‹ Les colonies francaises; petite encyclopédie coloniale publiée sous la direction de M. MaximePetit;Chapitre 2 sur 62 · DU DOMAINE COLONIAL FRANÇAIS · texte numérisé non relu

DU DOMAINE COLONIAL FRANÇAIS

La Question coloniale en France. — Depuis le jour où les Espagnols et les Portugais ont prétendu à la possession et à l’exploitation exclusives des pays découverts par leurs marins et soumis par leurs coixquistadores , il y a eu presque toujours en France une opinion soucieuse des choses d’outre-mer, et ses manifestations constituent la part spéculative de la nation à l’œuvre coloniale.

Au xvi® siècle, l’activité des explorateurs français, le nombre et la vogue des relations de voyage, la place que la question coloniale occupe dans les œuvres de pure littérature sont des preuves de l’intérêt apporté par le public aux découvertes, et même à l’occupation et à la mise en valeur des « terres neuves ». Peu nombreux sont les adversaires des entreprises coloniales, dont des auteurs considérables s’attachent à mettre en évidence les multiples avantages.

Aussi songe-t-on dès le temps de Henri IV à véritablement coloniser. Tandis que Richelieu, puis Fouquet y travaillent avec esprit de suite, soutenus les publicistes à leurs gages et par la majeure partie de l’opinion, des dissidents refusent aux Français toute aptitude aux entreprises maritimes et coloniales ; mais le public, par la faveur avec laquelle il accueille les relations des voyageurs et surtout des missionnaires, témoigne de sa curiosité et de son intérêt pour les pays lointains et encore peu connus où peut s’étendre l’influence nationale.

Est-ce à dire que la masse même de la nation soit vraiment colonisatrice? Nullement. On l’a bien vu au temps de Louis XIV et de Colbert, quand le caractère économique de la colonisation française est devenu nettement marqué. Alors le commerce se lance dans les entreprises d’outre-mer; mais la nation se montre plus réservée, et refuse d’y engager les hommes et les capitaux que le gouvernement lui demande. Un peu plus Tard, elle accepte très facilement les sacrifices consentis en Amérique par Louis XIV au traité d’Utrecht.

Elle n’a pas accepté moins facilement, au milieu du XVIII® siècle, l’effondrement de l’empire français d’outre-mer; et cependant l’opinion publique ne se désintéresse alors nullement de la question coloniale. Mais elle se préoccupe des idées générales, des théories, des principes; à cet égard il n’est pas

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un seul écrivain du temps qui ne se soit montré, dans ses ouvrages, au courant des grandes questions, passionnément discutées, de la liberté commerciale, de la traite et de l’esclavage.

On sait comment, à l’époque révolutionnaire, ces question» ont reçu une solution conforme aux idées des philosophes du XVIII® siècle, et comment elles ont été à nouveau soulevées au temps du premier Empire. A ce moment encore, ce sont surtout les idées théoriques auxquelles s’intéresse l’opinion en France; mais les multiples insuccès des tentatives de colonisation à la Guyane, l’échec de l’expédition de Saint-Domingue ont amené (autant que l’habitude de s’occuper presque exclusivement des affaires européennes) une modification dans l’esprit public. L’attention se détourne complètement des questions coloniales; aussi, après la prise d’Alger, hésitera-t-on à conquérir l’Algérie et pourra-t-on même soutenir un instant qu’il convient de l’abandonner.

De cette défaillance de l’esprit public, qui s’est poursuivie jusqu'après 1870, résultent l’inaction de la France à Madagascar et en Océanie, ses hésitations dans l’Indo-Ghine orientale. Depuis quelques années seulement, grâce à l’action personnelle d’hommes d’État comme Jules Ferry, à l’œuvre éducatrice des sociétés de géographie, des explorateurs et des savants, à l’âpreté de la concurrence étrangère, l’opinion publique a repris intérêt aux choses d’outre-mer et s’est remise à discuter la question coloniale. Mais l’éducation du pays en ces matières est encore loin d’être achevée; la masse populaire n’est pas imprégnée de l’idée coloniale, et on peut craindre qu’une réaction ne se produise à la suite d’un sérieux échec. Consolider les positions acquises, en acquérir de nouvelles, voilà donc ce qu’il reste à faire.

