‹ Les colonies francaises; petite encyclopédie coloniale publiée sous la direction de M. MaximePetit;Chapitre 1 sur 62 · I. — DE LA COLONISATION · texte numérisé non relu

I. — DE LA COLONISATION

La création de colonies par les nations riches et civilisées est un fait que l’histoire des peuples anciens eux-mêmes enregistre comme l’un des procédés d’expansion de la civilisation dans le monde. Quel qu’ait été le mobile de l’établissement des Grecs, des Phéniciens, des Carthaginois et des Romains chez les peuples barbares, commerce ou conquête politique, l’humanité en a bénéficié, la richesse publique s’en est accrue, les moeurs se sont adoucies, et les colonies fondées, aussi bien que les pays colonisateurs, en ont rapidement retiré des avantages réciproques de la plus haute importance.

La colonisation moderne ne plonge pas ses racines historiques au delà de quelques siècles. Les navigateurs portugais, puis les navigateurs espagnols, commencèrent à explorer le monde vers le xv® siècle : la découverte de l’Amérique et son occupation politique en marquèrent la grande époque. Quatre siècles écoulés depuis Christophe Colomb (l’Espagne et le Portugal étant passés au second rang des peuples dominateurs du monde) ont transformé le problème de la colonisation, sans en modifier cependant le but et les caractères.

Dans notre pays, en particulier, qui depuis François I®'* n’a cessé de travailler avec plus ou moins d’esprit de suite et un bonheur inégal à des entreprises coloniales, l’opinion a long-

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temps flotté, incertaine, hésitant à adopter irrévocablement une ligne de conduite favorable à la colonisation. C’est à peine si, depuis quelques années, on semble s’être décidé définitivement en faveur de l’expansion coloniale. Cependant les hésitations tombent, les oppositions se font chaque jour plus rares. Coloniser est une nécessité qui est apparue pour assurer l’avenir des peuples soucieux de se perpétuer, de vivre en tant qu’individualité sociale, en tant que facteur de la civilisation.

Il n’est pas inutile de donner ici un rapide aperçu de ce que l’on pourrait appeler la théorie de la colonisation. Les arguguments invoqués pour ou contre elle sont assez divers, mais ils sont tous ou presque tous d’ordre économique et social.

Les économistes doctrinaires, qui, sauf quelques exceptions, se sont montrés les adversaires ardents de l’idée coloniale, objectent que l’établissement des colonies coûte des sacrifices, en hommes et en argent, hors de proportion avec les bénéfices à en attendre et qu’elles sont un fardeau pour la métropole. Franklin disait déjà : « Si la France et l’Angleterre jouaient leurs colonies sur un coup de dés, le gain serait pour le perdant, » et le mot a été répété bien souvent depuis. Sous une autre forme, le brillant économiste de Laveleye a exprimé la même idée : « Les États qui n’ont pas de colonies, écrit-il, peuvent s’en consoler, et ceux qui en ont doivent s’apprêter à les perdre, et cette perte sera encore un gain. »

Mais n’est-ce donc pas un avantage pour l’Angleterre que d’avoir donné naissance à cette nationalité qui s’appelle les États-Unis de l’Amérique du Nord? L’immense Brésil n’est-il pas l’émanation dernière, le suprême espoir du petit Portugal, qui se sent revivre dans ce jeune fils plein de sève à qui il peut confier en sécurité les souvenirs de Camoëns, de Vasco de Gama et de Magellan? La nationalité originelle des habitants d’un pays neuf est à ce point importante que les Italiens ont grandement développé leur commerce avec la République Argentine depuis que leur émigration s’y est portée. L’Allemagne a obtenu les mêmes résultats aux États-Unis, grâce à ses émigrants.

Veut-on condamner la politique coloniale sur un bilan de comptabilité commerciale, en calculant le prix de revient et le revenu d’une colonie? A ce compte que d’entreprises de la politique continentale seraient à critiquer dans le passé, à déconseiller dans l’avenir, à abandonner dans le présent! Faire de la politique coloniale une question de gros sous, c’est faire le calcul d’un père de famille qui lésinerait sur l’éducation de

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vu

ses enfants, sous prétexte qu’il n’en retirera lui-même aucun profit.

