CHAPITRE III
EXPÉDITION NAVALE SOUS LES ORDRES DE LA BOURDONNAIS.— DÉPART DE l'île DE FRANCE. — TEMPÊTE DE LA MER DES INDES. — COMBAT AVEC LA FLOTTE ANGLAISE. — INDÉCISION DE PEYTON. — LA ROUTE EST LIBRE. — TERGIVERSATIONS DE LA BOURDONNAIS. — SON ORGUEIL. — PRISE DE MADRAS. — VICTOIRES DE PARADIS ET DE d'eSPRÉMÉNIL SUR LES NA- BABS. — PRESTIGE DES FRANÇAIS. — PONDICHÉRY BOM- BARDÉ. — MORT DE PARADIS. — DUPLEIX DEMANDE DES RENFORTS. — IL n'eST PAS ÉCOUTÉ.
Enfin l'expédition mit à la voile, mais, assaillie par un de ces ouragans nommés typhons, si fréquents dans les mers de l'Inde, elle se disloqua. Le vaisseau amiral perdit ses mâts; un autre navire, le Neptune^ coula. Le reste était fortement éprouvé. C'était commencer sous de fâcheux auspices. Mais une justice à rendre à La Bourdonnais, c'est que les difficultés le grandissaient, et que le péril en faisait un homme exceptionnel. Il relâcha à Madagascar et répara, comme il le put, avec une activité fébrile, des désastres inattendus. En moins de deux mois, après des prodiges d'activité inouïe, il était prêt à reprendre la mer.
Il la reprit, pour se heurter bientôt à la flotte anglaise, sous les ordres de Peyton. Celle-ci était
supérieure en nombre, et surtout supérieure en artillerie ; ce qui lui permettait de canonner, de loin, les navires de La Bourdonnais. Mais rien ne peut arrêter Tardeur de l'amiral. Le danger est son élément : il s'y jette à corps perdu, soutient seul avec son vaisseau Y Achille tout TefTort de la flotte anglaise, et la nuit met fin au combat. Il serait plus juste de dire qu'elle empêcha la défaite complète des Français.
Cependant, chose curieuse, presque inexplicable! au lever du jour, la mer est libre pour La Bourdonnais, qui n'aperçoit plus que les hautes voiles anglaises s'effaçant à l'horizon, et le lendemain il jette l'ancre devant Pondichéry . Que ne promettait pas une campagne cominençée sous de tels auspices, avec une telle fortune ? Les angoisses des jours précédents étaient effacées, ne comptaient plus. Dupleix,au comble de l'enthousiasme, accueille l'amiral comme un sauveur, mieux que cela, comme l'homme providentiel qui lui permettra de réaliser ses plans, d'éblouir les populations hindoues, grâce au prestige de la victoire. Le gouverneur connaît celui dont il veut faire son collaborateur, il sait quelle est sa décision, quelles sont les ressources de son génie de marin ; il sait que nul n'a plus de bravoure et plus d'entrain foudroyant. La Bourdonnais est l'homme qu'il lui faut; Dupleix sent que rinde leur appartient, s'ils marchent d'accord, et qu'il faut commencer par détruire la flotte anglaise.
La Compagnie anglaise s'est implantée sur des points nombreux de la côte, mais ces points sont très éloignés l'un de l'autre, sans moyens de communication autres que la grande route maritime. Une fois la flotte anglaise battue, ces centres demeurent parfaitement isolés, et rien ne sera plus facile
que de les réduire l'un après Tautre. Nous Tavons dit, le plan de Dupleix était tracé d'avance. Cet homme extraordinaire avait tout conçu, tout prévu. Il le communique à La Bourdonnais, qui du reste, l'approuve et partage l'enthousiasme du gouverneur. Le but est donc de battre et de détruire la flotte anglaise; après quoi Ton mettra le siège devant Madras, dont la chute est probable, presque certaine. Dans leur commun enthousiasme, l'organisateur et le marin ne tiennent pas compte du fort Saint-David, une redoute que devait illustrer l'héroïsme de l'anglais Clive etde ses compagnons d'armes. Avec la confiance du grand homme, Dupleix ne veut rien voir qui puisse s'opposer à la réalisation des plans qu'il a conçus. A ses yeux, avant qu'il ne soit longtemps, tous les Anglais seront chassés de Tlnde. Quel malheur que les hésitations et les jalousies de La Bourdonnais soient venues tout contrecarrer î L'entente de ces deux hommes, n'hésitons pas à écrire le mot, l'obéissance de La Bourdonnais changeait la face des choses. C'est l'orgueil de ce marin brave entre les braves qui a fait la fortune de l'Angleterre.
