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CHAPITRE IV

l'hiver. — UNE EXPÉDITION SUR LA GLACE. — LA PRISE DU FORT GEORGE. — L'iNTENDANT BIGOT.

L'hiver est toujours rude dans le Canada. Celui de 1756-1757 fut particulièrement pénible. Le thermomètre descendit plusieurs fois au-dessous de 27 degrés. La guerre et le froid paralysant les travaux de culture, les récoltes manquèrent, les colons, les soldats mêmes eurent à subir des privations ; il fallut réduire la ration des troupes. On dansait cependant à Québec et à Montréal ; il y avait trois fois par semaine des dîners, des soupers et des bals à l'hôtel du gouvernement. Ces plaisirs ne faisaient pas négliger à Montcalm la conduite des opérations militaires. Pendant cet hiver de 1756-1757, il se montra d'une activité dévorante et remporta plusieurs brillants succès.

L'expédition accomplie contre le fort George, notamment, fut une véritable épopée et un prodige d'audace. En plein cœur de l'hiver, par un froid de vingt degrés, une petite armée de quinze cents Français, Canadiens et Peaux-Rouges, se dirigea vers ce fort que les Anglais avaient bâti à l'extrémité méridionale du lac Saint-Sacrement, qui baigne les montagnes qui séparent le bassin de l'Hudson de celui du Saint- Laurent. Il s'agissait de détruire cette position, d'où

les Anglais menaçaient les ports français du lac Champlain. L'expédition, organisée par Montcalm et placée sous les ordres d'un frère du gouverneur du Canada, M. de Vaudreuil, traversa sur la glace les lacs Champlain et Saint-Sacrement, en se faisant accompagner d'attelages de chiens qui servaient de bêtes de trait pour les traîneaux où se trouvaient les provisions et les munitions de guerre. On couchait sur la glace et sur la neige, enveloppé d'une voile ou d'une peau d'ours. Les Français ne purent pas enlever le fort, qui était formidablemont armé, mais ils forcèrent le camp retranché des Anglais et le livrèrent aux flammes, avec les deux cent cinquante bateaux de transport qu'ils avaient réunis sur les bords du lac Saint-Sacrement, pour marcher à la belle saison sur Montréal.

Quand vint Tété, Montcalm résolut de frapper un coup décisif et de dégager le Canada de l'étreinte de l'Angleterre, en détruisant tous les forts qu'elle avait construits sur le littoral méridional des grands lacs. Mais ce qu'il y avait de plus difficile, c'était de faire tomber les défenses du fort George ou William-Henry. On ne pouvait plus procéder par surprise, comme on l'avait fait pendant l'hiver. Les Anglais, prévenus par la première expédition, se tenaient sur leurs gardes. Ils avaient réparé leur camp retranché, constitué une nouvelle flottille et triplé l'efTectif de la garnison du fort ; ils ne se trouvaient pas dans les mêmes conditions que nous : ni l'argent, ni les hommes ne leur manquaient.

Cependant, vers le milieu du mois de juillet 1757, Montcalm concentra à Carillon son armée de troupes régulières françaises et d'Indiens auxiliaires. Il fallait

passer du lac Champlain au lac Saint-Sacrement qui le domine. Les cinq cents bateaux qui formaient la flotte de Montcalm ne pouvaient remonter les chutes du Saint-Sacrement. On hâla les canots à terre, ainsi que le matériel de siège, et durant six jours les Français, officiers et soldats, traînèrent à bras tout cet immense attirail. Puis on remit les bateaux à flot sur le Saint-Sacrement. Après avoir surmonté toutes ces difficultés et supporté de terribles fatigues, la troupe de Montcalm arriva devant le fort George. Le siège fut ouvert le 3 août, et six jours après le fort capitulait. Montcalm avait consenti à laisser les trois mille hommes qui formaient la garnison retourner dans les colonies anglo-américaines avec armes et bagages, après engagement pris de ne pas servir contre la France pendant dix-huit mois. Cette générosité envers un ennemi qui ne se piquait pas toujours des mêmes sentiments était commandée par la situation dans laquelle se trouvait Montcalm. Le général en chef de Tarmée franco-canadienne pouvait bien difficilement nourrir ses propres soldats ; à plus forte raison lui était-il impossible d'assurer la subsistance de trois mille prisonniers.

