‹ Les colonies perduesChapitre 13 sur 42 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

LA RIVIÈRE SAGUENAY ET LE LAC SAINT-JEAN. — HALIFAX. — LES FRANÇAIS CANADIENS. — l'a VENIR DU CANADA.

Ce n'est pas seulement Timmense territoire du Nord-Ouest qui offre des ressources au Canada pour le développement de sa colonisation; dans la province même de Québec, il y a encore, particulièrement sur les bords du Saguenay, un champ d'exploitation fécond ouvert à l'activité des explorateurs ; là encore les terres vierges ne manquent pas et ne demandent que des bras pour les cultiver.

La colonisation du Saguenay, comme celle de l'Ottawa et du Nord-Ouest, a commencé il y a environ trente ans.

La région de la rivière Saguenay et du lac Saint- Jean embrasse un espace très vaste dans le nordest de la province de [Québec. C'est d'abord un massif de montagnes escarpées, qui viennent border à pic la rive nord du Saint-Laurent et au milieu desquelles une large déchirure donne passage à la rivière Saguenay, qui apporte au Saint-Laurent les eaux de la contrée située entre les montagnes du Labrador et le bassin de la baie d'IIudson.

Le bassin du Saguenay est couvert d'épaisses lorêts jusqu'à une hauteur de 57 milles. Sous la domî-

nation française, on considérait ce pays comme impénétrable. Le roi de France s'en était réservé la possession et le donnait à ferme à une compagnie, qui faisait renouveler son bail tous les vingt et un ans. Cette compagnie subsista après la cession du Canada à l'Angleterre; elle se consacrait au commerce du bois ; elle avait le droit exclusif de couper les bois d'œuvres, pins et sapins, moyennant une redevance de 40 cents par billot de 12 pieds.

Mais les ouvriers que la compagnie employait dans ses chantiers découvrirent derrière ces forêts épaisses toute une région propre à la culture : c'est Fimmense plateau qui entoure le lac Saint-Jean. Là, s'étendent quatre millions d'acres de terres labourables arrosées par cinq rivières, qui se jettent dans le lac. Ce sont des terres calcaires, excellentes pour la production des céréales.

En 1847, une Société par actions se fonda pour le défrichement de cette région. Des chemins furent ouverts à travers les profondes forêts qui bordent le Saguenay. On pénétra dans le bassin du lac Saint- Jean. Des défrichements furent faits, le sol fut mis en culture ; des paroisses se fondèrent et aujourd'hui cette partie du Bas-Canada, inconnue et déserte il y a trente ans, contient une population agricole de plus de trente mille âmes.

C'est ainsi que le patrimoine productif de la nationalité canadienne s'étend de plus en plus vers le Nord, de l'Atlantique au Pacifique, du bassin du Saint- Laurent et des Grands Lacs aux contours de la baie d'Hudson. Partout, dans le Saguenay, dans l'Ottawa et dans les prairies du Nord-Ouest, la colonisation se fait bien plutôt à l'aide d'éléments français que d'élé-

ments anglo-saxons. Ainsi notre race exerce une action dominante dans toute cette partie du Dominion^ où se porte le mouvement d'expansion de la civilisation canadienne^. Toute la province de Québec est énergiquement française et celle d'Ontario, qui passe pour absolument anglaise, renferme 80,000 Canadiensfrançais. Il y a dans le Dominion of Canada deux millions d'hommes d'origine latine.Les éléments français et anglais vivent à côté l'un de l'autre sans fusionner. Les haines datant des luttes du dix-huitième siècle, dont nous avons raconté l'histoire, sont éteintes dans le bassin du Saint-Laurent. Elles ne subsistent même plus dans cette Acadie dont les Anglais ont traité si cruellement, en 1755, la population française. Les descendants des malheureux Acadiens que les Anglais expulsèrent jadis, sont peu à peu revenus sur. les terjes de leurs ancêtres. Les Français comptent pour un septième dans la population des trois provinces maritimes, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse, l'île du Prince-Edouard, qui atteint au total le chiffre de 900,000 âmes.