A partir de ce moment les défaillances se succèdent dans son esprit, ses irrésolutions ne cessent pas. D'abord, sachant que l'escadre anglaise, toujours sous les ordres de Peyton, croisait dans les parages de Geylan, c'est-à-dire à soixante lieues de Madras, il veut se jeter sur cette ville et s'en emparer par un coup de main hardi. Il va jusqu'à donner les raisons qui lui font regarder le succès camme certain ; puis tout d'un coup il change d'avis et se met à la recherche de la flotte anglaise. Pourquoi? D'abord parce qu'il a une sorte de revanche à prendre, et que, ses
vaisseaux étant mieux armés , grâce à la sollicitude de Dupleix, il croit pouvoir compter sur la victoire ; ensuite, hélas I parce qu'il a la petitesse de ne pas obéir aux instructions reçues et parce que son orgueil lui dicte la rébellion, l'idée d'agir par lui-même, de mener à lui seul, et comme il l'entendra, toute la campagne, pour en avoir tout l'honneur, au préjudice de Dupleix, dont la personnalité lui pèse.
A rapproche de l'escadre de La Bourdonnais, les Anglais se dérobent et refusent le combat. La Bourdonnais voit sans doute la faute qu'il a commise, mais son indomptable orgueil lui enjoint de ne pas la reconnaître, et, au lieu de se jeter sur Madras, comme il en avait eu l'intention d'abord, il revient à Pondichéry, dépensant dans Tinaction, le temps le plus précieux. Dupleix, c'est le cas de le dire, s'en consumait. Que de temps et que d'efforts perdus ! Enfin n'y tenant plus, il fait intimer l'ordre par ses officiers à l'amiral d'avoir à choisir entre le combat naval avec l'escadre anglaise ou l'attaque immédiate de Madras. Dans un emportement patriotique facile à comprendre, ces officiers ne sont plus maîtres d'eux-mêmes et déclarent qu'à défaut de l'amiral la flotte ne manquera pas de quelqu'un pour la conduire. Mais lui, qui connaît l'incapacité de ses lieutenants, trouve là une occasion de faire voir qu'il est indispensable et se résigne. Résultat, un échec piteux et le retour de la flotte, au grand contentement de ce malheureux homme auquel la grandçur des projets de Dupleix échappe et qui veut que tout s'efface devant luimême.
Mais que de temps perdu ! Songe-t-on aux transes de toute nature qui durent alors traverser l'esprit de
Dupleix, qui avait voulu faire de Texpédition un coup de foudre, et qui la voyait traîner en longueur, grâce aux mesquines préoccupations de l'homme sur lequel il avait cru pouvoir le plus compter? Malgré cela, Tespérance lui revient. La Bourdonnais, flatté par l'inutile expédition de son lieutenant, M. de la Porte- Barrée, reprend le commandement de l'escadre et fait voile pour Madras, vers la moitié de septembre. Neuf jours après son appareillage, le 21, la place se rendait à discrétion. La Bourdonnais s'y montra ce qu'il était réellement, l'homme du coup de main hardi ; mais, après le succès, ses hésitations revinrent, ou plutôt son besoin de se croire le premier le hanta de nouveau. L'idée le prit de traiter à sa manière, d'être le seul arbitre, dans une circonstance aussi exceptionnellement grave, et de faire fi de toutes les instructions de Dupleix, qui représentait la Compagnie.
Un fait naturel en soi, et dont les précédents étaient nombreux et faisaient loi, dans l'organisation de nos possessions de l'Inde, porta son irritation au comble : il refusa de reconnaître le conseil nommé par le gou* verneur pour former l'assemblée directrice du nouvel établissement conquis, bien qu'il en fût choisi comme le président. Au lieu de suivre les instructions de Dupleix et de remettre la ville au nabab d'Arcate, Anaverdikan, pure formalité d'ailleurs et toute de diplomatie, il se mit à traiter de son rachat avec les Anglais, agissant pour son compte et presque avec traîtrise, puisqu'il transgressait des instructions parfaitement hiérarchiques et remplaçait, par sa propre autorité, l'autorité nettement définie de la Compagnie représentée par son gouverneur.
vaisseaux étant mieux armés , grâce à la sollicitude de Dupleix, il croit pouvoir compter sur la victoire ; ensuite, hélas I parce qu'il a la petitesse de ne pas obéir aux instructions reçues et parce que son orgueil lui dicte la rébellion, l'idée d'agir par lui-même, de mener à lui seul, et comme il l'entendra, toute la campagne, pour en avoir tout l'honneur, au préjudice de Dupleix, dont la personnalité lui pèse.