Débuts de la colonisation française. — Les origines. — De très bonne heure, il y a donc eu en France une question coloniale ; de meilleure heure encore, les Français ont commencé à s’occuper de colonisation. Ce sont en effet de vraies colonies que les établissements fondés aux xii® et xiii® siècles, à la suite des premières croisades, dans les contrées orientales du bassin méditerranéen; et c’est une colonie qu’à l’aube des temps modernes, dès le début du xv® siècle, le Normand J ean de Béthencourt a « plantée « aux Canaries.

Auparavant déjà de hardis marins normands auraient fondé des établissements jusque sur les côtes de Guinée, et un peu plus tard, au cours du xv® siècles, des Malouins et des Basques auraient poursuivi la morue jusque dans les parages de Terre- Neuve. S’il est permis de se montrer sceptique à l’égard de ^ Colonies I.

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ces traditions, qu’aucun texte du temps ne vient malheureusement confirmer, du moins faut-il admettre que, dès la seconde moitié du xv® siècle, des marins français fréquentaient les îles du Cap-Vert. Ont-ils fait davantage? Ont-ils, comme le prétend une tradition dieppoise, devancé à la fois Christophe Colomb et Vasco de Gama avec Jean Cousin? C’est encore ce qu’aucun document contemporain authentique ne permet de dire.

Les navigateurs français au début du XW® siècle. — Par contre, il est certain que les marins de Dieppe, de Rouen et de Ronfleur ont suivi de très près les Portugais, les Espagnols et les Anglais en Afrique et dans les Indes orientales, au Brésil et à Terre- Neuve. Dès 1503, le Honfleurais Binot Paulmier de Gonneville aborde au Brésil et noue avec les indigènes du pays des relations amicales qui devaient durer jusqu’à la fin du xvi® siècle. A peu près à la même date, des matelots bretons et normands reconnaissent une partie du littoral de Terre-Neuve. Enfin, entre 1525 et 1530, des marins du célèbre armateur JeanAngo s’aventurent dans l’océan Indien jusqu’à Sumatra. Ainsi, dès la fin du premier tiers du xvi® siècle, des Français vont faire le commerce sur toutes les mers du globe alors connues, sans négliger la Méditerranée, où les Marseillais ont obtenu le privilège de la pêche du corail sur le littoral algérien entre Bône et l’île de Tabarka (1520).

Les tentatives de colonisation au XW® siècle. — Mais déjà certains esprits aspirent à mieux; François I®’^ demande quel article du testament d’Adam exclut la France du partage des « terres neuves », et Verrazano songe à coloniser les contrées salubres et fertiles dont il a, en 1526, exploré le littoral. Le Malouin Jacques Cartier et le Picard Jean-François de La Roque, sire de Roberval, ont repris ce projet un peu plus tard, mais sans succès (1534-1543). C’est également sans succès que Nicolas Durand de Villegagnon a tenté, sous le règne de Henri II, de fonder une colonie française au Brésil (1554-1560) et que l’amiral de Coligny a voulu, entre 1562 et 1565, établir une colonie protestante à la Floride. La haine jalouse des Portugais et des Espagnols n’a permis ni à l’un ni à l’autre de ces deux établissements de se développer, et le gouvernement de la métropole était trop occupé des afî'aires intérieures du royaume pour songer à soutenir efficacement les compagnons de Villegagnon, de Ribaut et de Laudonnière. Néanmoins la nation ne s’est pas désintéressée des entreprises maritimes et coloniales; malgré les insuccès des premières tentatives, malgré les guerres de religion, malgré l’apathie du gouvernement, marins et aventu-

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riers français n’ont cessé de sillonner audacieusement les océans, de projeter de nouvelles entreprises coloniales et de fonder des comptoirs, soit en Afrique, soit en Amérique.

