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CHAPITRE VI

LES PREMIERS REVERS DES FRANÇAIS. —— LA MISÈRE DES CANADIENS ET DE L'ARMÉE DE MONTCALM,

Pendant que Montcalm par des prodiges de génie rompait au centre le cercle de fer et de feu qui enveloppait l'Amérique française, aux deux extrémités ce cercle se rétrécissait dans une étreinte mortelle. Les Anglais, comme nous l'avons dit, avaient combiné leur plan de campagne de façon: 1° à se saisir des Grands Lacs et à pénétrer ainsi comme un coin au cœur même du Canada; 2 à s'emparer de l'entrée du Saint-Laurent, la grande route de la Nouvelle-France ; 3° à envahir la vallée de l'Ohio, que les Français couvraient au moyen de petits postes fortifiés.

La première partie de ce plan avait échoué. Les deux autres devaient réussir.

Pour assurer à leurs vaisseaux le libre accès du golfe et du fleuve Saint-Laurent, les Français avaient construit dans l'île Royale ou du Cap-Breton une place forte, Louisbourg, dont la population s'était assez rapidement élevée à quatre mille âmes. Le général Ambherst et l'amiral Boscawen, avec une flotte nombreuse et un immense matériel de guerre, mirent le siège devant la ville, qui fut obligée de se rendre au bout de deux mois, peu de jours après la bataille

de Carillon, La route du Saint-Laurent était ouverte aux Anglais.

A peine la nouvelle de la prise de Louisbourg venait-celle de parvenir à Québec qu’on apprenait que Bradsteet, à la tête de trois mille Anglo-Américains, avait détruit sur le lac Ontario le fort de Frontenac défendu par soixante-dix hommes. Sur l'Ohio, les Français remportèrent d'abord un premier succès : ils battirent le 13 septembre l'avant-garde des armées de Forbes et de Washington. Mais dix jours après, le 23 septembre, le fort Duquesne sur la Belle- Rivière était détruit. Après la magnifique entrée du Saint-Laurent, nous perdions à tout jamais la vallée de l'Ohio. Les quelques milliers de braves que commandait Montcalm étaient bloqués par soixante mille Anglais et Anglo-Américains. Désormais l'histoire de cette troupe heroïque ne sera plus que l'histoire d’une cruelle agonie.

L'hiver de 1758-1759 approchait. Il donna quelque répit à l'armée qüi défendait le Canada. Les Anglais ne pouvaient continuer leurs opérations et poursuivre leur marche en avani. Ils se contentèrent de se fortifier dans les positions qu'ils avaient conquises et de méditer derrière la barrière de neige et de glace qui s'élevait entre eux et les Français, les combinaisons qui devaient leur assurer définitivement la possession de la colonie.

Pendant que les armées tin bien approvisionnées, abondamment pourvues de vivres ct de munitions, se reposaient tranquillement dans leurs quartiers d'hiver, le Canada, étroitement bloqué, mourait de faim. Pendant la belle saison, la culture avait été insuffisante, parce que la guerre absorbait

la plupart des bras disponibles dans la campagne. Les deux dernières récoltes avaient manqué. De temps à autre un navire français, trompant la surveillance des croisières anglaises, apportait quelques vivres que l'intendant Bigot vendait à prix d’or. Il n'y avait plus d'aliments ; il n’y avait plus d'argent ; et le papier avec lequel on payait la solde des officiers et des soldats se dépréciait chaque jour davantage; on vendait dix sous la livre de pain, dix francs la pinte de vin, trois francsla douzaine d'œufs ; une paire de souliers valait quarante francs; pour se rendre compte de ce que représentaient ces prix en 1759, il faut doubler ou tripler les chiffres. Montcalm devait vingt-six mille livres, et des lieutenants qui ne pouvaient pas vivre avec leurs cent quinze francs d'appointements par mois étaient obligés de tendre la main.

Ainsi Bigot et les gens de sa bande dévoraient toutes les ressources de la colonie. Sentant que le Canada n'avait plus que quelques+mois à vivre, ils se partageaient d'avance ses dépouilles. Montcalm disait de ces indignes fonctionnaires : « Tousse hâtent de faire leur fortune avant la perte de la colonie, que plusieurs peut-être désirent comme un voile inpénétrable de leur conduite. » N'est-ce pas à Bigot et à ses dignes acolytes qu'aurait pu s’appliquer la fameuse apostrophe de Ruy Blas aux ministres de Charles IT : « Voilà votre façon de servir, serviteurs qui pillez la maison! Donc, vous n'avez pas d’autres intérêts que d’emplir votre poche et vous enfuir après. »

Soyez flétris devant votre pays qui tombe, Fossoyenrs qui venez le voler dans sa tombe.