A l'approche de l'escadre de La Bourdonnais, les Anglais se dérobent et refusent le combat. La Bourdonnais voit sans doute la faute qu'il a commise, mais son indomptable orgueil lui enjoint de ne pas la reconnaître, et, au lieu de se jeter sur Madras, comme il en avait eu l'intention d'abord, il revient à Pondichéry, dépensant dans Tinaction, le temps le plus précieux. Dupleix, c'est le cas de le dire, s'en consumait. Que de temps et que d'efforts perdus I Enfin n'y tenant plus, il fait intimer l'ordre par ses officiers à l'amiral d'avoir à choisir entre le combat naval avec l'escadre anglaise ou l'attaque immédiate de Madras. Dans un emportement patriotique facile à comprendre, ces officiers ne sont plus maîtres d'eux-mêmes et déclarent qu'à défaut de l'amiral la flotte ne manquera pas de quelqu'un pour la conduire. Mais lui, qui connaît l'incapacité de ses lieutenants, trouve là une occasion de faire voir qu'il est indispensable et se résigne. Résultat, un échec piteux et le retour de la flotte, au grand contentement de ce malheureux homme auquel la grandçur des projets de Dupleix échappe et qui veut que tout s'efface devant luimême.
Mais que de temps perdu ! Songe-t-on aux transes de toute nature qui durent alors traverser l'esprit de
Dupleix, qui avait voulu faire de Texpédition un coup de foudre, et qui la voyait traîner en longueur, grâce aux mesquines préoccupations de l'homme sur lequel il avait cru pouvoir le plus compter? Malgré cela, Tespérance lui revient. La Bourdonnais, flatté par rinutile expédition de son lieutenant, M. de la Porte- Barrée, reprend le commandement de Tescadre et fait voile pour Madras, vers la moitié de septembre. Neuf jours après son appareillage, le 21, la place se rendait à discrétion. Là Bourdonnais s'y montra ce qu'il était réellement, l'homme du coup de main hardi ; mais, après le succès, ses hésitations revinrent, ou plutôt son besoin de se croire le premier le hanta de nouveau. L'idée le prit de traiter à sa manière, d'être le seul arbitre, dans une circonstance aussi exceptionnellement grave, et de faire fi de toutes les instructions de Dupleix, qui représentait la Compagnie.
Un fait naturel en soi, et dont les précédents étaient nombreux et faisaient loi, dans l'organisation de nos possessions de l'Inde, porta son irritation au comble : il refusa de reconnaître le conseil nommé par le gou* verneur pour former l'assemblée directrice du nouvel établissement conquis, bien qu'il en fût choisi comme le président. Au lieu de suivre les instructions de Dupleix et de remettre la ville au nabab d'Arcate, Anaverdikan, pure formalité d'ailleurs et toute de diplomatie, il se mit à traiter de son rachat avec les Anglais, agissant pour son compte et presque avec traîtrise, puisqu'il transgressait des instructions parfaitement hiérarchiques et remplaçait, par sa propre autorité, l'autorité nettement définie de la Compagnie représentée par son gouverneur.
Cependant celui-ci, dont rien n'était capable d'ébranler la fermeté extraordinaire et qui oubliait tout, jusqu'aux offenses personnelles, pour ne rien voir que la grandeur des résultats poursuivis, ne se laissait point abattre par ces manifestations d'une vanité poussée jusqu'à la petitesse et procédait régulièrement, sans tenir compte des engagements pris, visà-vis des vaincus, par un homme qui n'avait aucun titre pour en prendre. Il le lui fit notifier par le major général de Bury etquelques-uns de ses officiers, parmi lesquels d'Espréménil ; mais La Bourdonnais, maître absolu à Madras et sûr des hommes de l'escadre, ne voulut rien entendre. Ce grand vaniteux s'e révoltait à l'idée de la moindre sujétion, invoquait des prétextes, des paroles données, se posait en victime ; puis, la colère survenant, menaçait les ambassadeurs de les faire enfermer, pour leur prouver, ainsi qu'à Dupleix, tout le cas qu'il faisait de ces négociations uniquement dirigées contre sa personne.
C'est la coutume générale et invariable que des hommes de la nature de La Bourdonnais se croient toujours les victimes des autres. Ils n'ont point de pire ennemi qu'eux-mêmes, mais les conseils les plus justes et les actes les plus raisonnables leur semblent autant d'injures personnelles. L'incroyable susceptibilité de La Bourdonnais, son caractère ombrageux, le portaient ainsi à tout mettre au pire. Suivant la mesquinerie de ses calculs. Madras lui appartenait. N'est-ce pas lui, lui seul, qui avait pris la ville? Est-ce que Dupleix y était pour quelque chose, aussi bien que tous ces officiers de l'entourage du gouverneur qui osaient venir lui dicter des conditions, à lui le seul et unique maître?