Quoi qu'il en soit, l'autorisation donnée aux Anglais de se retirer librement fut la cause d'un incident regrettable. Les Indiens auxiliaires qui servaient dans l'armée de Montcalm avaient espéré qu'on les laisserait piller le fort et scalper quelques centaines d'Anglais. Ils avaient été très mécontents d'être déçus dans leur cupidité et dans leurs sentiments de férocité. Ils ne se gênaient pas pour exprimer leur colère avec des cris sauvages et pour menacer les officiers et les soldats anglais. Ceux-ci leur distribuèrent, pour

les calmer, du rhum et de Teau-de-vie. C'était une idée déplorable. Les Indiens passèrent la nuit qui suivit la capitulation à s'enivrer et à chanter leurs chants de guerre. Ils s'excitaient les uns les autres et le matin leur fureur ne connut plus de bornes. Les Anglais s'étaient mis en route pour gagner le fort Edouard. Les Peaux-Rouges, voyant leur proie leur échapper, se précipitent, le tomahawk et le casse-tête à la main. Les Anglais, en voyant ces hommes au teint cuivré, aux yeux étincelants, bondir sur eux comme des bêtes féroces, prennent peur, jettent leurs armes et fuient dans toutes les directions. Les Indiens s'élancent à leur poursuite. Cela devient une chasse dans laquelle un troupeau humain fuit, tourbillonne et se disperse devant deux mille fauves armés de couteaux au lieu de griffes. Lamentable spectacle !

Montcalm frémit en voyant de son camp la scène de carnage qui se prépare. Il se précipite avec ses officiers et quelques grenadiers. Il vole au secours des Anglais. Les Français couvrent les victimes de leurs corps, mettent leur poitrine devant les tomahawks des Indiens. Plusieurs sont grièvement blessés par ces sauvages ivres dont ils veulent arrêter les fureurs. Enfin le courage et la sereine loyauté de Montcalm et des officiers français en imposent aux Peaux-Rouges. On parvient à arracher de leurs mains les Anglais, et on fait rentrer ceux-ci, éperdus, dans le fort. L'alerte avait été chaude. Heureusement le nombre des Anglais tués et blessés n'avait pas été considérable, grâce à la rapidité avec laquelle les Français s'étaient précipités à leur secours. Mais, sans l'énergie et la présence d'esprit de Montcalm les trois mille soldats du Royaume-Uni qui avaient capitulé dans le fort

George auraient été massacrés jusqu'au dernier.

L'Angleterre commençait à être sérieusement inquiète des succès prodigieux de Montcalm. Elle sentait bien que dans cette lutte qui avait lieu au bord des lacs et au bord des forêts du Nouveau-Monde, il s'agissait pour elle non seulement de la domination du Canada, mais de celle de l'Amérique du Nord tout entière. En un an, Montcalm avait réussi par deux campagnes rapides et brillantes à dégager les abords des grands la^cs, à rendre les communications libres entre le Canada et la Louisiane et à refouler les Anglais sur leurs colonies des bords de l'Atlantique. Encore une heureuse expédition, et le général français pouvait jeterà la mer l'ennemi héréditaire de la France et faire flotter le drapeau blanc sur toutes les villes qui s'élèvent entre la baie d'Hudson, Tocéan Atlantique et le golfe du Mexique. Voltaire disait avec plus d'esprit que de connaisances géographiques et économiques, qu'on se battait en Canada pour quelques arpents de neige : on se battait pour la domination d'un continent. La question posée était de savoir si l'Amérique serait française ou anglo-saxonne. Elle est devenue anglosaxonne, parce qu'au milieu du dix-huitième siècle, au moment où se joua la partie décisive, c'était Pitt, un patriote et un homme de génie, qui tenait les cartes pour le compte de l'Angleterre, et Louis XV, le plus inepte et le plus méprisable de tous nos rois, qui les tenait pour le compte de la France.

