‹ Les colonies perdues [microforme]Chapitre 40 sur 88 · LA BOURDONNAIS · texte numérisé non relu

LA BOURDONNAIS

que conquise. Plus déçu encore que Moïse, il lui fallut abandonner un pays merveilleux, conquis par son génie, et que les Anglais n'avaient plus qu’à ramasser, sans effusion de sang, pour en faire la plus souveraine et la plus riche de leurs possessions.

Le gouvernement français n’y comprit pas davantage. Il y a des heures fatales pour les nations, des heures où devient vaine l’action des hommes les mieux doués pour les servir. La perte du Canada et la perte des Indes survinrent à deux de ces moments, bien voisins l’un de l’autre, où un pays tombe, pour ainsi dire, en décomposition et n’est plus capable du moindre effort. Deux hommes exceptionnels, Montcalm et Dupleix, ont subi les conséquences de ces heures fatales, mais sans rien perdre de leur juste renommée. On vient de voir quel fut l’homme qui lutta jusqu'à la dernière cartouche, pour conserver à son pays une colonie si française, après plus d’un siècle de séparation; on va voir quel fut cet autre, ce Dupleix, qui voulut donner un empire à son pays, et que celui-ci récompensa en l’abreuvant d’accusations, de soucis, presque en le dépouillant. Il est permis de rappeler ces lamentables souvenirs, quand l’heure de la réhabilitation a sonné et quand la grandeur des hommes se dégage de plus en plus des nuages du passé.

Joseph Dupleix naquit en 1697, dans le Hainaut français, à Landrecies, où son père était fermier général, homme dur, entièrement adonné aux affaires, considérant l'argent au-dessus de tout, pour les bénéfices et les honneurs qu’il rapporte, et très désireux de voir son fils suivre la même carrière. Malheureusement, le jeune homme, en grandissant, ne montrait point de dispositions très prononcées à l’agiotage. Au contraire, tout annonçait chez lui un esprit aventureux, porté vers les grandes choses, ami des arts et surtout désireux d’imprévu. Le fermier général, tout en déplorant ces dispositions fâcheuses, faisait tout le possible pour en avoir raison; mais il avait affaire à

forte partie, à un adolescent déjà résolu, dans le cœur duquel coùüvaitl’indomptable énergie du futur héros. Ce mot est absolument applicable à Dupleix.

Bref, n’en pouvant avoir raison, le père jugea bon de faire voyager son fils. C’est ainsi que Dupleix visita l'Amérique et les Indes, et c’est ainsi que se développa chez lui cet esprit d'indépendance et d'initiative qui en fit un des hommes les plus remarquables de son temps. Il était tout jeune, dix-huit ans à peine, quand son père trouva le moyen de l'embarquer à bord d’un navire de la Compagnie des Indes. Cinq ans plus tard, après avoir beaucoup observé et beaucoup vu, le jeune Dupleix, grâce à l'influence de son pere, gros actionnaire de la Compagnie, fut nommé membre du conseil supérieur et commissaire des guerres.

C'est à partir de ce moment que se dessinent les premières assises du monument que Dupleix veut élever à la gloire et à la fortune de son pays. Du premier coup il entrevoit les difficultés; mais il se sent de taille à les vaincre. Il y a là, das sa vie, toute une période de gestation, si l’on peut ainsi dire, pendant laquelle il mûrit ses plans, pose ses jalons. Son but est de détruire d’abord la rivalité de l'Angleterre et d'arriver à faire du vaste empire de l’Inde un vassal de la France. Il est inouï de voir combien, grâce à un homme de génie, ce plan grandiose était facile à réaliser, et en même temps de compter les obstacles entassés sur les pas de Dupleix par les principaux intéressés.

Ges marchands, protégés par le gouvernement, ne voient pas autre chose que leur commerce, c'est-àdire la prospérité terre à terre de leur boutique. A qui veut leur mettre dans les mains un monde et sa mer-

veilleuse fortune, ils répondent par des tracasseries et des avanies incessantes. La Compagnie des Indes ne comprit pas Dupleix, ou plutôt elle en eut peur. Ceci

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