Quand on lit attentivement Thistoire impartiale de ces faits, il est impossible de se défendre d'un grand sentiment de tristesse, en voyant combien les passions humaines ont d'influence sur les événements. Plus tard, Dupleix aura beau déployer toutes les ressources de son génie, le début de cette campagne, qui aurait dû consacrer le succès, pèsera sur toutes les opérations futures, pour en accroître les difficultés. Et tout cela parce que La Bourdonnais ne voulut pas plier devant une volonté supérieure. Par bonheur, un événement heureux vint changer la face des choses. La direction de la Compagnie des Indes, ou plutôt le conseil supérieur déléguait ses pleins pouvoirs à Dupleix. En présence d'un tel fait, l'amiral n'avait plus qu'à s'incliner, et c'est ce qu'il fit. Mais restait à réparer les fautes commises, et, chose bizarre ! la Compagnie n'envoyait à Dupleix ni un vaisseau, ni un homme. Il n'était même pas question d'argent, pour faire face à une situation difficile et que chaque jour rendait plus dangereuse. Voici comment.
Les Anglais, surpris dans leur quiétude et ne s'attendant pas à rencontrer, devant eux, un homme de la force de Dupleix, n'avaient point perdu leur temps. Après la prise de Madras, la garrtison, sous les ordres de Clive, avait été autorisée à gagner le fort Saint- David, une bicoque qui devait arrêter plus tard les efforts des lieutenants de Dupleix. En outre, en habiles diplomates, ils gagnaient à leur cause le nabab d'Arcate, Anaverdikan, en lui montrant ses traités rompus par les Français et la neutralité consentie violée par eux. Cette violation n'était-elle pas une insulte directe à l'adresse du nabab? Rien ne pouvait être plus sensible à celui-ci qu'un manque de respect
à sa porsonno. Porté jusqu'alors vers les Français, surtout vers Dupleix, à cause du titre de nabab que celui-ci possédait, ce prince n'en avait pas moins un grand dédain pour ces Européens, qu'il considérait comme des marchands ; et il était homme à ressentir vivement cette blessure faite à son orgueil.
C'était une complication, et très grave. Dupleix entama des négociations pour les réduire, pour ramener le nabab à de meilleurs sentiments; ce fut en vain ; mais, tout en prévoyant le résultat, il traînait les choses en longueur et poussait, avec une activité fébrile, l'instruction militaire des quelques forces européennes dont il pouvait disposer : quelques centaines d'hommes sur lesquels il pouvait compter, munis d'artillerie et qui, bien commandés, pourraient faire merveille. Un spectre se dressait devant lui, c'està-dire qu'il entrevoyait la possibilité d'une situation retournée, la ville dePondichéry assiégée, succombant peut-être, et la fin de la domination française dans l'Inde. Que faire pour se tirer d'un aussi mauvais pas ? D'abord, Dupleix n'hésita pas et usa de ses ressources personnelles. Dans son idée, préoccupé qu'il était par la grandeur de l'entreprise, c'était un prêt qu'il faisait à la Compagnie, et dont celle-ci le rembourserait plus tard, quand toutes les affaires seraient définitivement réglées, pour son plus grand bénéfice à elle, et pour l'honneur de la France.
N'avait-il pas, en outre, des lieutenants dont il était sûr, l'ingénieur Paradis, au besoin, son fidèle général, et d'une activité sans pareille ; d'Espréménil, qui lui avait fourni déjà tant de preuves de capacité et de dévouement, et d'autres qui ne demandaient qu'à bien faire et à se sacrifier pour l'honneur et pour la
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gloire ? N'avait-il pas aussi sa femme, sa forte et digne compagne, calme comme lui, dans les mauvaises heures et toujours prête à le soutenir, à relever son âme, si elle fléchissait un peu, dans les jours de découragement? Son plan ne fut pas long à élaborer. Jusqu'à ce moment, les Européens, anglais aussi bien que français, n'ont exercé aucun prestige sur la race indoue. Nous l'avons dit, les princes, sortes de seigneurs féodaux, les toléraient sans en prendre souci, avec la persuasion intime que, d'un signe, ils pouvaient les faire rentrer sous terre. A tout prix, aux yeux de Dupleix, c'est ce prestige qu'il faut obtenir, et il n'y a pas, pour cela, d'autre moyen que la force.
