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CHAPITRE VIII

LA DERNIÈRE CAMPAGNE DE L'ARMÉE DU CANADA. — LÉVIS ET LA BATAILLE D'ABRAHAM => PRISE DE MONTRÉAL PAR LES ANGLAIS ET SOUMISSION COMPLÈTE DU CANADA.

La mort de Montcalm ne mit point fin à la guerre du Canada. Québec était ruiné de fond en comble et dans l'impossibilité de se défendre. Le gouverneur, Ramsay fut obligé d'ouvrir aux Anglais les portes de la ville. Mais Montréal était encore debout et il restait dans le Canada des Français en armes. Tout ce qui restait de la petite armée avec laquelle Montcalm avait livré sa dernière bataille dans la plaine d'Abraham se replia du côté du camp de Bougainville, au cap Rouge. Trois mille hommes du corps de Bougainville, trois mille échappés au désastre d’Abraham, tous ces braves gens encore sous le coup de la défaite, isolés du monde entier, sans pain, sans poudre, se voyant cernés par soixante mille Anglais, ne songeaient nullement à mettre bas les armes.Ils ne pensaient qu’à prendre leur revanche, à reconquérir Québec. Ils se réunirent sous le canon du fort Jacques Cartier. C'est dans cette position située à plusieurs lieues du cap Rouge que le chevalier de Lévis vint les rejoindre avec quelques centaines de soldats. M. de

72 | iES COLONIES PERDUES.

Vaudreuil, le gouverneur du Canada, s'était également réfugié dans le fort Jacques Cartier. Il continua d'exercer ses fonctions et Lévis prit le commandement à la place de Montcalm.

Les Anglais n’essayèrent point de déloger du fort Jacques Cartier les débris de l’armée franco-canadienne. L'hiver approchait. La flotte britannique descendit vers la mer, laissant dans Québec une nombreuse garnison. Lévis, ne pouvant continuer la guerre au milieu des neiges et des glaces, alla prendre ses quartiers d'hiver à Montréal.

A la fin d'avril, dès que le dégel commença, Lévis, laissant deux mille hommes dans Montréal, se dirigea vers Québec avec cinq mille soldats de ligne et Canadiens, dont beaucoup avaient dû remplacer leurs baïonnettes par un couteau emmanché au bout de leur fusil. Les soldats, enfonçant | :squ’aux genoux dans la neige fondante, traiînaient à force de bras trois pièces de canon; c'était tout ce qui restait de l’artillerie de campagne de l’armée du Canada. Pendant qu'ils s'acheminaient par la route de terre vers Québec, deux frégates françaises, la Pomone etl'Alalante, descendaient le Saint-Laurent.

Le 28 avril 1760, la petite armée française, épuisée par le froid, les fatigues et les privations, arriva sous les murs de Québec, dans ces plaines d'Abraham qui avaient été témoins, le 14 septembre 1759, de la défaite ei de la mort de Montcalm. Ils trouvèrent devant eux le général anglais Murray, qui les attendait avec 4,500 hommes et vingt-quatre pièces de canon. Les Français chargèrent furieusement et, courant sur les canons ennemis, vinrent massacrer les artilleurs sur leurs pièces. Les Anglais culbutés s’enfuirent,

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laissant sur le champ de bataille un tiers des leurs et vingt pièces de canon. Succès merveilleux, inespéré, dû à la vieille furia francese.

Les Français pouvaient tourner contre la garnison anglaise de Québec les canons qu'ils avaient enlevés à Murray. Malheureusement les munitions leur manquaient. Ils n’avaient que vingt coups à tirer par pièce. Lévis n’en commença pas moins le siège de Québec. La ville, attaquée vigoureusement du côté de la terre par les cinq mille hommes dont disposait le successeur de Montcalm, et du côté du Saint-Laurent par les deux frégates l’Atalante et la Pomone, allait capituler, quand une flotte anglaise apparut le 45 mai etdoubla le Cap-Diamant. Les deux frégates françaises, ayant affaire chacune à cinq vaisseaux ennemis, se jetèrent à la côte. L’Afalante brûla sa dernière gar: gousse et refusa d'amener son pavillon. Quand les Anglais montèrent à bord, ils ne trouvèrent pas un homme de l'équipage français qui fût resté debout: officiers et marins étaient couchés sur le pont, tués ou blessés. — Pourquôi ne nous avez-vous pas répondu quand nous vous avons hêlés? dit un officier anglais au capitaine de l’Atalante. — Je vous aurais répondu s’il m'était resté de la poudre, répliqua le marin fran- Cais.