Le premier empire colonial. — Les débuts du premier empire colonial français. — De ces multiples efforts rien ne subsiste à la fin du xvi® siècle, lors de l’avènement de Henri IV. Ce monarque intelligent comprend de bonne heure l’utilité des colonies, en encourage la fondation, et c’est avec lui que commence vraiment le premier empire colonial français. Alors les efforts ininterrompus des Malouins du côté du Canada ont pour résultat la constitution d’établissements français en Acadie et à la Nouvelle-France (fondation de Québec par Champlain, 1608), cependant que des navigateurs français continuent à fréquenter les Antilles et les côtes septentrionales de l’Amérique du Sud, le Sénégal et le cap Vert, le littoral de la Guinée, et, dans l’océan Indien, s’aventurent jusqu’aux îles de la Sonde.

Pendant le ministère de Richelieu, tandis que les coureurs des bois et les missionnaires remontent le Saint-Laurent et parviennent aux grands lacs, c’est aux petites Antilles (Saint- Christophe, la Guadeloupe, la Martinique), c’est à la Guyane, c’est au Sénégal que sont fondées de nouvelles colonies françaises. Richelieu, pleinement convaincu de la situation admirable du royaume entre la Méditerranée et l’Océan, non moins persuadé que Henri IV de la nécessité pour la France de se constituer un grand empire d’outre-mer, encourage de tout son pouvoir la fondation de différentes compagnies de commerce et de navigation, dont la dernière, la Compagnie des Indes orientales de 1642, a pour but la colonisation de Madagascar. Malheureusement, les troubles qui marquent la minorité de Louis XIV entravent (de 1642 à 1661) l’essor maritime et colonial de la France; ni à la Guyane, ni au Sénégal, ni à Madagascar, il n’est possible de s’installer solidement ou définitivement, et même au Canada et aux Antilles la domination française est bien chancelante quand, en 1661, Colbert commence à s’occuper des colonies.

Ses progrès au temps de Colbert. — Ce serait une erreur de croire que Colbert a fondé, d’un bout à l’autre de sa vie, sa politique coloniale sur les mêmes principes immuables; il s’est au contraire laissé instruire par les faits, et il a modifié sa manière d’agir conformément à leurs enseignements. Aussi, après avoir voulu d’abord confier le développement et l’exploitation des colonies françaises à deux grandes compagnies qu’il

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fonda en 1664 (Compagnie des Indes occidentales, Compagnie des Indes orientales), comprit-il qu’il devait, pour donner à la France un puissant empire d’outre-mer, ne pas entraver l’initiative individuelle. De bonne heure Terre-Neuve, l’Acadie, le Canada, les Antilles, la Guyane deviennent des colonies royales jouissant de la liberté de culture, d’industrie, de commerce et même de conscience ; aussi ces territoires — que l’acquisition des pays compris jusqu’à la baie d’Hudson, de la Louisiane, de la partie occidentale de Saint-Domingue, de Tabago et de la Dominique a singulièrement augmentés — ne tardent-ils pas à prendre pour la plupart un merveilleux essor. Par contre, malgré de très réels’ et persévérants efforts, les colons français n’ont pu s’établir d’une manière solide qu’au Sénégal sur la côte africaine de l’océan Atlantique, qu’à Bourbon dans l’océan Indien. Ni en Guinée, ni à Madagascar, nos comptoirs n’ont subsisté, et ceux de l’Inde sont encore insignifiants à la mort de Colbert (1683).

L'empire colonial français sous les successeurs de Colbert. — Malgré les fautes commises par les successeurs de ce grand ministre et malgré les guerres presque continuelles qui marquent la fin du règne de Louis XIV, la domination française a progressé entre 1683 et 1715 aux Indes grâce à François Martin, au Sénégal grâce à André Bruë. Malheureusement il n’en a pas été de même en Amérique, où le gouvernement royal applique de très bonne heure la révocation de l’Édit de Nantes et prend peu à peu le contre-pied du système libéral préconisé par Colbert après 1670. La prospérité des Antilles ne tarde pas à s’en ressentir, et bientôt commence le recul de la France dans les mers américaines; dès 1696, l’île de Sainte-Croix est volontairement abandonnée. Puis la guerre de la succession d’Espagne vient arrêter les lents progrès de la France en Louisiane et livre l’Acadre aux Anglais.