L’acquisition du Tonkin a coûté 332 millions. Si la dignité nationale permettait à la France d’en faire trafic, à quel prix le vendrait-elle aujourd'hui à l’Angleterre ou à l’Allemagne? Combien l’Italie consentirait-elle à payer l’acquisition de la Tunisie? Pourquoi la dernière venue dans la politique coloniale, l’Allemagne, qui a dû, par la force des choses, concentrer son activité sur des territoires moins heureusement situés, moins riches que les anciennes colonies des autres nations, pourquoi cet État fait-il des sacrifices hors de toute proportion avec les résultats obtenus, alors cependant qu’il a l’expérience des aînés en exemple? Erreur ? entraînement irréfléchi? Ni l’un ni l’autre évidemment, et il faut bien convenir que la nécessité politique seule la dirige, et qu’elle croit faire œuvre utile, bonne et profitable.

Et d’ailleurs, peut-on juger, au début d’une entreprise, ce qu’elle pourra coûter ou rapporter dans l’avenir? Les quelques « arpents de glace » que Louis XV abandonnait si aisément en 1763 sont devenus le Canada. Le pays de la fièvre et de la mort que, en 1846 encore, quelques Français voulaient évacuer, est aujourd’hui l’Algérie, qui fait avec la mère patrie un demi-milliard de commerce. Et cet estuaire du Gabon occupé sous Louis- Philippe à titre de station maritime, que l’on faillit céder aux Anglais après la guerre franco-allemande, s’est transformé en cette immense colonie du Congo français qui déborde sur l’Afrique centrale et qui nous promet pour le siècle prochain un champ d’activité illimité. Qui prévoyait en Angleterre, lors de l’expédition des premiers convicts, que l’Australie parviendrait en un temps si court au point de développement et de richesse où nous la voyons ?

Avant d’aller plus loin, il est utile de répondre encore à cette autre objection des économistes : pourquoi l’État s’occupet-il de colonisation? Ne vaut-il pas mieux que les particuliers agissent sous leur propre responsabilité? Si personne hormis l’État ne prend l’initiative en pareille matière, n’est-il pas logique de penser que l’entreprise ne répond à rien d’utile, qu’elle est mauvaise ? Dans le cas contraire, on n’exposera que les intérêts de ceux qui ont consenti à en courir les risques.

La réponse est facile : partout où il s’agit d’installer une colonie au milieu d’une population indigène — c’est le cas général — de faire vivre en commun deux races et de régler leurs rapports de telle sorte que la minorité ne soit ni opprimée ni oppressive, l’intervention de l’État est indispensable. On sait

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trop bien quelles sont les tendances naturelles des colons à l’égard des peuples indigènes; on peut observer les résultats de ces tendances aux États-Unis ou en Australie ; l’État, protecteur qui doit dicter la loi, est seul capable de se faire obéir utilement. De plus la conquête ou l’occupation politique suppose la souveraineté, etdes particuliers ne peuvent avoir la souveraineté que par délégation — ce qui revient à dire qu’un État agit alors par intermédiaire : grandes compagnies à charte et simples sociétés d’exploitation ont également, quoique dans des conditions diverses, besoin de la protection de l’État.

Il ne faut donc ni entraver les libres initiatives ni proscrirè la colonisation officielle.

Il y a dans la création des colonies trois périodes, qui correspondent à des phases bien distinctes, pendant chacune desquelles les nécessités auxquelles il faut pourvoir sont de nature particulière et différente, bien que le plus souvent elles chevauchent les unes sur les autres.

La première période est celle de l’occupation, pendant laquelle il faut conquérir, explorer et organiser au moins une administration provisoire. C’est presque toujours une période purement militaire : les dépenses sont considérables; les avantages, presque exclusivement moraux, ^ont loin de compenser les sacrifices. A cette époque alors l’opposition parlementaire, qu’il s’agisse de l’Algérie, sous la monarchie de Juillet, ou du Tonkin, sous la troisième République, fait de l’expansion coloniale son champ de bataille préféré. Et pourtant, .comme le fait remarquer de Tocqueville, « ce n’est pas la force seule qui assoit un gouvernement nouveau, ce sont de bonnes lois. Après le combat, le législateur. L’un a détruit, l’autre fonde. A chacun son œuvre ».

