CHAPITRE I
DUPLEIX. — SA NAISSANCE, SON CARACTÈRE, SES PROJETS. — LES PRINCIPALES CAUSES DE SA CHUTE. — INDIFFÉRENCE DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS. — IDÉES ÉTROITES ET PRÉCONÇUES DE LA COMPAGNIE DES INDES. — DUPLEIX EST UN HOMME EXCEPTIONNELLEMENT DOUÉ.
Deux hommes bien difTérents de tempérament, de caractère et de talent occupent une place considérable dans ce qu'on pourrait appeler l'histoire, trop courte, hélas! delà conquête de l'Inde par quelques Français. Ces deux hommes sont Dupleix et Mahé de la Bourdonnais. Peut-être, malgré les fautes impardonnables du gouvernement français et l'étroitesse de vues de la Compagnie, peut-être leur union eût-elle pu changer la face des événements. Hâtons-nous de dire que la faute n'en saurait être imputée à Dupleix. On verra, d'ailleurs, au fur et à mesure des événements, quelle fut la prépondérance française, quand ces deux hommes furent unis, et comment leurs discordes sans cesse renaissantes compromirent, à
difl'érentes reprises, le sort si difficile de la colonie livrée presque à ses propres ressources.
Dupleix est un homme antique, dans toute la force du mot. Sa personnalité s'efface toujours devant la grandeur de la cause à laquelle il s'est voué tout entier. A la lettre, on n'aperçoit pas un défaut dans cette nature d'élite que le succès n'aveugle pas et que les revers trouvent prête à la lutte. Au coup d'oeil du militaire, il joint la fermeté la plus imperturbable, et jamais il ne désespéra, môme dans les circonstances les plus désespérées. Il ne faut pas oublier non plus qu'il n'a pasàlutter seulement contre les hommes et les événements; son ennemi le plus acharné, le plus terrible, c'est la coupable indifférence de la métropole. Non seulement on ne le soutient pas, mais on l'accable de reproches. La plupart du temps, ce sont des récriminations qui répondent à ses demandes réitérées de secours.
Il faut être fièrement trempé, pour ne rien perdre de soi-même dans de telles circonstances. Dupleix, lui, grandit dans cette lutte qui perd son œuvre et, de jour en jour, détruit un de ses rêves. Plus tard, on forcera les généraux de la Convention de vaincre, sous peine de châtiment; lui, on le force de renoncer à la victoire, de jeter dans les mains, pour ainsi dire, de ses ennemis, qui sont les ennemis de la France, les résultats acquis à force de veilles, d'énergie et d'héroïsme. Ce vainqueur est contraint de renoncer à sa victoire et, chose incroyable si elle n'était vraie, il faut qu'il vienne en France, pour se justifier d'avoir osé vaincre. Cette étrangeté criminelle, -car c'est la patrie qui en subit les conséquences, n'est-elle pas une preuve du désarroi qui régnait dans les intelligences?
Nous verrons plus tard la série d'humiliations et
d'avanies dont on se plut à accabler les derniers jours
de cette belle existence, et qui fournissent une preuve
irréfraftablc do l'avcuglemenl des hommes. Dupleix n'en fut point diminué, mais il en mourut, désespéra', ruiné, pour avoir voulu mettre une fortune sans pareille dans les mains de son pays. Sa lutte contre les hommes fut vraiment pire et plus cruelle
que sa lutte contre les événements. Au début, c'est La Bourdonnais qu'il rencontre comme un obstacle; jusqu'à la fin, laissé dans un isolement mortel, il lui faudra voir Técbec de toutes ses tentatives pour montrer à la Compagnie la nécessité des secours matériels, de sacrifices peut-être, mais momentanés, pour préparer l'avenir et assurer la prépondérance de la France dans l'Inde.