Le traité d'Utrecht. — Même sur ce point, cependant, rien n’était définitif en JJ12; mais Louis XIV n’hésita pas à cette date à acheter la paî#en Europe par des sacrifices aux colonies. Les traités d’Utrecht nous firent perdre dans l’Amérique du Nord nos forts de la baie d’Hudson, nos établissements de Terre-Neuve (où le droit de pêcher et de sécher le poisson sur les côtes nord et ouest de l’île fut seul réservé à nos marins) et l’Acadie — c’est-à-dire l’embouchure du Saint-Laurent, — et, aux Antilles, Saint-Christophe ; Sainte-Lucie fut déclarée neutre ; enfin, en Guyane, la France dut renoncer à ses prétentions sur le « Cap du Nord » et la rive gauche du fleuve des Amazones. En dépit de ces

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sacrifices, l’empire colonial français demeurait encore en 1715, après celui de l’Espagne, le plus étendu qui fût alors ; et, au point de vue économique, il était aussi important que tous les autres.

Essor économique au commencement du règne de Louis XV.

— Son importance économique et même territoriale s’augmente encore considérablement lorsque la France sort de la crise financière dont les opérations de l’Écossais Law marquent le terme. Alors, à partir de 1723, si la colonisation demeure languissante en Louisiane et à la Guyane, si elle se développe avec lenteur au Canada et au Sénégal, elle prend un essor admirable aux Antilles, aux Mascareignes (Bourbon, île de France) grâce à La Bourdonnais, aux Indes grâce aux efforts continus de Lenoir et de Dumas, qui préparent patiemment les voies à Dupleix. Mais l’Angleterre — dont les concessions faites parla France àUtrecht ont accru les prétentions à la prépondérance maritime, dont les intérêts sont partout en conflit avec les intérêts français — ne cesse de surveiller d’un œil jaloux l’efflorescence de nos colonies et saisit la première occasion favorable pour entrer en lutte ouverte avec la France et pour ruiner son empire d’outre-mer.

Désastres de la guerre de Sept ans. — Toutefois, malgré la supériorité écrasante de sa marine, elle n’y parvint pas immédiatement. Une première guerre, commencée indirectement dès 1740, déclarée officiellement en 1744, se termina en 1748 sans dommage pour l’empire colonial français, grâce à l’énergie de la nation et à l’initiative de quelques hommes intelligents et audacieux, au premier rang desquels il faut placer Dupleix. Malheureusement le gouvernement ne voulut pas comprendre que la paix d’Aix-la-Chapelle n’était qu’une trêve, et il ne fit rien pour se mettre à même de lutter avec succès contre l’Angleterre. Non content de se désintéresser du Canada et de la Louisiane (dont il ne comprend pas plus l’importance que ne la comprend la nation), il anéantit en quelque sorte à plaisir l’œuvre de Dupleix dans l’Inde, dans l’espoir — que partage la Compagnie des Indes

— d’éviter ainsi la guerre avec l’Anglete^e. Mais la guerre était inévitable, l’Angleterre et la France se dressant partout en face l’une de l’autre et poursuivant partout le même but : dans l’Amérique du Nord, aux Antilles, en Afrique et dans l’Inde. Lorsque le gouvernement français, après une série d’agressions en pleine paix, après la capture injustifiable de nos bâtiments de commerce, se décida à la déclarer, du moins eût-il dû concentrer toute son attention sur la guerre maritime ; il se laissa, au contraire — à tort, ou à raison, les historiens discutent encore ce point — entraîner à s’alliera l’Autriche contre

Les colonies françaises en 1683, en 1715, en 1763'

Les taches noires indiquent l’étendue du domaine colonial.

Les colonies françaises en 1815. Empire colonial français en 1870, en 1900. Les taches noires indiquent l’étendue du domaine colonial.

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la Prusse et s’occupa à peine des colonies. Celles-ci, la marine française une fois anéantie, ne reçurent plus de secours de la métropole et ne tardèrent pas à succomber; Montcalm et ses compagnons ne purent que sauver l’honneur du drapeau à la Nouvelle-France, et, dans l’Inde, les fautes inconscientes de Lally-Tollendal achevèrent de perdre une situation déjà presque désespérée depuis l’année 1754.