Vientiensuite la période de la première mise en exploitation, de la création d’intérêts et d’entreprises nationales. Le rôle de l’État s’efface un peu, celui des capitaux commence. Les premiers pionniers arrivent dans la colonie, créent des comptoirs commerciaux, des établissements industriels ou agricoles; les fonctionnaires eux-mêmes commencent à s’attacher au pays qu’ils ont pour mission d’administrer. Que d’anciens soldats et fonctionnaires d’Algérie ou de Tunisie se sont transformés en colons à la suite d’un séjour un peu'prolongé dans la colonie! On, creuse des ports, on ouvre des routes, des chemins de fer, on exploite les forêts, les mines,) et on arrive naturellement à s’intéresser au sol même, à l’industrie agricole, suivant les conditions que permet le climat : on s’installe en colon en Algérie

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et en Tunisie, on fait valoir par rintermédiaire des populations locales et acclimatées au Tonkin. A cette période, on le voit, la colonisation entre dans la voie des profits ascendants; le commerce s’accroît progressivement, les relations avec la mère patrie se régularisent et, pour peu que la colonie prospère, deviennent de plus en plus fréquentes et habituelles. Nous en sommes là au Tonkin, en Gochinchine, à la côte occidentale d’Afrique. Les concessions à des compagnies agrico-les ou industrielles peuvent rendre les plus grands services, surtout lorsqu’on oblige les concessionnaires à exécuter certains travaux d’intérêt général en échange des privilèges que l’État leur consent.

A cette période encore les progrès delà colonisation sont faciles à mesurer par l’accroissement des échanges commerciaux, de l’industrie locale, et surtout par l’extension des plantations, des surfaces mises en culture, des forêts mises en exploitation.

Enfin, avec la troisième période, on entre dans la phase d’assimilation, celle qui soulève les questions les plus délicates, les problèmes les plus difficiles, car il faut concilier comme en Algérie des intérêts souvent divergents, des races et des civilisations différentes. Nos vieilles colonies de la Réunion et des Antilles peuvent être considérées aujourd’hui comme définitivement assimilées. Alors la patrie est vraiment plus grande, plus forte, plus riche en territoire et en citoyens; elle a augmenté d’autant sa part d’influence dans le monde ; elle a accru en même temps et son patrimoine physique et son patrimoine moral. Il ne s’agit pas ici d’identifier les mœurs, les lois, les conditions économiques des colonies à celles de la mère patrie; l’assimilation dont nous voulons parler est seulement celle des aspirations, de la pensée, des peines et du bonheur éprouvés en commun. Contre cette communauté morale toujours accessible rien ne prévaut, ni les différences de climat, ni les diffé^ rences de race ou de religion. La civilisation ne peut avoir que deux objets : le bien-être des individus et leur avancement moral. Mais, suivant leurs conditions naturelles, toutes les colonies n’arrivent pas aussi facilement, aussi rapidement à cette parfaite assimilation. La Guyane, bien qu’elle soit l’une de nos plus vieilles colonies, est, à part une faible minorité de population ^ restée presque entièrement à la première phase ; la Tunisie, à peine entrée dans le giron national, paraît, au contraire, devoir franchir avec une rapidité fort grande cette triple étape, malgré l’existence d’une nombreuse population indigène de race et de religion différentes de la nôtre.

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Et, à ce propos, observons combien est peu importante la forme d’administration adoptée. Le protectorat est aussi efficace que l’annexion lorsqu’il est suffisamment étroit pour s’exercer utilement en vue de l’amélioration et de la réforme des institutions locales et du développement de la richesse publique et privée. Il a même souvent pour conséquence de ne pas froisser les populations indigènes et de faciliter la transition entre le régime sous lequel elles vivaient et l’idéal nouveau auquel on veut les amener.

Voilà donc la colonisation expliquée; mais est-elle légitimée? Comment justifier le droit d’une nation riche, peuplée, à imposer sa souveraineté à d’autres moins avancées, moins civilisées? D’abord par des raisons d’utilité, ensuite par des raisons de morale sociale.

Toute nation moderne qui ne veut pas désespérer de l’avenir doit dépenser aujourd’hui la plus grande somme d’activité possible à la fondation de colonies. Que serait la France du siècle prochain en face de la puissante Allemagne unifiée, des États- Uni^ aux espérances illimitées, de la Russie qui couvre la moitié d’un monde, de l’Angleterre qui groupe sous son drapeau plus du quart peut-être de la population du globe? Un de ces petits États dont on n’efface pas l’histoire, mais dont on ne tient plus compte dans la balance des peuples. A ce point de vue exclusivement patriotique, les dépenses, même non récupérées par les nations qui peuvent les faire, sont justifiées. La colonisation moderne est une forme de la concurrence pour la vie, rien de plus. L’avenir appartient aux grandes nations ; si l’Europe nous est fermée, sachons profiter des dernières chances qui nous restent de prendre notre place en Asie et en Afrique.