Halifax est la métropole des provinces maritimes du Canada, comme Montréal est la métropole du bassin du Saint-Laurent. Halifax est le chef-lieu de la Nouvelle-Ecosse. Elle a environ 30,000 habitants. Son port, qui s'ouvre sur la baie de Chebuctoo, peut abriter mille navires. La passe par laquelle les bâtiments entrent dans le port est extraordinairement facile. A son embouchure, une île très large fait l'effet d'un brise-lames contre les vagues de l'Atlantique. A rOuest de cette île, un banc indiqué par un phare se dirige vers le continent, laissant un chenal très profond pour pénétrer dans le port.

Halifax est pour les Anglais ce qu'étaient autrefois

Louisbourg et Québec pour les Français : une forte-

resse redoutable en môme temp'; qu une \ille de commerce. Cette citt est protégée par lefort de York- Redoubt, qui e^t armé d une formidable artillerie. De

il8 LES COLONIES PERDUES.

tous côtés, sur les rives escarpées qui défendent Tap. proche de la ville, les Anglais ont établi des batteries. La citadelle s'élève à 250 pieds au-dessus de la ville, et . deux régiments de ligne, sans compter les troupes de Tartillerie et du génie, sont en garnison d'une manière constante à Halifax. C'est pour les Anglais le Gibraltar du Nouveau-Monde. La Nouvelle-Écosse est bien cultivée et abonde en ravissants paysages. C'est là qu'est la vallée d'Annapolis, où, poumons servir d'une expression de Joseph Howe, « vous pouvez chevaucher pendant 50 milles sous un berceau de pommiers en fleurs ». La Nouvelle-Ecosse a une superficie de 21,700 mètres carrés ; le Nouveau-Brunswick en a 27,300 et l'île du Prince-Edouard en a un peu plus de 2,000.

Les deux dernières colonies britanniques de l'Amérique du Nord, la Colombie britannique et l'île de Vancouver, sont encore, on peut dire, à l'état d'enfance. Leur superficie n'est pas exactement connue et leur population, composée d'éléments très divers, s'élève à une cinquantaine de mille âmes. Les provinces maritimes du Dominion sur le Pacifique sont évidemment destinées à un grand développement commercial. Mais tout y est encore à faire.

Nous avons décrit, aussi complètement que nous l'a permis le cadre restreint de cet ouvrage, la situation actuelle du Dominion du Canada, de ce vaste empire qui est aussi étendu que celui des États-Unis, bien que sa population soit dix fois moins nombreuse. Une partie de l'immense territoire canadien est frappé de stérilité par le froid. Mais les terres cultivables n'en présentent pas moins une immense superficie et sont susceptibles, d'après les calculs les plus modérés,

de nourrir plus de cent millions d'hommes. LeS moyens de communication naturels sont aussi faciles qu'aux États-Unis, et les moyens de communication artificiels, les chemins de fer, vont y prendre le même développement. C'est une grande nation arrivée maintenant à l'âge viril qui occupe l'espace compris entre TAtlantique, la baie d'Hudson, le Pacifique et la ligne des lacs américains, c'est-à-dire, en réalité, entre quatre mers.

Le développement de cette nation canadienne doit d'autant plus nous intéresser que c'est la France qui a commencé son éducation et que les éléments français figurent toujours au premier rang dans sa composition. Dans la province de Québec, il y a quatorze cent mille habitants d'origine française, peut-être même davantage, contre à peine cent mille habitants d'origine anglaise, irlandaise ou écossaise. L'Ontario, sur ses 1,850,000 habitants, ne compte que 100,000 Canadiens français ; les provinces maritimes de l'Atlantique en renferment 125,000 sur une population totale de 900,000 âmes. Les deux éléments se partagent le Manitoba. Dans le Nord-Ouest, les colons sont, en majorité, des métis issus des unions des Français du Canada avec des femmes indiennes En résumé, l'élément français doit compter pour 1,700,000 âmes dans la population totale du Dominion. La race française, si peu féconde en Europe, est très prolifique au Canada. Dans la province de Québec, les familles de six enfants sont nombreuses, celles de dix enfants ne sont pas rares. Nulle part la transplantation des Français n'a aussi bien réussi que dans cette Amérique du Nord qui forme aujourd hui un des plus beaux fleurons de la couronne britannique.

