Les colons du Canada, Volume 2
Nous avons laissé nos colons fêtant avec gaieté le jour de Noël. Le lendemain matin, Malachie Bone, la Fraise et John retournèrent à leur habitation vers l'Ouest, tandis que le capitaine Sinclair et son compagnon reprenaient le chemin du fort. La femme indienne se trouvait mieux, et la famille se remit à ses occupations habituelles. Nous raconterons en peu de mots quelques événements qui se passèrent pendant le reste de ce long hiver. Malachie et John, accompagnés de la Fraise, visitèrent nos émigrants presque chaque dimanche. Le vieux chasseur parut se réconcilier de plus en plus avec la société, et quelquefois il resta dans rétablissement un jour ou deux après le dimanche. La femme indienne se trouva tout à fait rétablie au bout de trois semaines, et fit connaître, par Tinterniédiaire de la Fraise, qu'elle désirait retourner dans sa tribu. On acquiesça natu- II i
— Î8 — Tellement à ce vœu, et après avoir reçu une provision de vivres pour son voyage, elle prit congé de la famille Campbell à la fin de janvier.
Uhiver continua pendant les mois de février et de mars, mais le soleil devint plus chaud et le froid ne fut plus si rigoureux. Ce ne fut que vers le milieu d'avril que le lac se trouva débarrassé de la glace qui le couvrait; alors commença le dégel, qui eut lieu avec tant de rapidité, que le petit ruisseau devint un torrent impétueux, et qu'une grande partie de la prairie fut inondée. Quelques jours suflSrent pour changer l'aspect, du pays; la neige, qui avait couvert le sol pendant tant de mois, disparut complètement; les oiseaux,*qui avaient été muets ou qui avaient émigré pendant Thi ver ,«e montrèrent de nouveau et firent entendre leurs gazouillements autour de la maison ; l'agréable verdure de la prairie reparut, et la nature commença à sourire de nouveau. Au bout d'une dizaine de jours, les arbres se couvrirent de feuilles, et après un ou deux orages, la température devint chaude et le ciel serein.
Ce changement causa une grande joie à toute la famille. Les vaches furent envoyées au pâturage; Emma et Marie allèrent de nouveau les traire, sans être retenues par la crainte de rencontrer encore des loups. Le bateau fut remis à flot, et Percival et John allèrent à la pêche pour se procurer du poisson. Alfred, Henry et Martin s'occupèrent activement à nettoyer le terrain défriché pour y semer la première récolte. M. Campbell travaillait tout le jour dans le
jardin ; la volaille, qui était bruyante et en grande activité, fournit bientôt des œufs en abondance; et, comme la saison de la chasse était finie, Malachie et la Fraise venaient sans cesse visiter nos colons.
« Oh ! que c'est délicieux ! s'écria Emma en s'ar^ rétant sur le pont et en portant ses regards sur la vaste étendue du lac azuré ; ne le trouvez-vous pas, Marie, [après avoir été claquemurés pendant un si grand nombre de tristes mois?
' — Cela est vrai, Emma , je ne suis point surprise de cet élan de votre gaieté ; je me sens moi-même une tout autre personne. Eh bien! si l'hiver est long et ennuyeux, cela double du moins le charme du printemps.
— Ne trouvez-vous pas comme moi, Marie, qu'il est bien étonnant que le capitaine Sinclair ne soit pas venu nous voir?
—^Certainement; je m'attendais à le voir avant cette époque; je présume cependant que son service ne lui aura pas permis de venir.
— n aurait sans doute pu obtenir'un congé, maintenant que le temps est beau : il faut que quelque chose l'ait empêché de venir pendant l'hiver. J'espère qu'il n'est pas malade.
— Je l'espère aussi, de tout mon cœur, Emma, repondit Marie ; mais venez, ma sœur, ne nous arrêtons pas; écoutez, comme les veaux crient pour que nous leur donnions leur déjeuner ; nous en aurons bientôt davantage; oui^ et beaucoup de lait,
, — 4 — et, par conséquent, beaucoup de beurre à battre ; mais j'aime le travail quand le temps est beau. »
Après le déjeuner, Emma exprima sa surprise à Alfred de ce que le capitaine Sinclair n'était pas encore venu, et sa crainte qu'il ne fût indisposé. Alfred, sur sa demande, lui promit de se rendre l'après-midi au fort et de voir ce qui en était.