De cette nécessité politique de la colonisation, on s’élève aisément jusqu’au principe philosophique même qui la commande et la justifie. Il peut être vrai que les peuples qualifiés par nous de barbares ou inférieurs se trouvent heureux dans leur barbarie ou dans leur existence de primitifs, et ne demandent pas à en sortir. Mais, si l’on admet que c’est pour les nations qui ne veulent pas déchoir une obligation de coloniser, il n’est plus indifférent que ce soit telle ou telle d’entre elles qui prenne, vis-à-vis des races primitives, le rôle d’éducatrice. Si les Français n’avaient pas occupé l’Algérie en 1830, ce n’est pas eux qui feraient aujourd’hui un demi-milliard de commerce à travers la Méditerranée, ce n’est pas la langue française qui résonnerait dans les rues de Gonstantine et de Tlemcen.

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D’ailleurs, on peut soutenir qu’une véritable mission s’impose aux peuples civilisés, celle d’élever jusqu’à eux les peuples moins avancés. La plupart du temps, il faut en convenir, les gouvernements que l’on supprime, celui du Dahomey, par exemple, sont oppresseurs, avides, féroces, sans justice, et épuisent les populations au lieu de les protéger, de leur assurer l’ordre et la prospérité, et les indigènes ne peuvent que gagner à l’écrasement du droit de la force. Sans la conquête coloniale, quand elle est le fait d’une nation civilisée, beaucoup de peuplades ne sortiraient jamais de la barbarie, et peut-être même y retomberaient si la nation protectrice venait à se retirer. Qu’était devenue l’Algérie après la disparition de l’influence romaine ? Être riche des biens de la civilisation crée le devoir de charité sociale d’y faire participer ceux qui en sont dépourvus, au même titre que l’on protège les faibles. La colonisation n’a pas besoin d’autre justification.

A un autre point de vue la colonisation peut apparaître comme un élément de paix intérieure entre les citoyens. Elle sert d’exutoire pour les aventureux, les indisciplinés, souvent individus actifs et intelligents, qui se plient difficilement à la discipline de nos vieilles sociétés.

En voilà assez pour établir l’utilité d’une politique coloniale prudente, avisée, tenant compte des ressources matérielles de la mère patrie et, s’il y a lieu, des nécessités de la politique continentale.

On distingue deux classes de colonies : 1° les colonies de peuplement, qui se créent dans des territoires inhabités ou presque inhabités, sous un climat propre au développement de la race colonisatrice; 2® les colonies d’exploitation, fondées généralement dans les régions tropicales, où la race colonisatrice ne peut s’établir à demeure ni s’acclimater aisément; elle doit se borner alors à mettre le pays en valeur en utilisant la maind’ceuvre indigène. La colonie d’exploitation est dite de plantation dans le cas particulier où, sous un climat inhospitalier pour les Européens, la main-d’œuvre locale faisant défaut, il faut l’importer d’ailleurs ; cette classe particulière de colonies n’a plus une grande importance, par suite de la suppression de la traite des nègres et de l’abolition de l’esclavage. On importe encore Cependant des travailleurs indous, chinois, néo-hébridais dans diverses colonies, à la Réunion, en Nouvelle-Zélande, aux îles Fidji, en Nouvelle-Calédonie, engagés par contrat libre et à temps limité.

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Il faut en outre faire une place à part aux postes commerciaux ou militaires occupés en différents points du globe par quelques nations européennes : Aden, Malte, Obock, Hong-Kong, Singapour, Gibraltar, qui empruntent toute leur importance à leur situation sur les grandes routes du globe, sur les points stratégiques, près des centres de production. Ces postes isolés deviennent fréquemment le n oyau de nouvelles colonies, ainsi que cela s’est produit pour l’estuaire du Gabon, simple station navale au début, pour Aden, pour Obock, pour Diego-Suarez. Mais, alors même qu’il n’en est pas ainsi, des possessions comme les îles Saint-Pierre et Miquelon, Gibraltar, Malte, Hong-Kong, donnent au pays détenteur une situation commerciale et militaire exceptionnellement favorable, surtout quand les stations navales assez nombreuses et convenablement installées peuvent se prêter un mutuel appui.

