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RÊVE DE DUPLEIX. — NÉGOCIATIONS AVEC LES NABABS

— MOUSAFER-SINGUE ET CHANDA-SAÏB ALLIÉS DE DUPLEIX.

— BATAILLE D'AMBOUR ET PRISE D'ANAVERDIKAN PAR LfiS GRENADIERS FRANÇAIS. — SURPRISE ET IfASSACRE DE l'armée INDOUE. — FUITE DE MEHEMET-ALI. — PRISE DE GINGY PAR BUSSY. — MARCHE EN AVANT. — MORT DE NASER-SIN6US.

Sorti vainqueur d'une lutte où tout avait été contre lui, Dupleix n'était pas homme à s'endormir dans la victoire. C'était déjà quelque chose de s'être débarrassé de Boscawen et des Anglais, mais ce n'était pas tout. Dupleix, dont les ressources en hommes étaient des plus restreintes, sentait que sa situation ne serait jamais assurée, tant qu'il n'aurait pas la haute main sur le Garnate et le Dékan, c'est-à-dire sur toute la partie méridionale de la presqu'île. Avec les princes indiens pour vassaux, il devenait inexpugnable et il voyait, de là, la domination française s'étendre petit à petit et finir par être maîtresse de l'Indoustan.

C'était un beau rêve, et nul mieux que lui n'était à même de le réaliser. Mais, maintenant qu'il avait le prestige des armes, c'était à la diplomatie qu'il lui fallait avoir recours, pour mener à bien ses vastes projets. Les nababs, malgré sa victoire, lui demeu-

raien t sourdement hostiles, et parmi les plus importants, cet Anaverdikan, qui d'abord avait été pour lui, puis, qu'il avait battu et qui, finalement, s'était retourné du côté des Anglais. Un autre adversaire, qui n'était pas à dédaigner, c'était le vieux Nizam-el-Molouk, qui tenait le Garnate, et dont l'influence était considérable. Heureusement, dans les premiers jours de l'année 1749, le Nizam mourut, laissant son héritage et ses prérogatives à son petit-fils Mousafer, au détriment de son fils Naser-Singue. Des complications devaient inévitablement naître, à la suite de cette succession, et Dupleix comprit, du premier coup, tout le parti qu'il en pourrait tirer.

D'un autre côté, Chanda-Sahib, fils de l'ancien nabab détrôné du Garnate, avisait Dupleix qu'ayant noué des intelligences avec les Mahrattes, réputés pour fournir la meilleure cavalerie de l'Inde, il était prêt lui-même à revendiquer ses droits, appuyé sur une armée nombreuse et disposée à entrer en campagne. Dupleix, d'abord, se contenta d'observer ; il avait, en ce moment, à sa disposition, des forces d'environ six mille hommes, dont deux mille européens, et une formidable artillerie, bien approvisionnée et bien commandée. 11 accueillit les ouvertures de Ghanda-Sahib, laissa l'héritier dépouillé Naser-Singue battre l'héritier désigné Mousafer, et alors, avec une habileté rare, sut mettre le vaincu en rapport avec Ghanda-Sahib, qui lui parla du grand Français, de sa puissance et de l'avantage qu'il y aurait à tirer d'une alliance avec lui pour avoir raison de Naser-Singue et le mettre dans l'impossibilité de revendiquer ses prétendus droits.

Mousafer, faible et peu intelligent, n'eut pas de mal

à se laisser convaincre ; un traité fut conclu entre lui et Ghanda, sous la condition que celui-ci obtiendrait le concours de Dupleix. Le sauveur de Pondichéry voyait ainsi ses vœux comblés ; il ne se jetait pas dans la mêlée, on rappelait, et, pour prix de ses services, on s'engageait à remettre à la Compagnie, en toute propriété^ d'importants territoires.* Le reste allait de soi : Naser-Singue une fois battu, ce qui ne faisait pas de doute, grâce au concours des terribles soldats européens, Mousafer était reconnu comme soubab du Dékan, Ghanda-Sahib reprenait ses droits sur le Garnate, et Dupleix, c'est-à-dire la France, prenait la suzeraineté tant convoitée sur ces deux territoires. L'entreprise était d'autant moins hasardeuse que Mousafer était un prince irrésolu, très malléable, livré aux passions, entre autres à Tintempérance, et dont l'effacement complet était chose facile.