C'est en pure perte. On ne veut pas voir; on n'ajoute aucune foi aux rapports de Dupleix, on traite de fables les dangers qu'il expose, et pendant ce temps-là les Anglais, plus perspicaces, exploitent, en habiles gens, la situation difficile d'un adversaire dont ils ne sont pas les pires ennemis, et savent tirer parti d'une complicité qui leur survient avec tant de bonheur. Rien, il faut le dire, n'est mieux fait pour mettre en lumière le génie des grands hommes que les difficultés incessantes amoncelées sous leurs pas. Dupleix n'en vit jamais la fin. Au début delà conquête, il pouvait, avec le concours de La Bourdonnais, réaliserson rêve aveclarapiditédelafoudre.Les susceptibilités et l'orgueil indomptable du marin perdirent tout. Unis, ces deux hommes étaient invincibles; mais La Bourdonnais était trop impatient de toute supériorité, pour accepter celle d'un homme qui le valait comme militaire et qui, comme organisateur, n'avait pas d'égal. Les Anglais le savent, eux qui profitèrent si bien de toutes ces discordes et n'ont pas inventé, pour coloniser l'Inde , d'autre système que celui de Dupleix.
Ainsi La Bourdonnais fut le premier obstacle à ses plans. Cet homme, admirable dans l'action, d'un coup d'œil s,i prompt et si sûr et qu'il serait permis
de comparer à Jean Bart comme homme de mer, ne savait point se dominer. La prépondérance de Dupleix le mettait hors de lui-même, et alors il agissait en fou, contrecarrait les ordres ou refusait d^y obéir. Dupleix, si patient pourtant et si habile, ne parvint jamais à adoucir les aspérités de ce caractère, et, ce qu'il y a de plus admirable, c'est qu'en présence des résultats fâcheux provoqués sans cesse par cette hostilité singulière, il n'eut pas une heure de fléchissement et poursuivit le but qu'il aurait infailliblement atteint, pour notre honneur et notre fortune, si les timidités, puis bientôt les ordres timorés de la Compagnie, n'étaient venus annihiler son action et réduire à néant ses plus belles combinaisons.
Il est nécessaire aussi de dire, pour expliquer ces choses fâcheuses, ou tout au moins pour les atténuer, que la Compagnie des Indes, constituée avec l'agrément du roi, et môme sous promesse d'être militairement soutenue, à l'occasion, se composait de gens que la perspective seule d'une affaire purement commerciale avait séduits et qui ne voulaient qu'une chose : distribuer aux actionnaires de bons dividendes. Au fond, leur entreprise consistait simplement à faire venir en Europe, au meilleur compte possible, les merveilleux produits de l'Inde, et à en tirer un bénéfice sans limites, puisqu'il n'y avait point de concurrence. Aussi, ne comprirent-ils rien, ou pas grand'chose, aux plans de Dupleix, qui n'avait pas d'autre but cependant que de détruire ou d'empôcher l'invasion anglaise. Sans doute virent-ils seulement que, pour atteindre ce but, il faudrait mettre dehors des capitaux énormes, c'est-à-dire sacrifier le présent pour assurer l'avenir ; et alors,
ils firent tant et si bien que Dupleix, leur agent, celui qu'ils honoraient naguère de toute leur confiance, fut obligé do capituler et d'abandonner à des adversaires trop heureux la fortune qu'il avait pres-
que conquise Plu^ (Il ru cncorp que Moïse, il lui fallut abandonner un pajs mor^fillcu\, conquis par son gi nio, et que le-. Anglais nd\aient plus qu'à ramasseï, sans effusion de sang, pour en laire la plus souveraine et la plus riche de leurs possessions.
Le gouvernement français n'y comprit pas davantage. Il y a des heures fatales pour les nations, des heures où devient vaine l'action des hommes les mieux doués pour les servir. La perte du Canada et la perte des Indes survinrent à deux de ces moments, bien voisins l'un de l'autre, où un pays tombe, pour ainsi dire, en décomposition et n'est plus capable du moindre effort. Deux hommes exceptionnels, Montcalm et Dupleix, ont subi les conséquences de ces heures fatales, mais sans rien perdre de leur juste renommée. On vient de voir quel fut l'homme qui lutta jusqu'à la dernière cartouche, pour conserver à son pays une colonie si française, après plus d'un siècle de séparation ; on va voir quel fut cet autre, ce Dupleix, qui voulut donner un empire à son pays, et que celui-ci récompensa en l'abreuvant d'accusations, de soucis, presque en le dépouillant. Il est permis de rappeler ces lamentables souvenirs, quand l'heure de la réhabilitation a sonné et quand la grandeur des hommes se dégage de plus en plus des nuages du passé.