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Les dilapidations éhontées, les vols cyniques dont il était le témoin, indignaient l'âme honnête de Montcalm en même temps que la détresse de ses compagnons d'armes et des braves et loyaux habitants du Canada lui déchirait le cœur. Il se décida à faire au roi de France, à l’égoïste Louis XV, une réclamation suprême. Nons avons dit ce qu'on faisait habituellement des lettres de Montcalm. Elles passaient au ministère de la marine sous les yeux des amis, ou plutôt des complices de Bigot, et celles qui paraissaient compromettantes pour l'intendant du Canada disparaissaient. Ce futà Bougainville, le plus distingué de ses officiers, que Montcalm confia la mission d'apporteren France son dernier appel. Celui qui devait dans la suite répandre sur la marine française un si vif éclat, mais qui alors était presque un inconnu, était chargé d'expliquer dans quelle situation se trouvait la colonie, et de demander une armée au gouvernement de la métropole. Bougainville était porteur de plusieurs lettres confidentielles, dans lesquelles Montcalm, comme citoyen et serviteur de son roi, exposait avec confiance ses gémissements à son ministre.

Mais Montcalm n'était pas le favori de Mme de Pompadour, et à la cour de Versailles on ne s'intéressait pas à cette colonie lointaine du Canada, qui, au dire de Voltaire, le roi des railleurs, consistait en quelques arpents de neige. On se contenta de nommer Montcalm iieutenant-général et de lui envoyer trois cents hommes et quelques vivres. C'était un secours dérisoire. Quant à l'administration concussionnaire qui achevait la perte de la colonie , elle fut conservée. Quand Bougainville revint a Québec avec les lettres des ministres de la guerre et de la marine qui renfer-

maient un aveu implicite d'impuissance et engageaient Montcalm à se défendre jusqu'à la dernière extrémité, le héros de Carillon comprit qu'il était abandonné, « Mon arrèt de mort a été signé, » dit-il à Bougainville. Et il écrivit au maréchal de Belle-Isle, secrétaire d’État à la guerre : « J'ose vous répondre de mon entier dévouement à sauvèr cette malheureuse colonie ou à mourir. »

La dernière campagne, celle qui devait décider des destinées du Canada, s’ouvrit en mai 1759. Les forces dont pouvait disposer Montcalm étaient bien réduites ; sa petite armée de troupes régulières, ayant eu à soutenir des combats sanglants et ne recevant pas de renforts, avait fondu pour ainsi dire. Il ne restait au général, des régiments quiétaient venus deFrance, que trois mille hommes environ qui servaient de noyau à douze ou treize mille Canadiens, pour la plupart mal armés, mais pleins de patriotisme et décidés à se battre avec la dernière énergie pour arrêter l'invasion anglaise. Tout ce qui pouvait tenir un fusil s'était levé pour la défense de la Nouvelle-France. Malheureusement, dans l’état de détresse où se trouvait la colonie, tout manquait à ces braves gens, les munitions, les vêtements, les souliers et même les vivres de première nécessité.

Il ne s'agissait plus, comme en 1756, de protéger les frontières du Canada : les frontières du Canada étaient entre les mains des Anglais. C'est au cœur de la colonie, sur le cours du Saint-Laurent qu'on allait se battre. C'était la capitale même du Canada qui était directement menacée par les Anglais. Dès 1758 Montcalm avait prévu que l'ennemi mettrait le siège devant Québec. Il l'avait écrit au ministre

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de la guerre ; et il avait ajouté qu'à moins d'un bonheur inattendu le Canada succomberait dans la campagne de 1759. L'événement prouva qu'il n'avait que trop raison.

Montcalm partagea sa faible armée en trois corps. Le premier fut chargé de défendre le fort Niagara, qui protégeait le cours du Saint-Laurent en amont. Le second, fort de deux mille cinq cents hommes fut concentré dans l’île aux Noix sur le lac Champlain. Montcalm, avec le troisième corpspresqueentièrement composé de miliciens du Canada, armés de mauvais fusils de chasse, s'enferma dans Québec, objectif principal de l'invasion anglaise.

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