La résolution une fois prise, il ne fallait pas perdre de temps, car il était notoire que, de leur côté, les Anglais intriguaient. Entrer en campagne, frapper immédiatement un grand coup, en un mot se donner le prestige de la victoire, voilà ce qu'il fallait faire, et Dupleix n'hésita pas. Aussitôt, il réunit un petit corps d'armée solide, composé de Français et de cipayes, muni d'une bonne artillerie, et le plaça sous le commandement de d'Autheuil, vieil officier très brave, incomparable môme dans l'action, avec ordre de rejoindre, au plus vite, l'armée des deux alliés. La marche fut si rapide et l'affaire si bien menée que, le 3 août mômo, près du village d'Ambour, Anaverdikan était battu et tué, sans que les troupes de Ghanda- Sahib et de Mousafer eussent pris part à l'action. Peu

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après, les troupes victorieuses faisaient leur entrée dans Arcate, et Mousafer venait à Pondichéry s'incliner devant Dupleix, comme un vassal. La conduite des Français au feu l'avait ébloui, et il n'était pas éloigné de regarder comme des démons ces hommes qui avaient raison, à une poignée qu'ils étaient, des masses ennemies, et qui lui semblaient presque invulnérables.

Cette bataille d'Ambour , importante , décisive môme, n'avait pas été gagnée sans pertes. D'Autheuil blessé au commencement de l'action, avait dû céder le commandement à Bussy, qui n'avait plus, d'ailleurs, qu'à présider à la déroute et au massacre. En outre, si c'était un incontestable et même grand succès, il restait de la besogne à accomplir. Dupleix paraissait sûr de Mousafer, ébloui parla victoire et parla pompe avec laquelle il avait été accueilli par le gouverneur ; mais, si la capitale du Garnate était dans ses mains, les dissidents tenaient encore dans deux forteresses importantes, Gingy et Trichinapaly, où s'était réfugié Mehemet-Ali, le dernier fils d'Anaverdikan. Cette place, il fallait la prendre, sous peine d'avoir accompli de la besogne presque vaine; mais Dupleix se heurta, de nouveau^ à des indécisions, à des hésitations, comme à Madras, et ce fut avec toutes les peines du monde qu'il décida les alliés à mettre le siège devant la place, et encore dut-il faire les frais de la campagne.

Pous la seconde fois, et dans des conditions identiques, le sort se tournait contre lui I Pendant que Chanda-Sahib et Mousafer entraient mollement en campagne, Naser-Singue ne perdait point son temps, et il envahissait le Carnate, à la tête de trois cent

mille hommes. Il ne faut point se laisser éblouir par de tels chiffres, surtout après les merveilleuses victoires remportées par les soldats de Dupleix sur d'innombrables adversaires ; mais, incontestablement, la situation devenait difficile. Elle se compliqua bientôt par la débandade des deux alliés, qui, avec leurs troupes en désordre, protégées seulement par le petit corps de troupes françaises, se jetèrent en fuyards dans Pondichéry, Tennemi les suivant de très près. Allait-on avoir à subir un second siège ? L'attitude des Anglais n'était pas non plus rassurante, et peut-être ne demandaient-ils pas mieux que de saisir l'occasion de réparer un échec et de reprendre un ascendant diminué par les circonstances, et principalement par la levée du siège de Pondichéry. Ainsi, sans déclaration directe d'hostilités, ils avaient des troupes dans l'armée de Naser-Singue, soudoyées par celui-ci, et constituant, en face des contingents de Dupleix, un élément dangereux.

Aussi, Dupleix, qui, comme tous les chefs résolus, était partisan de l'action rapide, conseillait-il à d'Autheuil, guéri de sa blessure, de prendre l'offensive et de jeter le désarroi^ dans les rangs ennemis, par un coup de foudre. 11 écrivait, à ce sujet, au commandant en chef, des lignes que nous trouvons dans le livre de M. Tibulle Hamont, un monument élevé, en attendant une statue, à la mémoire de Dupleix, à l'aide d'une grande partie de sa correspondance, et qui méritent d'être reproduites. On les dirait datées d'hier, tant elles sont vraies encore aujourd'hui :

« Le soldat français^ écrivait-il^ ne vaut que pour « r offensive. Il s*impatiente et se gâte dans T inaction . Vous « n'ignorez pas l'avantage de celui qui attaque. Ta-

« chez d'en profiter. Vous savez que les gens de ce « pays sont aisés à surprendre. Donnez-leur alerte « dès la plus petite pointe du jour. A-t-on oublié « l'affaire d'Ariancoupan, celle d'Ambour, où trois « cents braves gens ont su forcer Tennemi, retranché « avec autant de canons qu'il en a à présent? Vous « n'aviez alors que cinq ou six pièces. »

