‹ Les colonies perdues [microforme]Chapitre 39 sur 88 · DUPLEIX · texte numérisé non relu

DUPLEIX

irréiragable de l’aveuglement des hommes. Dupleix n’en fut point diminué, mais il en mourut, désespéré, ruiné, pour avoir voulu mettre une fortu”e sans pareille dans les mains de son pays. Sa lutte contre les hommes fut vraiment pire et plus cruelle

que sa lutte contre les événements. Au début, c'est La Bourdonnais qu'il rencontre comme un obstacle; jusqu’à la fin, laissé dans un isolement mortel, il lui faudra voir l'échec de toutes ses tentatives pour montrer à la Compagnie la nécessité des secours matériels, de sacrifices peut-être, mais momentanés, pour préparer l'avenir et assurer la prépondérance de la France dans l'Inde.

C'est en pure perte. On ne veut pas voir; on n’ajoute aucune foi aux rapports de Dupleix, on traite de fables les dangers qu’il expose, et pendant ce temps-là les Anglais, plus perspicaces, exploitent, en habiles gens, la situation difficile d’un adversaire dont ils ne sont pas les pires ennemis, et savent tirer parti d'une complicité qui leur survient avec tant de bonheur. Rien, il faut le dire, n’est mieux fait pour mettre en lumière le génie des grands hommes que les difficultés incessantes amoncelées suus leurs pas. Dupleix n'en vit jamais la fin. Au début de la conquête, il pouvait, avec le concours de La Bourdonnais, réaliser son rêve avecla rapidité de la foudre.Les susceptibilités et l’orgueil indomptable du marin perdirent tout. Unis, ces deux hommesétaient invincibles; mais La Bourdonnais étaittropimpatient de toutesupériorité, pour accepter celle d'un homme qui le valait comme militaire et qui, comme organisateur, n'avait pas d'égal. Les Anglais le savent, eux qui profitèrent si bien de toutes ces discordes et n'ont pas inventé, pour coloniser l'Inde, d'autre système que celui de Dupleix.

Ainsi Le Bourdonnais fut le premier obstacle à ses plans. Cet homme, admirable dans l'action, d'un coup d'œil si prompt et si sûr et qu'il serait permis

de comparer à Jean Bart comme homme de mer, ne savait point se dominer. La prépondérance de Dupleix le mettait hors de lui-même, et alors il agissait en fou, contrecarrait les ordres ou refusait d'y obéir. Dupleix, si patient pourtant et si habile, ne parvint jamais à adoucir les aspérités dé ce caractère, et, cequ'il y a de plus admirable, c’est qu'en présence des résultats fâcheux provoqués sans cesse par cette hostilité singulière, il n'eut pas une heure de fléchissement et poursuivit le but qu'il aurait infailliblement atteint, pour notre honneur et notre fortune, si les timidités, puis bientôt les ordres timorés de la Compagnie, n'étaient venus annihiler son action et réduire à néant ses plus belles combinaisons.

Il est nécessaire aussi de dire, pour expliquer ces choses fâcheuses, ou tout au moins pour les atténuer, que la Compagnie des Indes, constituée avec l'agrément du roi, et même sous promesse d'être militairement soutenue, à l’occasion, se composait de gens que la perspective seule d'une affaire purement commerciale avait séduits et qui ne voulaient qu'une chose : distribuer aux actionnaires de bons dividendes. Au fond, leur entreprise consistait simplement à faire venir en Europe, au meilleur compte possible, les merveilleux produits de l'Inde, et à en tirer un bénéfice sans limites, puisqu'il n’v avait point de concurrence. Aussi, ne comprirent-ils rien, ou pas grand'chose, aux plans de Dupleix, qui n'avait pas d'autre but cependant que de détruire ou d’empêcher l'invasion anglaise. Sans doute virent-ils seulement que,. pour atteindre ce but, il faudrait mettre dehors des capitaux énormes, c’est-à-dire sacrifier le présent pour assurer l'avenir ; et alors,

ils firent tant et si bien que Dupleix, leur agent, celui qu'ils honoraient naguère de toute leur confiance, fut obligé de capituler et d'abandonner à des adversaires trop heureux la fortune qu'il avait pres-

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