ROS
ÉLÉPHANTS ET RHINO
après, les troupes victorieuses faisaient leur entrée: dans Arcate, et Mousafer venait à Pondichéry s’incliner devant Dupleix, comme un vassal. La conduite des Français au feu l'avait ébloui, et ii n'était pas * éloigné de regarder comme des démons ces hommes qui avaient raison, à une poignée qu'ils étaient, des masses ennemies, et qui lui semblaient presque invulnérables.
Cette bataille d'Arnour, importante, décisive même, n'avait pas été gagnée sans pertes. D'Autheuil blessé au commencement de l’action, avait dû céder le commandement à Bussy, qui n'avait plus, d'ailleurs, qu’à présider à la déroute et au massacre. En outre, si c'était u. incontestable et même grand succès, il restait de la besogne à accomplir. Dupleix paraissait sûr de Mousafer, ébloui par la victoire et par la pompe aver. laquelle il avait été accueilli par le gouverneur ; mais, si la capitale du Carnate était dans ses mains, les dissidents tenaient encore dans deux forteresses importantes, Gingy et Trichinapaly, où s'était réfugié Mehemet-Ali, le dernier fils d’Anaverdikan. Cite place, il fallait la prendre, sous peine d’avoir accompli de la besogne presque vaine; mais Dupleix se heurta, de nouveau, à des indécisions, à des hésitations, comme à Madras, et ce fut avec toutes les peines du monde qu'il décida les alliés à mettre le siège devant Ja place, et encore dut-il faire les frais de la campagne.
Pous la seconde fois, et dans des conditions identiques, le sort se tournait contre luil Pendant que Chanda-Sahib et Mousafer entraient mollement en campagne, Naser-Singue ne perdait point son temps, et il envahissait le Carnate, à la tête de trois cent
mille hommes. Il ne faut point se laisser éblouir par de tels chiffres, surtout après les merveilleuses victoires remportées par les soldats de Dupleix sur d’innombrables adversaires ; mais, incontestablement, la situation devenait difficile. Elle se compliqua bientôt par la débandade des deux alliés, qui, avec leurs troupes en désordre, protégées seulement par le petit corps de troupes françaises, se jetèrent en fuyards dans Pondichéry, l'ennemi les suivant de très près. Allait-on avoir à subir un second siège ? L’attitude des Anglais n’était pas non plus rassurante, et peut-être ne demandaient-ils pas mieux que de saisir l’occasion de réparer un échec et de reprendre un ascendant diminué par les circonstances, et principalement par la levée du siège de Pondichéry. Ainsi, sans déclaration directe d'hostilités, ils avaient des troupes dans l'armée de Naser-Singue, scudoyées par celui-ci, et constituant, en face des contingents de Dupleix, un élément dangereux.
Aussi, Durieix, qui, comme tous les chefs résolus, était partisan de l’action rapide, conseillait-il à d’Autheuil, guéri de sa blessure, de prendre l'offensive et de jeter le désarroi, dans les rangs ennemis, par un coup de foudre. Il écrivait, à ce sujet, au commandant en chef, des lignes que nous trouvons dans le livre de M. Tibulle Hamont, un monument élevé, en attendant une statue, à la mémoire de Dupleix, à l'aide d’une grande partie de sa correspondance, et qui méritent d'être reproduites. On les dirait datées d'hier, tant elles sont vraies encore aujourd'hui:
« Le soldat français, écrivait-il, ne vaut que pour « l'offensive. Il s'impatiente et se gâte dans l'incction. Vous « n’ignorez pas l'avantage de celui qui attaque. Tà-
« chez d’en profiter. Vous savez que les gens de ce « pays sont aisés à surprendre. Donnez-leur alerte « dès la plus petite pointe du jour. A-t-on oublié « l'affaire d’Ariancoupan, celle d’Ambour, où trois « cents braves gens ont su forcer l'ennemi, retranché « avec autant de canons qu'il en a à présent? Vous « n’aviez alors que cinq ou six pièces. »
D'Autheuil se conforma à ces instructions et attaqua, avec assez de bonheur pour faire reculer les troupes de Naser-Singue, dont les Anglais se contentèrent de contempler la déroute, après avoir cependant engagé l’action eux-mêmes, en tiraillant sur nos avant-postes. Mais alors il se produisit un fait honteux qui arrêta, en même temps que la marche en avant du commandant, les combinaisons de Dupleix. Un grand nombre d'officiers firent défection, et il ne restait plus au petit corps d'armée vainqueur, que la ressource d'une retraite qui rendit le courage à Naser- Singue. Au bout d’une journée de lutte héroïque, on arriva sous les canons de Pondichéry ; seulement, pendant la retraite courageusement couverte par la cavalerie de Chanda-Sahib, le faible Mcusafer, croyant sans doute à la défaite complète, s'était livré à son rival, et Dupleix, pris d’une rage violente contre les officiers rebelles dont la défection lui arrachait la victoire, se redressa, comme toujours, contre l’adversité, entama des négociations avec Naser-Singue, en s’attachant surtout à lui faire voir que Mousafer sacrifié, ses deux fils, qui étaient à Pondichéry, gardaient tous ses drcits, et que tous les moyens n'étaient pas perdus de les faire valoir.