Joseph Dupleix naquit en 1(397, dans le Hainaut français, à Landrecies, où son père était fermier général, homme dur, entièrement adonné aux affaires, considérant l'argent au-dessus de tout, pour les bénéfices et les honneurs qu'il rapporte, et très désireux de voir son lils suivre la môme carrière. Malheureusement, le jeune homme, en grandissant, ne montrait point de dispositions très prononcées à l'agiotage. Au contraire, tout annonçait chez lui un esprit aventureux, porté vers les grandes choses, ami des arts et surtout désireux d'imprévu. Le fermier général, tout en déplorant ces dispositions fâcheuses, faisait tout le possible pour en avoir raison ; mais il avait affaire à
forte partie, à un adolescent déjà résolu, dans le cœur duquel couvait!' indomptable énergie du futur héros. Ce mot est absolument applicable à Dupleix.
Bref, n'en pouvant avoir raison, le père jugea bon de faire voyager son fils. C'est ainsi que Dupleix visita l'Amérique et les Indes, et c'est ainsi que se développa chez lui cet esprit d'indépendance et d'initiative qui en fit un des hommes les plus remarquables de son temps. Il était tout jeune, dix-huit ans à peine, quand son père trouva le moyen de l'embarquer à bord d'un navire de la Compagnie des Indes. Cinq ans plus tard, après avoir beaucoup observé.et beaucoup vu, le jeune Dupleix, grâce à l'influence de son père, gros actionnaire de la Compagnie, • fut nommé membre du conseil supérieur et commissaire des guerres.
C'est à partir de ce moment que se dessinent les premières assises du monument que Dupleix veut élever à la gloire et à la fortune de son pays. Du premier coup il entrevoit les difficultés; mais il se sent de taille à les vaincre. Il y a là, dans sa vie, toute une période de gestation, si l'on peut ainsi dire, pendant laquelle il mûrit ses plans, pose ses jalons. Son but est de détruire d abord la rivalité de l'Angleterre et d'arriver à faire du vaste empire de l'Inde un vassal de la France. Il est inouï de voir combien, grâce à un homme de génie, ce plan grandiose était facile à réaliser, et en môme temps de compter les obstacles entassés sur les pas de Dupleix par les principaux intéressés.
Ces marchands, protégés par le gouvernement, ne voient pas autre chose que leur commerce, c'est-àdire la prospérité terre à terre de leur boutique. A qui veut leur mettre dans les mains un monde et sa mer-
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veilleuse fortune, ils répondent par des tracasseries et des avanies incessantes. La Compagnie des Indes ne comprit pas Dupleix, ou plutôt elle en eut peur. Ceci
est d'autant plus extraordinaire que le succès de l'entreprise avait, dès les premières années, sauté aux yeux de tou;, Louis XIV lui-même, probablement pouïâé par le grand Colbert, rhomme le mieux fait pour comprendre ces expéditions lointaines et riches
d'avenir, avait décrété que la noblesse ne dérogeait pas en trafiquant sous l'égide de la Compagnie, que le gouvernement s'engageait, d'ailleurs, à soutenir par la force, si les circonstances l'exigeaient.
La première chose qui sauta aux yeux de Dupleix, à son arrivée dans les Indes avec un titre quasi-officiel, ce fut le peu de souci qu'on avait de tirer parti des ressources sans pareilles, inépuisables, d'un pays à peine exploité. Jusqu'alors on s'était contenté de faire passer en Europe les produits de l'Inde, mais sans la moindre réciprocité, sans le moindre commerce d'échanges. Les hommes capables ne manquaient cependant pas, dans le personnel de la Compagnie; mais, nous l'avons déjà dit, leur action était limitée. Fondés de pouvoirs, en quelque sorte, mais sans initiative personnelle, ils exécutaient des ordres et s'en tenaient là. Ce qu'on leur recommandait de la métropole, c'était une extrême prudence et le souci constant de ne plus froisser des voisins entreprenants et patients, hardis, quoique timorés parfois en apparence, les Anglais, qui recueillirent l'héritage de Dupleix et n'ont rien trouvé de mieux, pour conquérir et soumettre l'Inde, que de mettre à exécution les plans qu'il avait conçus.