Traité de Paris (1763). Ruine de Pempire colonial français. — Aussi le traité de Paris du 10 février 1763 fut-il absolument désastreux : le Canada, l’île Royale et toutes les autres îles du golfe du Saint-Laurent, la rive gauche du Mississipi, sauf la Nouvelle- Orléans, Grenade et les Grenadines, Saint-Vincent, la Dominique, Tabago, le Sénégal, voilà ce que la France dut alors abandonner à l’Angleterre. En même temps, elle cédait à l’Espagne la Nouvelle- Orléans et la partie de la Louisiane située sur la rive droite du Mississipi, en dédommagement de la perte de la Floride. Saint- Domingue, la Guadeloupe et la Martinique, la Guyane, Gorée au Sénégal, les Mascareignes, quelques comptoirs sans importance dans l’Inde, voilà tout ce que conservait la France, à qui l’Angleterre cédait d’autre part les îlots de Saint-Pierre et Miquelon dans les parages de Terre-Neuve. C’était vraiment la ruine de l’empire colonial français.

Nouveaux essais de colonisation. — Néanmoins, ni le gouvernement (à la tête duquel se trouvait alors le duc de Choiseul) ni la nation ne se découragèrent; ils tentèrent de concert, dès l’année 1763, de tirer parti des rares territoires d’outre-mer demeurés français et d’en occuper de nouveaux. De là, des essais infructueux de colonisation à la Guyane; de là, les tentatives avortées de Modave et, un peu plus tard, de Benyowski à Madagascar ; de là enfin, sous Louis XVI, après la guerre d’Amérique et le traité de Versailles (qui nous rendit Sainte-Lucie, Tabago et le Sénégal), des projets d’établissement en Indo-Chine que la Révolution empêcha d’exécuter.

La Révolution et les colonies. — Ce n’est pas seulement de nette manière que la Révolution a nui à l’empire colonial de la France ; les tergiversations, les équivoques de la Constituante et de la Législative ont aggravé encore, aux Antilles, une situation que la politique insouciante de l’ancien régime et les « journées » retentissantes de l’année 1789 avaient rendue presque désespérée. Dès 1790 la guerre civile est déchaînée à Saint-Domingue, et la guerre servile vient bientôt l’aggraver davantage encore. Toutefois la politique résolue qu’adopte la Convention dès 1793 (émancipation des esclaves, union politique et commerciale des

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colonies avec la métropole) ne tarde pas à donner des fruits : elle arrête quelques années encore, l’effondrement complet du premier empire colonial, aux débris duquel s’ajoute alors, au traité de Bâle, la partie espagnole de Saint-Domingue.

Anéantissement du premier empire coionial français sous Napoléon 1^^. — Malheureusement, ni l’aventureuse expédition d’Egypte, ni la cession momentanée de la Louisiane à la France, ni l’expédition de Saint-Domingue n’ont permis à Napoléon I®'*, malgré son ardent désir et ses persévérants efforts, de reconstituer un puissant empire colonial. Contrecarré partout par l’Angleterre, l’empereur a dû, dès le jour où il n’a plus eu de flottes, renoncer à la lutte maritime contre notre implacable ennemie, lui abandonner nos dernières possessions d’outre-mer et chercher dans la lutte européenne le meilleur moyen de recouvrer les colonies perdues. A la fin de 1811, la France est exclusivement réduite à son territoire continental.

Aussi le traité de Paris de 1814 consacre-t-il la ruine complète de notre premier empire colonial. Saint-Pierre et Miquelon, la Guadeloupe et ses dépendances, la Martinique, la Guyane, le Sénégal et les comptoirs de la Guinée, l’île Bourbon, les établissements de l’Inde, voilà tout ce qui nous est alors rendu. Abstraction faite des immenses espaces du contesté franco-brésilien, la France d’outre-mer est alors moins étendue que le département de la Gironde et n’occupe plus sur le globe qu’une place imperceptible.

Constitution du second empire colonial. — Premières acquisitions sous la Restauration et la monarchie de Juillet. — Cependant nos hommes d’État ne se sont pas découragés et ont entrepris de bonne heure l’immense tâche de constituer un nouvel empire colonial français. Ils ont d’abord travaillé avec succès, aussitôt après 1815, à maintenir nos anciens droits sur certains points encore inoccupés — sur Madagascar en particulier — et ont essayé de mettre en valeur certaines de nos possessions; puis ils ont, dès le 5 juillet 1830, préludé à la conquête de l’Algérie par la prise d’Alger.