Ayant perdu le reste de sa flotte et n'ayant plus de munitions, Lévis leva le siège de Québec et se retira, le désespoir dans le cœuï, sur Montréal. Le général français pensa un instant à reprendre pour son compte un projet qu'avait formé Montcalm pour le cas où l'invasion anglaise réussirait et où Québec serait pris. La petite armée française, réduite à deux mille soldats, débris de huit régiments, et à deux

mille cinq cents Canadiens, se serait retirée sur les grands lacs et de là serait descencue par l'Ohio et le Mississipi sur notre colonie de la Louisiane, où elle aurait continué la lutte. Mais comment exécuter un pareil plan, comment se mettre en route pour un tel voyage, parcourir d'un bout à l’autre tout un continent quand on n'avait plus de munitions, plus de pain? Comme les malheureux Acadiens, chassés de leur pays par les Anglais et dont nous avons raconté l'histoire, les soldats de Lévis seraient morts de faim et de fatigue avant d'arriver au terme de la route. Le général fraaicçais n'avait pas le droit de faire subir cette nouvelle épreuve à de braves gens qui, certes, avaient largement payé leur dette à la patrie. Il renonça au projet préparé par Montcalm.

Du reste, si l’on avait pu se replier sur la Louisiane et faire en Amérique une nouvelle édition de la fameuse retraite des Dix-Mille, il n'aurait pas fallu perdre une journée, car les Anglais venaient d'envoyer une armée sur le Champlain et une autresur i’Ontario, pour prendre à revers les derniers défenseurs de la colonie. Lévis apprit bientôt que ces deux corps d’armée détruisaient tous les forts français des grands lacs, qui étaient, hélas! dégarnis de troupes, démunis d’approvisionnements. En même temps, il reçut la nouvelle qu’une flotte portant vingt mille hommes de débarquement et une formidable artillerie, placés sous les ordres de Murray, avait quitté Québec et s’avançait sur Montréal en remontant le Saint-Laurent. Quel moyen de s'opposer à la marche des Anglais? Ils avaient soixante gros navires et nous n’en avions pas un seul; la flotte française du Saint-Laurent se composait de quelques pirogues.

On pouvait compter les étapes de l’armée et de la flotte anglaise par les incendies quis’allumaient et qui embrasaient les rives du Saint-Laurent. Murray avait reçu du gouvernement britannique les ordres les plus rigoureux et les exécutait à la lettre. Il livrait aux flammes chaque village canadien qui se trouvait sur sa route, et l’on sait qu’à cette époque la plupart des villages canadiens étaient bâtis sur le Saint-Laurent, entre Québec et Montréal. Là, en effet, était le centre de la colonisation française. Le 5 septembre, Murray arriva devant Montréal avec sa flotte de soixante navires et son armée de vingt mille hommes de troupes régulières.

Montréal (autrefois Ville-Marie), fondée en 1642, a été bâtie, comme on le sait, sur la côte méridionale de la grande île de Montréal, presqu’au confluent du fleuve Saint-Laurent et de la rivière des Outaouais. Situation excellente pour les communications avec le lac Ontario, le lac Champlain et l'intérieur du Canada, Montréal, qui a aujourd'hui cent vingt mille habitants, est la tête de la navigation transatlantique et le principal entrepôt du commerce de l'Amérique septentrionale avec la Grande-Bretagne. Mais, en 1760, Montréal était loin d'avoir autant d'importance. Néanmc us, c'était le dernier boulevard du Canada. Fallait-il le défendre? Lévis voulait résister, livrer une dernière bataille aux Anglais et s’ensevelir sous les ruines de la ville, M. de Vaudreuil lui représenta que ce coup de désespoir serait complètement inutile. « Les Anglais, dit le gouverneur, ne nous livreront point bataille. Ils se contenteront de bombarder Montréal. Quel sera l'effet d’un bombardement dans les conditions où nous sommes ?

La ville est environnée d’une simple muraille bonne pour se préserver des attaques des Indiens, mais qui s’écroulera au bout de quelques heures sous le feu des Anglais. Elle est pleine de vieillards, de femmes et d'enfants, qui s’y sont réfugiés après les incendies de leurs villages. Devons-nous faire tuer ces malheureux qui ont tant souffert et sont dignes de pitié? Il est évident que, toutes les maisons de Montréal étant en bois, une nuit suffira à l'ennemi pour réduire la ville en cendres. Nous ne pouvons éviter une capitulation. »

Lévis fut obligé de serendre à ces raisons. M. de Vaudreuil se rendit auprès du généralissime anglais, Amberst, qui était venu rejoindre sous les murs de Montréal le général Murray, et conclut avec lui une capitulation qui a été le véritable traité de cession du Canada à l'Angleterre. On obtint pour les Canadiens le libre exercice de la religion catholique et la paisible disposition de leurs biens. Mais les troupes durent mettre bas les armes, et il fut stipulé qu'elles ne serviraient plus pendant toute la durée de la guerre. Des vaisseaux anglais ramenèrent en France les fonctionnaires du Canada et les deux mille braves soldats qui avaient servi sous les ordres de Montcalm, de Bougainville et de Lévis,

Trois ans après la capitulation de Montréal, en 1763, Louis XV signa le honteux traité de Paris, par lequel il cédait à l'Angleterre, outre le Canada et l'île du Cap-Breton, toute la rive gauche du Mississipi, moins la ville de la Nouvelle-Orléans.

C'est ainsi que la magnifique colonie du Canada devint une possession anglaise, après avoir appartenu à la France pendant plus de deux siècles.

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