Puis, tout d’un coup, au milieu des négociations qui n'étaient entamées que pour masquer ses projets,
182 LES COLONÏIES PERDUES.
il donna l’ordre à d'Autheuil de distraire de son armée trois cents hommes d'élite, en confia le commandement à un officier hardi, nommé de la Touche, qui, d’après les instructions du gouverneur, renouvela le fait d'armes de Léonidas aux Thermophyles, surprit l’armée indienne endormie pendant la nuit profonde, fit un carnage épouvantable, incendia le camp et ne se replia, à'la tête de son détachement intact, sur le quartier de d’Autheuil, que lorsque l’armée de Naser-Singue, en proie à la plus grande panique, s’enfuyait dans toutes les directions.
C'était un triomphe complet, mais la situation, pour être un peu meilleure, n'était pas encore brillante. Mehemet-Ali, l’allié du fuyard, tenait toujours dans Trichinapaly ou campait dans les environs, avec une armée considérable que venaient augmenter, chaque jour, les contingents débandés de Naser-Singue. Dupleix résolut d’en avoir raison, et de terminer, par la défaite du nabab, la conquête du Carnate. Sur son ordre formel, d’Autheuil attaqua et remporta l'avantage, malgré la présence de troupes anglaises dans les rangs ennemis. Mais là, comme si la fatalité se plaisait à jeter l'indécision au moment propice, dans l’âme des officiers de Dupleix, d'Autheuil s'arrêta, et les plans, si habilement combinés par le gouverneur, échouaient encore, si Mehemet-Ali n'avait, pour ainsi dire, offert lui-même la victoire et forcé d’Autheuil à le battre à plate couture à Tiravadi.
Les choses en étaient là : Mehemet-Ali en fuite et ses troupes dispersées. Celles qui avaient pu se réunir s'étaient réfugiées dans la forteresse presque impre-
* nable de Gingy, un véritable nid d’aigle sur une montagne, la clef d'Arcate, lorsque Bussy, dont nous avons,
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MORT DE NASER=SINGUE,
déjà vu précédemment la décision et l'énergie, proposa à Dupleix de s’en emparer par un coup de main et lui exposa ses plans, qui furent acceptés. Ici se place un de ces brillants faits d'armes qui ne sont pas rares dans nos annales militaires et qui sont l’honneur éternel des chefs qui les commandent et des soldats qui les exécutent. Tous les historiens de la conquête de l'Inde le relatent, avec une admiration légitime ; mais nul n’en a mieux décrit les différentes péripéties que M. Tibulle Hamont, que nous citerons encore. Le fait d'armes en vaut la peine, et la page est assez belle pour mériter la reproduction:
« Le 11 septembre, Bussy arriva devant la ville, avec deux cent cinquante Européens, quatre cents cipayes et quatre pièces de canon. La reconnaissance des défenses de l'ennemi, la force de la position, le nombre des obstacles matériels, la difficulté de l’ascension ne refroidirent pas l’ardeur du jeune général. Persuadé de l'impossibilité d’un siège régulier, il voulait prendre la ville d'assaut. Il comptait sur son audace, son habileté, la bravoure de ses troupes, la pusillanimité de l'ennemi. Il y avait certes bien des chances de succès; mais un revers était possible pourtant.
« Nos troupes pouvaient être contraintes de s’arrêter devant une de ces barrières matérielles contre lesquelles l'énergie et le courage demeurent impuissants. Heureusement, l'ennemi fit une faute colossale. I! quitta les hauteurs de Gingy, où il était si redoutable, pour descendre dans la plaine parsemée de villages où nous étions campés, et vint à notre rencontre dans un ordre de bataille des plus mauvais. La cavalerie était en tête ; l'infanterie suivait immé-
diatement. Comme d'habitude, le feu de nos canons dissipa rapidement les cavaliers hindous, qui, débandés, se rejetèrent sur l'infanterie et y mirent le désordre. La vivacité du feu, une charge à la baïonnette de Bussy, l’arrivée de d’Autheuil avec ses compagnies, amenèrent l'entière déroute de l'ennemi. Bussy, voussant les fuyards, l'épée dans les reins, gravit avec eux les pentes de la montagne et arriva en même temps qu'eux sous les remparts de la ville, malgré une grêle de balles et de boulets, qui partaient des créneaux de l'enceinte. La plus grosse partie des Hindous put traverser les ponts et fermer les portes, et un feu terrible s’abattit sur les soldats français à découvert et au pied des murs.