En fait peu de colonies dans le monde ont un caractère absolument tranché. La Nouvelle-Calédonie, l’Algérie, la Tunisie, sont des colonies mixtes. Au Tonkin même, il n’est pas impossible aux familles françaises de prospérer ; mais là, comme au Sénégal, comme à la Guyane, l’acclimatement est dur et pénible, et on range avec raison ces dernières colonies dans la deuxième classe.

Quant aux colonies mixtes, où l’acclimatement ne fait pas de doute, il faut, pour que le peuplement par la race colonisatrice s’y fasse aisément, que l’on puisse facilement trouver des terres disponibles, ce qui revient à dire que la population indigène ne doit pas y être trop dense.

En résumé, les colonies de peuplement, celles situées dans les zones tempérées de notre globe, sont rares : les États-Unis se sont séparés de l’Angleterre, la République Argentine n’est plus à prendre ; le Canada pourrait bien suivre ses aînés de l’Union américaine dans la voie de l’indépendance. Les colonies mixtes, qui s’élèvent moins rapidement à la richesse, qui sentent mieux le besoin de l’appui de la mère patrie, s’identifient plus complètement à celle-ci ; quant aux colonies d’exploitation, la tutelle de la nation mère apparaît comme si nécessaire que leur indépendance ne saurait être considérée comme désirable. M. Marcel Dubois, considérant que les distinctions à établir entre les colonies se ramènent en fait à la différence des climats, propose une classification fondée sur les aptitudes des diverses régions aux productions végétales logiquement exploitables. Les gisements minéraux, les conditions de la main-d’œuvre, les distances à parcourir, fixeront lorsqu’elles seront bien détermi-

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nées les éléments d’une classification définitive utilitaire et vraiment économique, mais non sociale ou politique.

Dans tous les cas, on voit que le fait même d’entreprendre la colonisation d’un territoire quelconque suppose une double condition : 1® une émigration d’un certain nombre d’individus : fonctionnaires, commerçants ou colons suivant le climat de la colonie ; 2® un apport de capitaux pour mettre en valeur les richesses locales.

Il n’est pas nécessaire que cette émigration soit bien considérable. L’Algérie n’a encore^ après soixante-dix ans d’occupation, que 300 000 Français en présence de 3 800 000 indigènes. Et cependant, si l’on veut avoir la pleine illusion d’une France orientale, d’une province nationale où le fond de la population serait musulmane, sans mélange d’aucune autre influence que la nôtre, il ne suffit plus de dépasser la mer et de s’arrêter à Alger, à Oran ou à Bône, villes qui rappellent par trop celles du littoral européen, il faut aller bien loin dans le Sud ou dans les douars chercher ce coin d’Orient où la vie locale, les mœurs, n’ont pas encore subi l’influence déformante de notre activité. Déjà, en une vingtaine d’années à peine, les 12 000 Français qui se sont transportés en Tunisie, et qui ont fait de grandes et heureuses choses, il est vrai, ont exercé une action modificatrice sur le caractère local des indigènes, au tempérament doux et souple.

L’assimilation d’une race quelconque est un problème difficile. La race anglo-saxonne, si féconde, si heureusement douée pour fonder des colonies de peuplement, c’est-à-dire pour inonder une terre vacante de flots d’émigrants, perd toute sa supériorité lorsqu’elle s’installe sur une terre déjà habitée. Là où la race indigène est faible, elle la fait disparaître, comme aux États-Unis, en Australie, en Nouvelle-Zélande : suivant l’expression de sir Charles Dilke, la race saxonne est dans le monde la seule race exterminatrice, the onlÿ extirpating race. Là, au contraire, où la race indigène est forte, bien assise, trop nombreuse pour se laisser éliminer, l’élément anglo-saxon demeure comme un corps étranger dans l’organisme dont il devra être un jour expulsé. Le mot a été dit: les Anglais sont dans l’Inde comme le fer dans la plaie.

Le tempérament des races latines est tout autre. Les Espagnols ont produit en Amérique par assimilation ou croisements divers ces populations du Mexique, si curieuses, de la Colombie, du Pérou. De même les Portugais se sont métissés au Brésil avec les autochtones. Les émigrants français du Canada et des

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Grands Lacs ont su conserver la race « rouge » et créer avec elle une originale et vivace population de métis.

