nacre, broderies sur soie et drap, soieries, laques, chaudronnerie. D'autres industiies prendraient un grand développement, si on leur appliquait les procédés européens. Telles sont la distillerie, la décorticalion du riz, la briqueterie, etc.
Les dieux tiers des importations sont des marchandises chinoises (thé, soieiies, opium, médicaments) ou anglaises (cotonnades, tissus). La France n'importe encore que du -vin, des liqueurs, conserves alimentaires, articles de Paris, quincaillerie et confections. Le riz, la soie, l'étain et l'huile à laque constituent les quatre cinquièmes de l'exportation. Le total général des exportations et importations, qui n'atteignait en 1883 que le chiffre de 8,080,144 fr., s'est élevé en 1890 à 29,073,180, en 1891 à 47,621,246, en 1892 à 57 millions. La progression ne peut que s'accentuer encore.
La seule grande route du Tong-King est la route royale qui relie Hanoï à Hué et Saigon. Des chemins peu praticables pour les Européens relient les villes principales à cette route royale. Un premier chemin de fer a été construit de'Phon-Lang-Tliuang àLang-Son, qui sera prolongé d'un côté jusqu'.i Hanoï, de l'autre jusqu'en Chine. De nouvelles lignes sont à l'étude. Les communications par voie fluviale sont très nombreuses. Les multiples cours d'eau du Delta sont sillonnés par des embarcations indigènes et par la Compagnie des Correspondances fluviales au Tong-King. Une ligne annexe de la compagnie des Messageries Maritimes relie en outre Saigon au port tongkinois de Haïpliong, et les communications avec Hong-Kong et Yokohama sont fréquentes. Le Tong-King se trouve de la sorte relié à toutes les contrées du monde.
Le mode de gouvernement du Tong-King est le protectorat, mais l'administration immédiate des provinces et de leurs subdivisions est laissée aux mandarins annamites. Nos résidents peuvent faire révoquer ces mandarins. C'est un acheminement rapide vers l'administi'ation directe du pays par la France.
Les religions sont les mêmes qu'en Cochinchine et en Annam, c'est-à-dire la religion de Confucius pour les lettrés, le bouddhisme très altéré pour le peuple, et partout le culte des ancêtres. Le christianisme s'étal)lit facilement au Tong-King, où l'on compte déjà près de 500,000 catholiques, sous la direction des
L'ANNAM KT LE TONG-KING
pi'étros français des missions étrangères et de dominicains espagnols.
Très dense, surtout dans le Delta, la population s'élève de 10 à 12 millions d'habitants. Les villes principales sont Hanoï, sur la droite du Song-Koï (67,497 hab.); Bac-Ninh, Lang-Son, Ïhaï-Nguyen, Sontay (4,000 hab.), Nam-Dinh (25,000 hab.), Haï-Dzuong, Ninh-Binli, Ycn-Hoa; Haïphong, le port principal de la région; Quang-Yen et Laokaï.
Telle est la situation à l'heure actuelle (juin 1899). Elle pourrait être plus brillante. Il est certain que les pirates continuent leurs ravages, aidés et soutenus sous main par les Chinois. A diverses reprises, il a fallu diriger contre eux de véritables expéditions, et les déloger de repaires construits dans toutes les règles de l'art, et, sans nul doute, grâce à la connivence d'Européens anonymes. Ces déprédations entretiennent un malaise général. L'ancienne dynastie a conservé des partisans et les Chinois, nos redoutables voisins, n'ont pas renoncé à leurs convoitises. La sécurité matérielle n'est donc pas assurée. D'un autre côté, et ceci doit nous encourager, les indigènes commencent à s'habituer à nous. Il préfèrent aux caprices administratifs des mandarins nos procédés parfois brutaux, mais toujours fondés sur la justice et le respect de la dignité humaine. Peu à peu s'opère une sorte de tassement. On commence à mieux apprécier les richesses du sol. Aussi comprend-on que, dans sa récente visite à Hanoï, un prince, que son origine ne disposait pas à flatter ni la République ni les républicains, n'a pu s'empêcher de rendre justice aux résullats acquis et a proclamé bien haut que l'avenir du Tong-King lui paraissait assuré. L'acquisition de cette colonie sera donc toujours un des titres de gloire et un des principaux mérites des hommes d'État qui ont fondé et dirigé la troisième Répubhque française. Il est vrai que la consécration du temps manque encore, mais est-ce trop exiger que d'attendre encore quelques années avant (lue le jugcmcnl délinitif soit prononcé sur l'avenir de cette France de l'Extrême-Orient!