La monarchie de Juillet ne s’est pas contentée de ce legs de la Restauration. Elle l’a augmenté en conquérant les villes du littoral algérien, puis en se décidant à se substituer aux droits et aux prétentions du gouvernement turc et en effectuant, malgré tous les efforts d’Abd-el-Kader, la conquête des Hauts-Plateaux (1830-1847). En même temps le gouvernement de Louis-Philippe a fondé quelques établissements sur les côtes de la Guinée (Côte

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des Graines et Côte dTvoire, Côte d’Or) et du Gabon, et a établi le protectorat français autour de Madagascar et sur une partie du littoral de la Grande Terre, ainsi que sur une série de petits archipels de la Polynésie (Tahiti, Gambier, Marquises, Touamotou, etc.).

Ainsi a commencé à se constituer, sur les points du globe où il était encore possible de faire de nouveaux établissements, un second empire colonial français.

Progrès de la France coloniale sous Napoléon 111. — Les gouvernements suivants ont poursuivi avec persévérance l’œuvre si bien amorcée. Dès 1851 la France travaille à reprendre pied au Dahomey où, sous l’ancien régime, elle avait à différentes reprises fondé des comptoirs, et elle travaille encore sous le second Empire à développer son influence de ce côté. En même temps elle achève la conquête de l’Algérie (Grande Kabylie), commence à s’avancer vers le Sahara, après avoir descendu dès 1844 les pentes méridionales de l’Atlas saharien (soumission de Biskra), et réussit avec Faidherbe à développer d’une manière inattendue les établissements français du Sénégal, tandis que de Lastelle, Lambert et Laborde essaient, sans succès, de lui donner Madagascar. C’est encore au second Empire que la France doit ses premiers établissements solides dans l’Indo-Chine orientale (conquête de la Cochinchine, protectorat du Cambodge) et l’acquisition de la Nouvelle-Calédonie.

L’œuvre coloniale de la troisième République. — Tous les gouvernements qui se sont succédé entre 1815 et 1870 ont donc travaillé fructueusement à reconstituer à la France un empire d’outre -mer; avec plus de succès encore y a travaillé le gouvernement de la troisième République, à partir du moment où la libération du territoire métropolitain et la reconstitution de nos finances et de notre armée lui ont vraiment permis d’agir. En vingt ans, explorateurs, marins et soldats ont fait la conquête du Sahara algérien jusqu’aux grandes oasis de Varchipel touâtien inclusivement, et reporté fort loin dans le Sud la « ligne de protection et d’expansion saharienne » ; ils ont conquis la Tunisie ; ils ont transformé nos possessions du Sénégal et de la Guinée en un vaste empire qui va sans interruption de l’océan Atlantique au lac Tchad, des steppes du Soudan septentrional au golfe de Guinée; ils ont poussé du Gabon jusqu’au Nil et jusqu’au Tchad, à travers l’immense bassin du Congo, pris possession d’îlots perdus dans le sud de l’océan Indien, conquis Madagascar, occupé les Comores, planté le pavillon français au fond du golfe d’Aden (à Obock et à Djibouti), enfin.

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augmenté du Tonkin, de l’Annam et d’une partie du Laos les possessions de l’Indo-Ghine orientale.

Malheureusement, les efforts de nos explorateurs, de nos marins, de nos soldats n’ont pas toujours reçu du gouvernement français la sanction qu’il était légitime d’en attendre ; parfois ont été signées des conventions comme celle du 5 août 1890; parfois se sont produits des reculs comme celui que stipule le traité dit « déclaration additionnelle du 21 mars 1899 à la convention franco-anglaise du 14 mars 1898 ». Sans doute, il n’y a là rien de comparable aux dates néfastes de 1713, de 1763 et de 1814 ; mais la dernière de ces conventions n’en constitue pas moins un abandon de territoires qui étaient bien nôtres et que nous occupions réellement. Aussi, et malgré qu’il reconnaisse l’union — purement théorique d’ailleurs — de nos possessions du Maghreb, du Soudan et du Congo, cet accord est-il le plus désavantageux qui ait été conclu par la France, au point de vue colonial, au cours du xix® siècle.