Non seulement Montcalm allait avoir à supporter le poids de toute la puissance anglaise, mais encore il avait affaire dans le Canada à une administration qui semblait prendre à tâche de ruiner la colonie, afin de la livrer sans défense aux mains de ses ennemis. On

sait que Montcalm n'avait que le commandement des troupes et la conduite des opérations militaires. Encore, même dans cet ordre d'idées, était-il obligé de se conformer jusqu'à un certain point aux vues du gouverneur général du Canada, le capitaine de vaisseau marquis de Vaudreuil. Le marquis était un honnête homme, et son patriotisme ne pouvait être mis en doute. Malheureusement c'était aussi un homme d'une intelligence assez médiocre et d'un caractère faible; il subissait l'ascendant de l'intendant Bigot, et bientôt il abdiqua pour ainsi dire tous ses pouvoirs entre les mains de ce fonctionnaire, lui laissant l'autorité en matière administrative, judiciaire et militaire.

Bigot n'était, tranchons le mot, qu'un fripon de haute volée. Ses rapines éhontées dans l'administration métropolitaine avaient fait scandale. Gomme il était protégé en haut lieu, on étouffa l'affaire, mais on comprit qu'il était nécessaire de lui faire faire un voyage loin du théâtre de ses premiers exploits. On l'envoya au Canada, avec avancement, cela va sans dire. Une fois installé dans sa place d'intendant au Canada, loin des yeux du pouvoir central, il ne mit plus de bornes à sa rapacité ; il vola en grand, sans pudeur, sans chercher à sauvegarder les apparences, se vantant tout haut et publiquement des bénéfices illicites qu'il faisait sur les approvisionnements des places de guerre, sur les travaux publics, sur les transports, sur les produits de la traite des pelleteries, sur les fournitures faites à l'armée, sur les marchandises vendues aux Indiens. Il ne se contentait pas de voler lui-même effroyablement; il poussait les fonctionnaires placés sous ses ordres à en faire autant, dans l'intention de les compromettre

et de s'en faire des alliés, ou plutôt de* complices.

On comprend qua\ec ce sjstème de concussions

les troupes en vinrent bientôt à manquer de tout, et la

colonie se trouva désarmée, au moment où elle avait besoin de toutes ses forces et de toutes ses ressources pour résistera la formidable avalanche de soixante mille Anglais qui allaient fondre sur elle. On donnait

aux soldats des fusils de rebut qui éclataient entre leurs mains, et les hommes qui entraient dans les hôpitaux et les ambulances n'avaient ni couvertures ni médicaments.

Montcalm était désespéré de cette situation. Non seulement sa nature profondément droite et loyale se révoltait contre des concussions qui à ses yeux couvraient de honte et d'opprobre l'administration française, mais en outre, sentant approcher le péril suprême, il se demandait avec angoisse comment il pourrait tenir té te à un ennemi dix fois supérieur en nombre avec des soldats dénués de tout. Montcalm était habitué à se battre contre les Anglais à un contre trois ou quatre et à multiplier pour ainsi dire, par la rapidité des mouvements, le chiffre de ses troupes. C'est le système que tous les grands hommes de guerre ont employé, et qui dans le moment même réussissait en Europe à Frédéric de Prusse, l'allié de l'Angleterre. Mais encore fallait-il que la poignée d'hommes qu'il avait à sa disposition eût des armes, des souliers et du pain ; et tout cela leur manquait grâce aux concussions de Bigot et de sa bande.

Montcalm réclama auprès du ministre de la marine On intercepta ses lettres ou on les jeta au panier. Il eut recours au gouverneur général. M. de Vaudreuil, trompé par les rapports de Bigot, donna tort au général en chef. Le marquis de Vaudreuil du reste, qui était Canadien et qui appartenait au corps de la marine, était jaloux du Français officier de terre qui avait su en dix-huit mois acquérir dans la Nouvelle- France une popularité qui dépassait celle de tous les gouverneurs passés et présents de notre colonie américaine. Jusqu'à la fin de la guerre Montcalm eut à

soutenir une lutte ouverte contre Bigot, une lutte sourde contre le marquis de Vaudreuîl; aucune difficulté, aucune amertume ne lui furent épargnées. Après les succès inespérés, il connut les revers immérités. Il fut à la hauteur delà mauvaise comme de la bonne fortune.

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