Le nabab, dans l'intention de le châtier, a réuni, contre lui une dizaine de mille hommes, presque tous cavaliers, dont il a donné le commandement à un officier de confiance, Maphiskan. Pour ces guerriers, ignorants de la supériorité que donne la discipline, l'issue de la lutte n'est pas douteuse. Aussi jouent-ils, avec leurs adversaires si peu nombreux, comme le chat avec la souris, paradant, caracolant, en gens qui se disent: « Voilà des malheureux que nous tenons à notre bon plaisir I » Dupleix se rendait parfaitement compte des ressources de la coalition. Il savait que les Anglais, quoique se préparant à un grand efTort, avaient du mal à grouper leurs forces dispersées ; que, sur la côte de Coromandel, le fort Saint-David seul restait en leur possession. Avec de la précipitation, du coup d'œil, de l'énergie, n'était-il pas possible de les devancer ? Cette possession du fort Saint-David, aux yeux de Dupleix, ne tirait pas à conséquence. Ce qu'il fallait, d'abord, c'était battre le nabab et le réduire à merci.
Pour ce faire, il envoya l'ordre à d'Espreménil de tenir bon dans Madras, sans se laisser influencer par les fanfaronnades indoues, et d'attendre. L'officier auquel il s'adressait était digne de le comprendre, et son nom est resté l'un des plus nobles parmi ceux des braves qui firent là tout ce qu'ils purent, pour l'honneur de la France. Puis, ceci bien entendu, le gouverneur organisa un corps d'environ mille hommes en grande partie composé de cipayes, qu'il mit sous les ordres de Paradis. Le moment venu, d'Espreménil et Paradis devaient tenter une action combinée et écraser l'armée du nabab sous les murs mêmes de Madras. Une circonstance funeste faillit faire échouer ce plan. L'eau, tout d'un coup, fit défaut dans Madras; le fleuve ou plutôt la rivière qui alimentait la ville ayant été détournée par l'ennemi. Le manque d'eau, sous ces latitudes, est une chose horrible, c'est la mort. Coûte que coûte, il fallait conjurer le malheur par une victoire et détruire l'œuvre diabolique de Maphiskan.
D'Espreménil n'hésita pas. Muni de l'autorisation du gouverneur, il sortit de Madras avec un demi-millier d'hommes et deux pièces d'artillerie. Il faut revenir à la conquête de l'Algérie, pour retrouver des faits d'armes pareils. La cavalerie ennemie, dédaigneument, se jeta sur cette poignée de vaillants qui se tenaient, devant elle, comme une forteresse vivante, et qui , avec une précision étonnante , s'ouvrit au moment voulu. Alors, la décharge à mitraille des deux pièces d'artillerie fit, dans la masse des assaillants, des ravages énormes ; puis, répétée deux et trois fois successivement, elle accentua une hésitation qui se changea bientôt en déroute. Mais cette victoire n'était qu'un commencement.
Pendant que le général d'Anaverdikan ralliait, aussi vite que possible, ses fuyards épouvantés, il apprit que Paradis sortait de Pondichéry pour se porter au secours de Madras. Maphiskan n'était point un sot. Il pensa que, pris entre les Français qui survenaient et ceux de la place, qui venaient d'infliger à ses troupes une si rude leçon, il était perdu. N'était-il pas plus simple d'aller au devant de ceux-là et de les anéantir ? C'est ce qu'immédiatement il prit la résolution de faire. Paradis, pour gagner Madras, avait à franchir une rivière, l'Adyar. C'est là que Maphiskan se porta pour l'attendre et lui barrer le passage. Le 4 novembre, conformément aux instructions qu'il avait reçues, Paradis atteignait les bords de l'Adyar. Il n'avait pas un canon et voyait l'artillerie indoue rangée sur l'autre rive. Heureusement, il savait ce que tout cela valait ; beaucoup de bruit et peu de besogne ! il commanda la charge, franchit la rivière avec ses hommes et se rua sur l'ennemi qui ne tint pas un instant. Les troupes du nabab se jetèrent dans le village de Saint-Thomé, qui donna son nom à la bataille, et où elles furent écrasées.
On était débarrassé des Indous. Ces deux victoires successives de d'Espreménil et de Paradis les réduisaient pour jamais au silence. Si les naturels ont su depuis qu'ils ne sont pas de taille à se mesurer avec les Européens, c'est ce jour-là qu'ils l'apprirent, grâce aux combinaisons de Dupleix et à l'ardeur de deux braves officiers. Mais ce n'était pas tout. Les Indiens écrasés et réduits, il fallait songer aux Anglais, et Dupleix résolut de leur enlever d'abord le fort Saint- David, où s'étaient réfugiés, sous les ordres du brave Clive, les restes de la garnison de Madras, une de ces
fautes sans nombre que La Bourdonnais entassa, comme à plaisir, sous les pas de Dupleix. Ce fortin, derrière les murailles duquel se tenaient à peine deux cents hommes, arrêta netle conquérant dellnde. Il est vrai que la fatalité s'en mêla, et que, là comme partout, Dupleix la rencontra devant lui, jalouse de ses succès et de son génie. Lui, si ferme toujours, si entier dans ses décisions, eut un moment de faiblesse. Au lieu de mettre l'habile et actif Paradis à la tète du corps expéditionnaire organisé pour le siège du fort, il céda à de mesquines compétitions et confia le commandement d'une expédition si exceptionnellement délicate, si décisive, à un vieil officier du nom de Bury, auquel son âge donnait la préséance, ainsi que son grade. C'est là-dessus qu'avaient tablé les ennemis et les jaloux de Paradis.