État présent de l'empire colonial français. — Néanmoins l’empire colonial français constitue, présentement, un des plus considérables du monde, avec une superficie approximative de 11 millions 300000 kilomètres carrés et une population supérieure à 33 millions d’individus(l). C’est en Afrique que se trouve la plus importante partie de ce domaine colonial, où l’Algérie et son hinterland saharien, la Tunisie, l’Afrique occidentale française (Sénégal, Guinée française. Côte d’ivoire, Dahomey, territoires militaires du Soudan), le Congo français, enfin les pays français de la côte des Somalis représentent un ensemble territorial de près de 10 millions de kilomètres carrés, peuplé de plus de 9 millions d’habitants (2). Mais, sur cette immense surface, que de « terres légères et très légères » I Que de sables où le coq gaulois trouvera beaucoup à gratter sans profit! Il n’en est pas de même en Asie, où les comptoirs de l’Inde n’ont sans doute qu’une très faible valeur, mais où nos colonies de l’Indo-Chine orientale (Cochinchine, Cambodge, Annam et Tonkin) peuplées de plus de 20 millions d’individus sur 670000 kilomètres carrés,

(1) Et même de beaucoup supérieure, car les populations de la zone saharienne d’influence française et de la Guinée française, de la Côte d’ivoire, du Dahomey, des territoires militaires du Soudan, ainsi que des établissements français de rOcéanie, ne figurent pas dans ce total. Il est en effet absolument impossible d’évaluer, même de façon très approximative, la population de ces contrées à. l’heure actuelle.

(2) Pour les seuls pays pour lesquels on peut donner un chiffre plus ou moins approché, soit le Sénégal, le Congo et la côte des Somalis.

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sans valoir notre ancien empire des Indes, ont toutefois une très réelle importance économique. Ni nos possessions de Tocéan Indien (Madagascar et ses satellites : Sainte-Marie et les Comores; la Réunion; Saint-Paul et Amsterdam; Kerguelen), en dépit de l’annexion de Madagascar en 1895 — ni surtout celles d’Amérique (Saint-Pierre et Miquelon, la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane) et d’Océanie (Nouvelle-Calédonie, petits archipels polynésiens) ne peuvent, malgré leurs mérites respectifs, être comparées au groupe indo-chinois.

De même que notre empire indo-chinois est inférieur à notre empire indien du xviii® siècle, de même, dans son ensemble, ce bel empire colonial, de la constitution duquel la France du xix® siècle a le droit de s’enorgueillir, est loin de valoir celui que nos ancêtres avaient créé au xvii® siècle et dans la première moitié du siècle suivant. Sur un tel nombre de kilomètres carrés, bien petite est la surface située dans un climat tempéré ! Que de doubles emplois! Que de territoires de climat tropical dont les productions sont les mêmes, et dont, par conséquent, la rivalité sur les marchés de la métropole semble inévitable! Enfin que de surfaces inutilisables ! Ce sont là des réserves qu’il est indispensable de faire, mais en ayant soin de reconnaître en même temps que les pays tropicaux étaient à peu près les seuls, en 1830 déjà, demeurés sans maîtres, — à peu près les seuls, par conséquent, où il fût possible de s’établir.

Si, du moins, dans ces contrées où l’Européen ne peut guère songer à s’installer à demeure, mais où il peut et doit donner aux indigènes un bon régime des terres, une bonne administration, une justice équitable, la langue française finit par prédominer, l’œuvre coloniale de la France du xix® siècle sera singulièrement consolidée, et nos possessions actuelles demeureront attachées à la mère patrie par un lien indissoluble. C’est ainsi que plusieurs de nos anciennes colonies, le Canada, Haïti, Maurice conservent encore l’empreinte de la France, dont elles sont séparées depuis si longtemps déjà. Nos colonisateurs contemporains ne sauront-ils pas faire ce qu’ont si bien exécuté leurs prédécesseurs? Si, comme ils semblent le vouloir et comme il est permis de l’espérer, ils y réussissent, l’influence française n’est pas près de cesser de s’exercer à la surface du globe, ni l’empire colonial français de se développer.

Henri Froidevaux.

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