LA VICTOIRE DE CARILLON
Malgré tout, Montcalm avait bon espoir. Il ne pouvait pas croire que Louis XV abandonnerait toujours sans secours ni en hommes, ni en argent,ni en vivres, ces braves gens qui souffraient et se faisaient tuer loin de la patrie, pour défendre Thonneur du drapeau de la France. Les secours tant de fois réclamés arrivèrent enfin. Ils se composaient de quelques caisses de vivres et de soixante-quinze recrues ! On n'envoyait même pas de poudre à Montcalm. Cependant, comme il le disait dans une de ses lettres au ministre de la marine, « il est impossible d'éviter la consommation de la poudre à la guerre. » Heureusement le général en chef de l'armée française avait les munitions que lui avaient fournis les forts anglais qu'il avait obligés à capituler. Sans cela ses troupes n'auraient eu d'autre ressources que d'emprunter, pour se battre, aux Peaux-Rouges, leurs flèches et leurs couteaux.
Les Anglais, eux, envoyaient sans cesse de nouveaux renforts en Amérique. Au commencement de 1758 une flotte commandée par l'amiral Boscawen amena dans les colonies anglo-américaines deux mille montagnards écossais, de nombreux bataillons de l'armée régulière britannique et un immense matériel de guerre. En outre, on leva dans la Nouvelle-Angleterre,
le New -York, le New- Jersey, la Pensylvanie, la Virginie, vingt mille miliciens qui furent destinés à agir, partie dans la vallée de TOhio, partie sur la frontière du Canada. L'Angleterre apprenait la guerre à ses enfants d'Amérique. Plus tard ceux-ci devaient retourner contre la mère-patrie les armes dont elle leur avait appris à se servir.
En juin 1758 les soixante mille Anglais et Américains qui enserraient la Nouvelle-France dans leur étreinte se mirent en marche pour une campagne décisive. Au sud, dans la vallée de TOhio, douze mille Pensylvaniens et Virginiens, bien armés, bien organisés, se dirigèrent vers le fort Duquesne, toujours occupé par une garnison française. Au nord^ l'amiral Boscawen et le général Amherst investirent avec une flotte formidable et une armée de vingt mille hommes la place forte de Louisbourg, qui, bâtie dans l'île Royale ou du Cap-Breton, commandait l'entrée du Saint-Laurent. Mais le grand coup devait être frappé au centre, là où se trouvait Montcalm. Le généralissime des forces anglaises avait concentré vingt-cinq mille soldats anglais, volontaires et miliciens américains, pour enlever Carillon, fort canadien qui commandait la rivière de Saint-Frédéric, par laquelle les eaux du lac Saint-Sacrement se déversent dans celles du lac Champlain. Si Carillon pouvait être pris, les Anglais pénétraient au cœur même de la colonie française, et le succès de la campagne était assuré.
Montcalm le sentait. Il résolut d'aller à la rencontre des Anglais et de sauver Carillon ou de se faire tuer. Il n'avait que deux mille huit cents soldats de troupes régulières françaises et cinq cents miliciens du Canada. En outre il attendait un renfort de quatre cents
hommes que devait lui amener le chevalier de Lévis, un de ses meilleurs lieutenants. Trois mille sept cents hommes pour en combattre vingt-cinq mille! Mais Montcalm comptait sur son génie, sur le courage de ses soldats et sur Tétoile de la France ! L'étoile de la France ! elle commençait alors à bien s'obscurcir. Nous sommes en juillet 1758. L'année précédente avait vu l'humiliante défaite de Rosbach, qui avait mis au grand jour la faiblesse et l'impéritie des chefs de notre armée, en même temps que la supériorité de la tactique prussienne.
Un premier engagement eut lieu. Un corps français, cerné dans les bois par les troupes anglaises dix fois plus nombreuses, fut exterminé. Nos soldats du moins vendirent chèrement leur vie. Pour deux cents hommes que nous perdîmes, sept cents anglais et miliciens américains tombèrent pour ne plus se relever. On se battait dans les taillis, furieusement, à l'arme blanche. Chaque pin, chaque érable devenait une forteresse. On se mettait en embuscade dans les sentiers des grands bois américains ; on ne faisait pas de quartier; on luttait jusqu'au dernier souffle, et quand un homme était renversé d'un dernier coup d'épée ou de baïonnette, tout son sang coulait et rougissait les feuilles qui jonchaient le sol. Que de drames se sont passés dans cette guerre entre les anciens possesseurs et les maîtres actuels de la Nouvelle-France! Que d'actions héroïques dont l'histoire n'a point gardé le souvenir ! On a raconté souvent et Ton a célébré avec raison l'admirable dévouement du chevalier d'Assas. Les trois mille compagnons de Montcalm avaient tous l'âme du chevalier d'Assas.