« On peut affirmer, dans l’état actuel du monde, a dit Stuart Mill, que la fondation des colonies est la meilleure affaire dans laquelle on puisse engager les capitaux d’un vieil et riche pays. » Le même capital qui rapportera 3 ou 4 pour 100 dans une amélioration agricole sur le sol de France rapportera 10, 15 ou 20 pour 100 dans une entreprise nouvelle aux États-Unis, à la Plata, à la Nouvelle-Zélande, en Algérie. Il en est de même pour les sommes employées à la construction des chemins de fer. Les placements coloniaux sont donc une participation directe à la colonisation.

Cette émigration de capitaux n’est pas d’ailleurs nuisible à la mère patrie. Elle contribue, au contraire, en raréfiant les capitaux disponibles, à déterminer la recherche de placements, à relever le taux de l’intérêt. De plus, elle ne peut jamais représenter que des sommes assez minimes relativement au revenu total de la nation.

Ajoutons que les émigrants qui se décident à s’expatrier, à commencer une nouvelle existence sur un nouveau territoire, se recrutent toujours parmi les plus hardis, les plus sûrs d’euxmêmes. Ils représentent donc un élément actif fort avantageux pour les pays qui les reçoivent — exception faite pour les ouvriers et les manœuvres à la recherche d’un simple salaire.

Mais la grande utilité des colonies pour la métropole, c’est surtout de donner à son commerce un vif essor, de stimuler et d’entretenir son industrie, et de fournir aux habitants de la mère patrie, industriels, commerçants, ouvriers, consommateurs, un accroissement de profits, de salaires ou de jouissances. Cet accroissement du champ productif de l’humanité fait en même temps sentir son action sur l’ensemble des pays civilisés. Les débouchés sont agrandis, l’échange se trouve provoqué et étendu. Mais c’est la métropole qui en profite dans la plus large proportion, à moins qu’elle ne manque par trop d’esprit d’initiative et de capitaux.

Toute colonisation comporte des travaux préparatoires qui incombent à l’État : creusement de certains ports, construction de routes, aménagement des eaux, construction d’écoles, de bâtiments administratifs, etc. Une colonie peut périr dès le début, si personne n’assume la charge de ces travaux d’assainissement et d’appropriation, qui ne deviennent productifs qu’à la longue, mais n’en sont pas moins indispensables au succès de

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l’œuvre entreprise. C’est surtout à ce moment que la maind’œuvre pénale peut et doit être utilis.ée.

Le meilleur régime foncier à adopter sera le plus simple. L’Australie, la République Argentine, la Tunisie, les États-Unis, ont des systèmes de cadastration, d’enregistrement et de mutation de la propriété foncière qui favorisent l’établissement des nouvelles entreprises en évitant Valéa d’un contrôle difficile et incertain des droits réels. Cette vérité n’est reconnue que depuis peu de temps, et c’est à peine si l’on commence à adopter pour notre Algérie un système foncier simple et pratique.

Vaut-il mieux stimuler la colonisation par la concession gratuite de terres aux colons ou par la vente? Le système préconisé en Australie par Wakefîeld donne la préférence à la vente des terres, à prix fixe, mais à bas prix: les fonds provenant de ces ventes étant à leur tour employés à la préparation et à l’aménagement de nouveaux lots à vendre, et ainsi de suite. L’adjudication aux enchères, excellente dans quelques cas, peut avoir pour inconvénient de prêter à la spéculation et d’éloigner les colons sérieux. Nous ne parlons ici que des concessions individuelles. Quant au système des grandes concessions, il sera étudié en détail dans d’autres parties de cet ouvrage.

Les colonies doivent être graduellement appelées à la vie administrative; la décentralisation et une large autonomie leur, deviennent nécessaires à mesure qu’elles se développent.

La législation doit assurer aux colons une protection étroite, efficace, de leurs intérêts, stimuler leur initiative, exiger d’eux le minimum des charges fiscales, ne pas enliser leur activité dans de multiples formalités administratives. Vis-à-vis des indigènes, la justice la plus étroite, la plus honnête, est de rigueur ; il faut éviter tout ce qui peut leur paraître une spoliation, se montrer très tolérant pour leurs mœurs, leur religion, leurs préjugés mêmes et les faire concourir à l’administration locale dans la mesure où leur propre influence peut seconder l’affermissement de notre autorité.

On voit, par ces considérations diverses, combien est grande l’œuvre de la colonisation, mais en même temps combien délicate et complexe.

François Bernard.

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