Ce sont des concessions de cette nature devant des réclamations intéressées qui changent souvent le sort des batailles. Dupleix s'en aperçut trop tard, quand Bury, honteusement battu sous les murs mêmes du fort, rentra dans Pondichéry avec sa petite armée débandée. A partir de ce moment, tout semble se coaliser contre Dupleix, qui, ferme comme un roc, ne se décourage jamais. 11 envoie Paradis reprendre le siège de Saint-David ; mais, au moment où celui-ci s'établit sous les murs, une escadre anglaise apparaît, jette des hommes, des munitions et des provisions dans la place, puis fait voile sur Madras qu'elle menacera bientôt. Ce qu'il faut bien remarquer dans cette lutte admirable d'un homme contre les événements, c'est que l'Angleterre n'abandonne pas un instant les siens. Les secours partent de la métropole et arrivent. De France, rien. Le mauvais vouloir de
la Compagnie ne cesse pas un instant. 11 n'y a pas plus de patriotisme chez elle que de prévoyance à Versailles. Les vaisseaux en route pour l'Inde sont tous des vaisseaux anglais. Un éclair seulement de bon sens chez ces impardonnables aveugles, et l'Inde était à nous pour jamais. En Angleterre, ne craignons pas de le dire, car ces choses-là sont à la gloire d'un peuple, Dupleix serait enseveli à Westminster et aurait partout des statues. En France, c'est à peine si Ton connaît le nom du grand homme qui succomba, pauvre et presque méprisé, sinon condamné, pour avoir voulu donner un empire à son pays.
Il ne faut pas se lasser de répéter de telles choses, pour qu'elles ne se renouvellent pas, dans des occasions futures, si le hasard ou nos gouvernants veulent que la France devienne ce qu'elle fut, une puissance coloniale de premier ordre. A cette heure néfaste où l'on perdait, comme à plaisir, le Canada et l'Inde, nul ne se rendit compte des fautes commises ni des mesures à prendre, pas plus les ministres que les marchands qui se suicidaient. Comment, en dépit d'une telle indifférence, Dupleix soutint-il, aussi longtemps, tous les efforts d'une telle lutte? C'est inexplicable, et si les preuves n'étaient là, brutales et convaincantes comme des faits, on hésiterait à croire à tant de ressources et de génie dépensés, malgré l'indifférence de la métropole et l'hostilité, tantôt plus sourde, tantôt plus directe des envieux et des jaloux.
C'est ainsi qu'on imposa Bury à Dupleix, pour le commandement de cette expédition qui devait mettre le fort Saint-David entre nos mains. Il n'y avait, d'ailleurs, rien à dire : c'était la règle, et Bury prit le
commandement par privilège d'âge. Cet officier n'était, cependant, ni lâche ni tout à fait incî^pable ; mais il était vieux, et son âge, qui lui valait les honneurs, lui interdisait l'activité nécessaire et la rapidité des mouvements. Les vieux généraux, cela se comprend, ne peuvent avoir le coup d'œil et la décision de l'âge mûr. On ne tarda point à s'en apercevoir : Bury arriva devant le fort, à la date du 19 décembre, mais ce fut pour se replier aussitôt sur Pondichéry, à la suite d'une panique inexplicable, qui s'empara des troupes pendant la nuit; heureusement ralliées, elles firent bonne contenance devant les Anglais et les Indous et opérèrent leur retraite en bon ordre, sans perdre un canon.
Ce n'en était pas moins un échec; et il fallut recommencer sur de nouveaux frais. La petite armée, cette fois, sous les ordres de Paradis, reprit ses positions sous les murs du fort. L'issue ne paraissait pas douteuse, car, dans l'intervalle des deux expéditions, Dupleix, ayant habilement traité avec Anaverdikan, s'était assuré la neutralité du nabab, dont les troupes s'étaient retirées. Les Anglais étaient donc seuls, et un homme comme Paradis ne devait pas tarder à en avoir raison, lorsque le 14 janvier des voiles appa-' rurent à l'horizon, avancèrent et déployèrent bientôt les couleurs anglaises. L'escadre attendue arrivait, sous les ordres dé l'amiral Griffin. Paradis avait été à deux doigts du succès ; la force des choses le lui arracha, et il lui fallut, comme Bury, mais pour d'autres raisons plus graves, regagner Pondichéry en toute hâte.