Devant les résultats si considérables qu'ils ont déjà obtenus, les Canadiens sont pleins d'espérances sur l'avenir qui leur est réservé. Ils voient leur pays appelé à jouer un grand rôle non-seulement économique, mais même politique dans le Nouveau-Monde. Ces espoirs paraissent n'avoir rien de chimérique, quand on songe à la rapidité de l'accroissement du Canada dans cette dernière période. Dans un siècle, si la progression actuelle continue, il y aura dans le Dominion cinquante millions d'hommes, dont vingt millions au moins d'origine française ; et nous ne comptons pas le contingent que pourrait fournir l'émigration européenne, si elle se détournait en partie des États-Unis pour se porter vers le Canada.

Il y a un demi-siècle^ on eût pu penser que ce grand État finirait par se laisser absorber par les États-Unis et ne formerait plus qu'une fraction, importante il est vrai, de la nation américaine. Mais aujourd'hui le Canada se sent assez fort pour aspirer à avoir son autonomie et son existence propre. quand il coupera le câble qui le retient à rAngloterrc 11 y a un parti annexionniste dans rOntario qui, entouré par les grands lacs est par cette voie en communications fréquentes et continues avec les Etats-Unis Mais ce parti diminue de jour en jour d'influence. LordDufîerin exprimait, sous une forme humoristique, les véritables sentiments des Canadiens vis-à-vis des Américains des Etats-Unis, quand il disait dans un grand banquet donné à Winipeg : « Le Canada aime et admire les Etats-Unis, mais de cette afTection amicale, franche, qu'une jeune fille qui est tout cœur éprouve pour quelque gros cousin hardi, tout frais émoulu de l'école, surabondant de goûts matériels et bon enfant : la jeune fille sait que

ledit cousin est plus fort qu'elle, qu'il a de meilleurs muRcIps, qu'il a dos sous plein son porte-monnaie,

qu'il peut fumer force cigares et fl&ner de çà de là sur les places publiques avec plus d'ostentation que ne lui permettent, à elle, les convenances de sa position. Elle l'admire pour son embonpoint, sa force et sa

prospérité. Elle Taime et rit elle-même de l'amitié affectueuse, loyale, qu'il lui témoigne, en même temps que de ses airs protecteurs. Mais elle ne pense pas à un sentiment plus tendre et à des relations plus intimes, et l'image du corpulent cousin ne vient pas un seul instant troubler ses méditations virginales ».

Les noms de vaillants hommes de. mer, doués en même temps de toutes les qualités d'administration^ brillent, dans l'histoire du Canada français, bien peu d'années même avant sa perte définitive. Parmi eux, il est impossible de ne pas rappeler La Galissonnière, qui avait tant fait pour l'organisation de la colonie; et qui, en 1745, avec des forces inférieures, sans autres secours qu'une escadre décimée par les maladies, repoussa les Anglais de la Nouvelle-France. Dans la même année, paraît, pour la première fois, le nom d'un vaillant marin, Lamotte-Piquet, qui, tout jeune encore, sauve, dans une traversée du Canada en France, la Renommée dont le commandement lui fut cédé par Kersaint grièvement blessé, après avoir lutté successivement contre deux frégates anglaises et un vaisseau de ligne de 70 canons.

Le Canada ne peut plus songer à se fondre dans les

Etats-Unis. Sa destinée est de fonder une grande puissance rivale de la confédération américaine. Les Canadiens n'ignorent point d'ailleurs qu'au moment opportun, ils obtiendront de l'Angleterre leur indépendance, sans avoir besoin de faire appel à la force, comme jadis les compatriotes de Washington. Et c'est justement le désir de préserver cette future indépendance qui contribue, pour une très forte part, à retenir les Canadiens sous l'autorité intelligente et libérale de l'Angleterre.

^^\^/\/\/ws/\^^

Page 1