Plus on y regarde de près, plus on reconnaît la similitude des causes qui se coalisèrent, grâce à l'insouciante coinpïicité d'un gouvernement abâtardi, pour nous faire perdre les deux colonies qui sont aujourd'hui les deux plus beaux fleurons des possessions anglaises. On ne peut s'empêcher, quand on passe, à Londres, dans ce fameux Trofaigar-Square^ où toutes nos défaites sont inscrites avec une superbe sans pareille, on ne peut s'empêcher d'éprouver un
sentiment de révolte contre ceux qui nous valurent ces humiliations. Les plaques et les inscriptions se succèdent, à la mémoire des soldats qui nous chassèrent du Canada et de l'Hindoustan. Seulement, ce que les plaques se gardent bien de dire, c'est que Ja victoire était facile et assurée d'avance. Les Anglais, d'ailleurs, excepté sur mer, n'ont jamais vaincu que comme cela, et, pour eux, la bataille de Québec n'est pas un exploit plus brillant que Waterloo.
Ce qu'il y a de véritablement admirable, dans ces drames historiques, il faut se hâter de le dire et ne jamais cesser de le répéter, ce sont les hommes, les nôtres, qui, abandonnés à eux-mêmes, sans autres ressources que leur indomptable énergie, tiennent en échec les forces les mieux organisées, les armées les mieux entretenues, les mieux équipées, entourées de toutes les sollicitudes de la métropole, et succombent sous le nombre, qu'il est temps de ne plus confondre avec le destin. L'histoire ne se paie pas de mots ; elle est la grande et la seuM justicière du passé, et c'est son réquisitoire impartial qu'il faut entendre, quand il s'agit de voir clair dans les événements.
Eh bien, c'est le triste gouvernement de Louis XV qui restera, devant la postérité, seul responsable de la perte des Indes et du Canada. Non seulement les hommes funestes qui perdaient alors la France et la menaient aux abîmes ne voulaient rien comprendre à la grandeur de leur pays; au fond, ils étaient môme systématiquement hostiles à cette expansion nationale, à ce rayonnement de la France sur l'univers, et ils abandonnaient Montcalm comme Dupleix, sans se douter que les habits rouges s'emparaient de l'héritage, considéraient nos défaites faciles comme d'im-
menses victoires ^et poussaient leurs hurrahs de triomphe sur la ruine du nom français, pendant que Mme de Pompadour jonglait avec des oranges.
Immenses, en effet, ces victoires, qui donnaient à TAngleterre deux colonies sans pareilles, sans que, dans l'entourage du roi, un tressaillement se fît sentir, à l'idée de tant d'héroïsmes si vainement dépensés.
Si grand que doive toujours être le sang-froid de l'historien, ce n'est pas sans révolte qu'il enregistre de pareils faits. Montcalm et son génie militaire annihilés par les gouverneurs et contrecarrés par les criminelles dilapidations des intendants; Dupleix traîné devant les tribunaux, ruiné par cette compagnie des Indes à laquelle il voulait faire don d'un empire, voilà l'histoire de la colonisation française, sous le règne de Louis XV. Ici, les récriminations seraient vaines, peut-être déplacées, mais il est permis de faire ressortir la grande physionomie de ces deux hommes, qui, seuls, aux prises avec l'indifférence et l'adversité, ne désespérèrent jamais et ne cessèrent de lutter que frappés, l'un par la mort, l'autre par la calomnie. On vient de voir ce que fut Montcalm; la simple exposition des faits montrera ce qu'était Dupleix et ce qu'aurait pu faire un pareil homme, si la monarchie déjà croulante avait eu la force ou seulement la volonté de le seconder.