Les circonstances étaient graves, périlleuses même. En un instant, tout venait de changer de face, et il
avait sufû, pour cela, de l'apparition de l'escadre anglaiseà l'horizon. Que faire? Des secours, Dupleix n'en attendaitpas. Isolé, à six mois de la mère-partie.
n ayant jamais pu faire entendre ses raisons, réduit h des ressources qui ne pouvaient avoir une durée étPmelle il se ^ oj ait d assaillant assiégé; il voyait laflotte anglaise bloquant Pondichéry ou bombardant Madras, où d'Espréménîl, digne de son chef, neperdait
no LES GOJ.ONIES PERDUES.
ni Tespoir ni le courage. Jamais les lourdes fautes et les temporisations coupables de La Bourdonnais n'apparurent plus terribles, dans leurs sinistres conséquences.
Cependant, malgré cette surveillance active, une petite escadrille, bien commandée par un officier du nom de Bouvet, parvint à jeter quelques centaines d'hommes dans Madras. C'était un de ces faits comme il n'en manque pas, à l'honneur de nos troupes et de nos marins, dans cette campagne menée par un seul homme, avec toute l'ardeur d'une espérance qui ne voulait point faiblir. Mais ce n'était pas tout encore. Ces voiles anglaises n'étaient qu'une avant-garde. Bientôt allait apparaître, à son tour, sous les ordres de l'amiral Boscawen, une escadre, avec des troupes de renfort et des secours de toute nature. Qui faisait parvenir ces nouvelles à Dupleix ? La Compagnie ; et, chose étrange, à laquelle on ne voudrait pas croire, ceux qui lui transmettaient cet avis sinistre, contenant implicitement la perte de l'Inde et la ruine des actionnaires, ne lui parlaient d'aucun envoi de vaisseaux, d'hommes et d'argent.
Ce qu'il y a surtout d'admirable dans Dupleix, c'est qu'il n'est jamais plus maître de lui-même que dans les heures difficiles ; mais alors les événements se tournaient contre lui. Une nouvelle tentative échoua, sur le fort Saint-David qui, en notre possession avant l'arrivée de l'escadre, changeait la face des choses, en enlevant aux Anglais tout point de débarquement. Pour la troisième fois, les troupes, en désordre complet, reprirent la route de Pondichéry. C'était fini, il n'y avait plus qu'à se défendre dans une ville incomplètement fortifiée. Dupleix suppléa à tout.
Avec une activité fébrile, il fit exécuter des travaux de défense, élever des bastions qu'il arma, et, quand les Anglais se présentèrent sous les murs de Pondichéry, la place était à peu près en état de défense. Leur intention, du reste, n'était point de Tenlever par un coup de main. N'avaient-ils point le concours de Tescadre qui, du côté de la mer, allait bientôt bombarder la ville assiégée?
Ce siège de Pondichéry pourrait compter parmi les plus héroïques. Dupleix et ses officiers y firent des prodiges, ne cessant de harceler Tennemi, de lui tuer du monde. La flotte de Boscawen avait paru devant Gondelour, sorte d'ouvrage avancé du fort Saint- David, le 4 août 1748 ; le 18, elle jetait Tancre en rade de Pondichéry, tandis que plus de trois mille hommes de troupes anglaises et de nombreux équipages quittaient le fort et se dirigaient vers la ville. Par bonheur, ces hommes étaient mal commandés, et Boscawen, qui avait la direction suprême, marin plutôt que soldat, n'entendait rien aux choses militaires. On le vit bientôt aux échecs nombreux et successifs que les assiégés infligèrent à ses troupes, auxquelles on ne laissait point un moment de répit.
Quelquefois, c'étaient de véritables batailles qui se livraient sous les murs, où les officiers, pleins d'enthousiasme, électrisés par Dupleix, faisaient merveille. Les Paradis, les Bussy, les d'Autheuil, dont il faut retenir les noms, se jetaient au devant de l'ennemi, avec une ardeur inouïe. Mme Dupleix elle-même, dans ces moments terribles et difficiles, montra le courage d'un homme, et, grâce à sa connaissance de la langue indoue, au prestige qu'elle exerçait sur les
naturels, elle avait organisé un service d'espionnage qui la renseignait sur tout ce qui se passait dans Tarmée de Boscawen. Rien de plus précieux que de tels renseignements pour effectuer des sorties, toujours meurtrières, mais la plupart du temps heureuses. Mais les pertes étaient considérables. Une fut irréparable, celle de Paradis, tué au milieu d'une des actions les plus furieuses du siège. Dupleix perdait un de ses plus précieux auxiliaires, et le seul ingénieur qu'il possédât. Ce tut lui qui le remplaça.