D'Autheuil se conforma à ces instructions et attaqua, avec assez de bonheur pour faire reculer les troupes de Naser-Singue, dont les Anglais se contentèrent de contempler la déroute, après avoir cependant engagé l'action eux-mêmes, en tiraillant sur nos avant-postes. Mais alors il se produisit un fait honteux qui arrêta, en même temps que la marche en avant du commandant, les combinaisons de Dupleix. Un grand nombre d'officiers firent défection, et il ne restait plus au petit corps d'armée vainqueur, que la ressource d'une retraite qui rendit le courage à Naser- Singue. Au bout d'une journée de lutte héroïque, on arriva sous les canons de Pondichéry ; seulement, pendant la retraite courageusement couverte par la cavalerie de Ghanda-Sahib, le faible Mousafer, croyant sans doute à la défaite complète, s'était livré à son rival, et Dupleix, pris d'une rage violente contre les officiers rebelles dont la défection lui arrachait la victoire, se redressa, comme toujours, contre l'adversité, entama des négociations. avec Naser-Singue, en s'attachant surtout à lui faire voir que Mousafer sacrifié, ses deux fils, qui étaient à Pondichéry, gardaient tous ses droits, et que tous les moyens n'étaient pas perdus de les faire valoir.

Puis, tout d'un coup, au milieu des négociations qui n'étaient entamées que pour masquer ses projets,

il donna Tordre à d'Autheuil de distraire de son armée trois cents hommes d'élite, en confia le commandement à un officier hardi, nommé de la Touche, qui, d'après les instructions du gouverneur, renouvela le fait d'armes de Léonidas aux Thermophyles, surprit l'armée indienne endormie pendant la nuit profonde, fit un carnage épouvantable, incendia le camp et ne se replia, à la tête de son détachement intact, sur le quartier de d'Autheuil, que lorsque Tarmée de Naser-Singue, en proie à la plus grande panique, s'enfuyait dans toutes les directions.

C'était un triomphe complet, mais la situation, pour être un peu meilleure, n'était pas encore brillante. Mehemet-Ali, l'allié du fuyard, tenait toujours dans Trichinapaly ou campait dans les environs, avec une armée considérable que venaient augmenter, chaque jour, les contingents .débandés de Naser-Singue. Dupleix résolut d'en avoir raison, et de terminer, par la défaite du nabab, la conquête du Carnate. Sur son ordre formel, d'Autheuil attaqua et remporta l'avantage, malgré la présence de troupes anglaises dans les rangs ennemis. Mais là, comme si la fatalité se plaisait à jeter l'indécision au moment propice, dans l'âme des officiers de Dupleix, d'Autheuil s'arrêta, et les plans, si habilement combinés par le gouverneur, échouaient encore, si Mehemet-Ali n'avait, pour ainsi dire, ofi'ert lui-même la victoire et forcé d'Autheuil à le battre à plate couture à Tiravadi.

Les choses en étaient là : Mehemet-Ali en fuite et ses troupes dispersées. Celles qui avaient pu se réunir s'étaient réfugiées dans la forteresse presque imprenable de Gingy^ un véritable nid d'aigle sur une montagne, la clef d'Arcate, lorsque Bussy, dont nous avons

déjà vu précédemment la décision et l'énergie, proposa à Dupleix de s'en emparer par un coup de main et lui exposa ses plans, qui furent acceptés. Ici se place un de ces brillants faits d'armes qui ne sont pas rares dans nos annales militaires et qui sont l'honneur éternel des chefs qui les commandent et des soldats qui les exécutent. Tous les historiens de la conquête de l'Inde le relatent, avec une admiration légitime ; mais nul n'en a mieux décrit les différentes péripéties que M. Tibulle Hamont, que nous citerons encore. Le fait d'armes en vaut la peine, et la page est assez belle pour mériter la reproduction:

« Le 11 septembre, Bussy arriva devant la ville, avec deux cent cinquante Européens, quatre cents cipayes et quatre pièces de canon. La reconnaissance des défenses de l'ennemi, la force de la position, le nombre des obstacles matériels, la difficulté de l'ascension ne refroidirent pas l'ardeur du jeune général. Persuadé de l'impossibilité d'un siège régulier, il voulait prendre la ville d'assaut. Il comptait sur son audace, son habileté, la bravoure de ses troupes, la pusillanimité de l'ennemi. 11 y avait certes bien des chances de succès ; mais un revers était possible pourtant.

€ Nos troupes pouvaient être contraintes de s'arrêter devant une de ces barrières matérielles contre lesquelles l'énergie et le courage demeurent impuissants. Heureusement, l'ennemi fît une faute colossale. Il quitta les hauteurs de Gingy, où il était si redoutable, pour descendre dans la plaine parsemée de villages où nous étions campés, et vint à notre rencontre dans un ordre de bataille des plus mauvais, La cavalerie était en tète ; Tinfanterie suivait immé-

diatement. Comme d'habitude, le feu de nos canons dissipa rapidement les cavaliers hindous, qui, débandés, se rejetèrent sur Tinfanterie et y mirent le désordre. La vivacité du feu, une charge à la baïonnette de Bussy, l'arrivée de d'Autheuil avec ses compagnies, amenèrent l'entière déroute de l'ennemi. Bussy, poussant les fuyards, l'épée dans les reins, gravit avec eux les pentes de la montagne et arriva en même temps qu'eux sous les remparts de la ville, malgré une grôle de balles et de boulets, qui partaient des créneaux de l'enceinte. La plus grosse partie des Hindous put traverser les ponts et fermer les portes, et un feu terrible s'abattit sur les soldats français à découvert et au pied des murs.