Montcalm ne se laissa pas décourager par l'échec
qu'il venait de subir. Ses troupes étaient pleines d'ardeurs et les mouvements de l'armée anglaise indiquaient de la mollesse, de l'irrésolution, du décousu dans le commandement. Il réunit ses forces sur un mamelon qui dominait le fort de Carillon et enferma cette éminence dans des retranchements improvisés qu'il fit construire avec des troncs d'arbre. Officiers et soldats travaillaient encore à ces fortifications quand on aperçut l'armée anglaise qui s'avançait en bon ordre sur quatre colonnes, aux sons aigus du fifre et de la cornemuse. En tête Abercromby avait placé ses meilleurs soldats, ses montagnards écossais aux jambes nues, aux vêtements bigarrés.
Il était midi. Le soleil de juillet qui éclairait les bords des grands lacs permit aux Anglais d'apercevoir les bataillons français formés en un clin d'œil, réunis dans leurs bastions, attendant l'arme au bras, tandis que le renfort attendu par Montcalm, les quatre cents hommes de Lévis arrivaient au pas de course. Splendide spectacle ! Combats sublimes, grandiose épopée, qu'Homère n'aurait pas dédaigné de chanter.
Quand les Anglais furent arrivés à cinquante pas des remparts élevés à la hâte par les Français, ils virent derrière les retranchements trois mille fusils s'abaisser tous ensemble, comme si une seule main les avait tenus ; puis trois mille balles sifflèrent à la fois : « Visez juste! » avait crié Montcalm. La décharge fut foudroyante. Les colonnes anglaises tourbillonnèrent sous cette pluie de feu. Il y eut un moment d'hésitation. Les Français en profitèrent pour s'élancer et engager l'action à la baïonnette. La mêlée fut ejffroyable. Bientôt la fusillade enflamma les troncs d'arbre que les soldats de Montcalm avaient abattus
pour s'en faire des retranchements. Les corps des Anglais tués par la décharge meurtrière qui avait salué l'attaque de l'armée d'Abercromby grésillaient
sur ce? bûchers. Vingt fois les Anglais repoussés revinrent à la charge ; les Ecossais se firent hacher littéralement. Là oii ils donnèrent l'assaut, s'élevait une montagne de cadavres.
Montcalm avait jeté bas son [habit. Plus d'une fois il dut se battre comme le dernier de ses grenadiers et se servir de son épée pour se dégager des masses qui rentouraient. Noir de poudre, couvert de sang, au milieu de la fumée, du sifflement des balles, sous les rayons du soleil étincelant de juillet, le chef de Tarmée franco-canadienne était superbe, avec sa fîère mine, son nez busqué, son allure nerveuse et ses grands yeux noirs brillants du feu du génie et de Tardeur de la lutte. Pourquoi ne tomba-t-il pas au milieu de sa gloire sur ce champ de bataille de Carillon, après avoir vu fuir les Anglais?
La bataille commencée, à midi, avait duré jusqu'à sept heures du soir. La nuit seule mit lin à cette lutte acharnée.
Les Français s'attendaient à être attaqués le lendemain. Ils passèrent la nuit à réparer leurs fortifications. Mais les Anglais, qui avaient perdu le quart de leur effectif, étaient découragés. Ils profitèrent des ténèbres pour se retirer. Ils laissaient derrière eux près de cinq mille morts ou blt^ssés. Les Français avaient perdu sept cents hommes. Un de leurs meilleurs officiers, Bougainville, qui plus tard se fit un si grand nom dans la marine, avait été grièvement blessé à la tête. C'est miracle si Montcalm était resté sain et sauf. Il s'était exposé aux coups des Anglais avec une telle témérité que vingt fois ses soldats l'avaient cru tué.
11 est inouï de songer que cette bataille de Carillon, où trois mille cinq cents Français battirent vingt-cinq mille Anglais, ait passé inaperçue et qu'il n'y en ait presque aucune trace dans notre histoire.
Saluons cette journée de juillet 1758. Ce fut le dei-
nier grand succès des Fraïiçais dans ta campagne du Canada ; la fortune cessera désormais de sourire à Monlcalm. Des revers successifs vont fondre sur notre colonie américaine, sans toutefois ébranler le courage dos hommes de cœur qui la défendent.