Et dire qu'à Versailles il ne se trouvait point un avocat pour une telle cause. Dans les heures pénibles que nous traversons et où notre patriotisme, hélas ! a tant à souffrir, ce n'est pas sans une émotion vive et douloureuse que nous nous retournons vers ce triste et glorieux passé. Ce n'est pas sans fierté que nous voyons un tel homme, un tel Français, dominer quelques moments de l'histoire, de toute la hauteur de son ferme génie. Nous l'avons laissé dans une situation plus que critique, mais le cœur toujours haut et ne désespérant pas d'atteindre son but, lui, l'abandonné que des forces supérieures assiègent, et qui n'a plus, dans l'Inde, pour ainsi dire, que le point du sol où il pose ses pieds. N'importe! non seulement il résiste, mais il attaque. Il se montre artilleur de premier ordre, foudroie les batteries anglaises, se prodigue, se multiplie, au point de désespérer Boscawen que cette défense acharnée intimide et que la saison qui s'avance trouble aussi, pour la sécurité de ses vaisseaux.
Partout où il a tenté un effort, il a été repoussé. Un instant, il a espéré jeter la panique dans la ville par un terrible bombardement. Peine perdue ! Les canons
de Pondichfiry répondent aux siens, les font taire, avec une rage inouïe. C'est un duel sans cesse renouvelé, dans lequel l'assiégeant a sans cesse le dessous. Aussi Dupleix fut-il peu surpris d'apprendre, le 1-1 octobre, que Boscawen levait le siège et se préparait à regagner le fort Saint-David. Pondichéry était sauvé. La plus difficile des situations tout à coup devenait brillante. Dupleix, enfermé dans Pondichéry, se relevait avec plus de prestige que jamais. Madras, où d'Espréménil n'avait été inquiété qu'à peine, lui appartenait encore. C'était plus qu'il n'en fallait pour compter sur un retour des choses et songer, de nouveau, à la conquête définitive. Dupleix n'était pas homme à y r
naturels, elle avait organisé un service d'espionnage qui la renseignait sur tout ce qui se passait dans Tarmée de Boscawen. Rien de plus précieux que de tels renseignements pour effectuer des sorties, toujours meurtrières, mais la plupart du temps heureuses. Mais les pertes étaient considérables. Une fut irréparable, celle de Paradis, tué au milieu d'une des actions les plus furieuses du siège. Dupleix perdait un de ses plus précieux auxiliaires, et le seul ingénieur qu'il possédât. Ce fut lui qui le remplaça.
Et dire qu'à Versailles il ne se trouvait point un avocat pour une telle cause. Dans les heures pénibles que nous traversons et où notre patriotisme, hélas ! a tant à souffrir, ce n'est pas sans une émotion vive et douloureuse que nous nous retournons vers ce triste et glorieux passé. Ce n'est pas sans fierté que nous voyons un tel homme, un tel Français, dominer quelques moments de l'histoire, de toute la hauteur de son ferme génie. Nous l'avons laissé dans une situation plus que critique, mais le cœur toujours haut et ne désespérant pas d'atteindre son but, lui, l'abandonné que des forces supérieures assiègent, et qui n'a plus, dans l'Inde, pour ainsi dire, que le point du sol où il pose ses pieds. N'importe! non seulement il résiste, mais il attaque. Il se montre artilleur de premier ordre, foudroie les batteries anglaises, se prodigue, se multiplie, au point de désespérer Boscawen que cette défense acharnée intimide et que la saison qui s'avance trouble aussi, pour la sécurité de ses vaisseaux.
Partout où il a tenté un effort, il a été repoussé. Un instant, il a espéré jeter la panique dans la ville par un terrible bombardement. Peine perdue! Les canons
de Pondichéry répondent aux siens, les font taire, avec une rage inouïe. C'est un duel sans cesse renouvelé, dans lequel Tassiégeant -a sans cesse le dessous. Aussi Dupleix fut-il peu surpris d'apprendre, le 1* octobre, que Boscawen levait le siège et se préparait il regagner le fort Saint-David. Pondichéry était sauvé. La plus difficile des situations tout à coup devenait brillante. Dupleix, enfermé dans Pondichéry, se relevait avec plus de prestige que jamais. Hadras, où d'Espréménil n'avait été inquiété qu'à peine, lui appartenait encore. C'était plus qu'il n'en fallait pour compter sur un retour des choses et songer, de nouveau, à la conquête définitive. Dupleix n'était pas homme à y renoncer.