« La position n'était plus tenable ; il fallait redescendre en vaincu les pentes si audacieusement gravies, ou pénétrer immédiatement dans la ville. Bussy s'arrêta à ce dernier parti. On réussit à appliquer un pétard le long d'une porto et à la faire sauter. La petite armée de Bussy s'engouffra aussitôt sous la voûte, et un combat acharné commença dans les rues de la ville. Malgré la fusillade qui partait des fenêtres, les attaques réitérées de l'ennemi et les feux croisés des citadelles qui dominaient la ville, Bussy, le soir, était maître de la cité ; mais les forts tenaient toujours, et leur tir devenait de plus en plus vigoureux. On s'abritait tant bien que mal, on ripostait avec les pièces de campagne et quelques mortiers ; mais il était clair que l'artillerie française ne parviendrait jamais, à cause de sa faiblesse numérique, à réduire au silence les batteries ennemies. Que nous réservait l'apparition du jour, si les forts restaient au pouvoir des Hindous ? Il v aurait une recrudescence du bom-

bardement, un retour offensif de Tennemi. On perdait déjà beaucoup de monde. Que serait-ce, lorsque les canonniers de Méhémet-Ali ne tireraient plus au hasard et concentreraient le feu de leurs pièces sur la poignée de Français qui occupait la ville?

« Bussy, tout de suite, vit qu'il fallait aller de l'avant et marcher, sans perdre une minute, sur les citadelles ; il forma trois détachements, et leur désignant les forts à enlever, il les lança à Tattaque ; luimême prit le commandement des sections qui opéraient contre le principal ouvrage. L'ennemi s'était barricadé sur les versants que nos troupes avaient à gravir; delà, il faisait pleuvoir une grêle de balles sur l'assaillant. Ni la difficulté du sol, ni les retran chements, ni la mousqueterie, ni la canonnade n'arrêtèrent l'élan des compagnons de Bussy. Au matin, les citadelles étaient à nous, et les vainqueurs euxmêmes s'étonnèrent de leur victoire, quand , à la clarté du soleil levant, ils virent les fortifications prises en si peu d'heures. »

La forteresse de Gingy mise en notre possession par ce hardi coup de main, il ne restait plus qu'à marcher sur Arcate. Dupleix donna des ordres en conséquence à d'Autheuil qui se porta en avant, mais qui se laissa bientôt arrêter par des pluies torrentielles, malgré les instances du gouverneur. Encore une fois, c'était du sang inutilement versé, des peines vainement dépensées, si des émissaires des nababs de Canoul et de Cadapa, fatigués des exigences et des cruautés de Naser-Singue, ne fussent venus proposer à Dupleix, contre des garanties, de faire défection à la prochaine bataille. Le signal de cette défection serait donné par le pavillon français arboré sur le front des troupes.

En même temps, Naser-Singue cherchait aussi à négocier, mais sans franchise, simplement pour gagner du temps, et ses messagers, reçus avec hauteur par Dupleix, avaient repris leur route sans avoir rien conclu. Il est vrai que le gouverneur réclamait la mise en liberté immédiate de Mousafer et la remise, entre ses mains de la nababie d'Arcate.

Selon toute apparence, Naser-Singue, fatigué de la guerre, et, de plus, brisé par les excès, aurait fini par céder. Mais Dupleix, avec sa décision habituelle, quand rien ne venait contrarier ses projets, intima Tordre à de la Touche qui remplaçait d^Autheuil dans le commandement, d'attaquer le nabab, dont les tergiversations lui donnaient quelques inquiétudes et lui paraissaient louches, et, dans la nuit du 15 novembre, le commandant français, renouvelant sa précédente surprise, commença l'attaque. Au jour, on aperçut Naser-Singue ayant à ses côtés Mousafer, s'efTorçant de rallier son armée déjà en déroute, et considérablement diminuée par la défection des deux nababs qui avaient noué des intelligences avec Dupleix. Atteint d'une balle au front, Naser-Singue expira avant d'avoir pu donner l'ordre d'exécuter son prisonnier, et, sur le champ de bataille même, Mousafer fut proclamé nabab du Garnate. La moitié des projets de Dupleix était accomplie : Mousafer-Singue était son vassal, le vassal de la France.

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