. & La position n’était plus tenable ; il fallait redescendre en vaincu les pentes si audacieusement gravies, ou pénétrer immédiatement dans la ville. Bussy s'arrêta à ce dernier parti. On réussit à appliquer un pétard le long d’une porte et à la faire sauter. La petite armée de Bussy s’engouffra aussitôt sous la voûte, et un combat acharné commença dans les rues de la ville. Malgré la fusillade qui partait des fenétres, les attaques réitérées de l'ennemi et les feux croisés des citadelles qui dominaient la ville, Bussy, le soir, était maître de la cité ; mais les forts tenaient toujours, et leur tir devenait de plus en plus vigoureux. Ons’abritait tant bien que mal, on ripostait avec les pièces de campagne et quelques mortiers ; mais il était clair que l'artillerie française ne parviendrait jamais, à cause de sa faiblesse numérique, à réduire au silence les batteries ennemies. Que nous réservait l'apparition du jour, si les forts restaient au pouvoir des Hindous ? Il y aurait une recrudescence du bom-
bardement, un retour offensif de l'ennemi. On perdait déjà beaucoup de monde. Que serait-ce, lorsque les canonniers de Méhémet-Ali ne tireraient plus au hasard et concentreraient le feu de leurs pièces sur la poignée de Français qui occupait la ville ?
« Bussy, tout de suite, vit qu'il fallait aller de l’avart et marcher, sans perdre une minute, sur les citadelles ; il forma trois détachements, et leur désignant les forts à enlever, il les lança à l’attaque; luimême prit le commandement des sections qui opéraient contre le principal ouvrage. L’ennemi s'était barricadé sur les versants que nos troupes avaient à gravir; de là, il faisait pleuvoir une grêle de baïles sur l’assaillant. Ni la difficulté du sol, ni les retran chements, ni la mousqueterie, ni la canonnade n’arrêtèrent l'élan des compagnons de Bussy. Au matin, les citadelles étaient à nous, et les vainqueurs euxmêmes s'étonnèrent de leur victoire, quand, à la clarté du soleil levant, ils virent les fortifications prises en si peu d'heures. »
La forteresse de Gingy mise en notre possession par ce hardi coup de main, il ne restait plus qu’à marcher sur Arcate. Dupleix donna des ordres en conséquence à d'Autheuil qui se porta en avant, mais qui se laissa bientôt arrêter par des pluies torrentielles, malgré les instances du gouverneur. Encore une fois, c'était du . sang inutilement versé, des peines vainement dépensées, si des émissaires des nab:.bs de Uanoul et de Cadapa, fatigués des exigences et des cruautés de * Naser-Singue, ne fussent venus proposer à Dupleix, contre des garanties, de faire défection à la prochaine bataille. Le signal de cette défection serait donné par le pavillon français arboré sur le front des troupes.
En même temps, Naser-Singue cherchait aussi à négocier, mais sans franchise, simplement pour gagner du temps, et ses messagers, reçus avec hauteur par Dupleix, avaient repris leur route sans avoir rien conclu. Il est vrai que le gouverneur réclamait la mise en liberté immédiate de Mousafer et la remise, entre ses mains de la nababie d'Arcate.
Selon toute apparence, Naser-Singue, fatigué de la guerre, et, de plus, brisé par les excès, aurait fini par céder. Mais Dupleix, avec sa décision habituelle, quand rien ne venait contrarier ses projets, intima l'ordre à de la Touche qui remplaçait d’Autheuil dans le commandement, d'attaquer le nabab, dont les tergiversations lui donnaient quelques inquiétudes et lui paraissaient louches, et, dans la nuit du 45 novembre, le commandant français, renouvelant sa précédente surprise, commença l'attaque. Au jour, on aperçut Naser-Singue ayant à ses côtés Mousafer, s’efforçant de rallier son armée déjà en déroute, et considérablement diminuée par la défection des deux nababs qui avaient noué des intelligences avec Dupleix. Atteint d’une balle au front, Naser-Singue expira avant d’avoir pu donner l’ordre d’exécuter son prisonnier, et, sur le champ de bataille même, Mousafer fut proclamé nabab du Carnate. La moitié des projets de Dupleix était accomplie : Mousañfer-Singue était son vassal, le vassal de la France.