John, qui n'avait pas oublié les conseils de Mala- •chie, apportait presque chaque jour un panier de belles truites qu'il prenait dans le ruisseau. Ce supplément de provisions, consistant en poissons et en œufs, était très agréable, car le bœuf était mangé, et la famille, sans cela, aurait été réduite au porc salé. Alfred, comme il l'avait promis à Emma, partit pour le fort, accompagné de Martin. Il revint le lendemain matin avec une provision de nouvelles. Le capitaine Sinclair, comme Emma l'avait supposé, était dans l'impossibilité de venir : il avait fait une chute grave, et s'était blessé au genou, en sorte qu'il s'était vu obligé de garder le lit pendant quelque temps. Il était cependant de très bonne humeur, et l'oflScier de santé lui avait promis que, dans une quinzaine de jours, il serait tout à fait bien. Il envoyait ses compliments les plus affectueux à toute la famille. Le commandant présentait également ses salutations à M. Campbell, et lui annonçait que dans huit ou dix jours il avait l'intention d'envoyer un bateau à Montréal; que si M. Campbell avait quelques emplettes à faire, ou désirait envoyer quelqu'un par celte occasion, il pouvait en profiter, et que le bateau rappor-
terait les objets qu'il aurak demandés. Il n'avait pas eu de nouvelles communications avec Québec ; mais il attendait chaque jour un courrier qui lui apporterait les lettres d'Angleteri'e et les journaux; il espérait, de plus, que bientôt il pourrait lui présenter ses respects en personne.
Telles étaient les nouvelles apportées par Alfred. - Emma fit plusieurs questions relatives au capitaine * Sinclair pendant que sa sœur §e tenait à côté d'elle, et sa curiosité, à cet égard, fit beaucoup rire Alfred. La proposition du commandant, concernant le voyage à Montréal, fut alors discutée. Le vieux Malachie avait à vendre plusieurs ballots de fourrures; Martin en avait cinq, Alfred trois et Henry deux. Car, quoique nous ne Tayons pas mentionné, il était de règle dans leurs chasses que celui qui tuait un animal en avait la peau.
Les ballots de Malachie étaient de quelque valeur, car ils renfermaient plusieurs peaux de castors, tandis que ceux de Martin et des autres chasseurs consistaient essentiellement en peaux de daims. La question étaient de savoir qui accompagnerait cet envoi à Montréal. Malachie n'était pas disposé à , faire cette course; on ne pouvait guère se passer de Martin, qui, d'ailleurs, se jetterait dans quelque mauvaise affaire s'il allait à Montréal. D'un autre côté, Henry et Alfred ne connaissaient rien à la valeur des peaux ; sans cela, M. Campbell, qui désirait acheter de la farine, du porc salé et quelques autres objets, aurait préféré envoyer l'un d'entre eux. Mais
la difficulté fut bientôt levée par le vieux Malachie, qui observa qu'il avait fait une évaluation de ses peaux, et que Ton pourrait aussi évaluer les autres peaux avant que de les mettre en ballots, et que si Ton ne pouvait les vendre ce qu'elles valaient ou à peu près, on n'aurait qu'à les rapporter. Cet arrangement satisfit M. Campbell, et il fut décidé que Henry ferait le voyage. M. Campbell dressa une liste des objets qu'il voulait se procurer; Mme Campbell y ajouta la sienne, et tous leurs préparatifs se trouvèrent terminés quand on leur annonça que le bateau était sur le point de partir. Martin ne parut point mécontent de ce qu'on ne l'avait pas choisi pour cette expédition; depuis que Malachie Bone avait fait connaître que la Fraise n'était point sa femme, comme on l'avait supposé, Martin était continuellement auprès d'elle. Elle commençait à prononcer quelques mots d'anglais, et elle avait gagné l'affection de tout le monde.
Dès que M. Campbell s'aperçut que Malachie ne les fuyait plus comme auparavant, il crut devoir lui offrir de reprendre son terrain; mais Malachie ne voulut pas accepter cette proposition. Il dit qu'il n'avait pas besoin de ce terrain, bien qu'il fût possible qu'il établît sa demeure plus près d'eux; que, pour le moment, il valait mieux que les choses restassent comme elles étaient ; après quoi M. Campbell ne revint plus sur ce sujet. Malachie exécuta bientôt après le projet qu'il venait d'énoncer ; au bout de peu de jours, on le vit paraître, accompagné de la Fraise et
de John, tous les. trois chargés de ses ustensiles de ménage, et dans un court espace de temps, il eut élevé un autre wigwam en vue de l'habitation de M. Campbell et à Textrémité orientale de sa prairie : cette circonstance fut très agréable à Madame Campbell, parce qu'ainsi John était toujours auprès d'eux ; en effet, il ne couchait plus dans la loge de Malachie, mais chez ses parents et dans la chambre de ses frères. Il passait la plus grande partie du jour à la loge ou dans la compagnie du vieux chasseur. Mais, grâce à ce nouvel arrangement, ils en vinrent peu à peu à ne former, pour ainsi dire, qu'une seule famille ; il ne se passait pas de jour que la Fraise ne vînt visiter nos émigrants ; elle devenait utile dans la maison en rendant tous les services qui étaient en son pouvoir, et elle acquérait rapidement les connaissances qui lui manquaient enoeie.
Dans la soirée du jour qui suivit celui où Ton avait reçu le message du fort. Madame Campbell adressa quelques questions à Malachie sur les mœurs des castors, dont elle avait beaucoup entendu vanter la sagacité.
« Madame , dit Malachie , c'est certainement un animal très raisonnable, et je peux dire que je ne me suis jamais lassé de l'observer ; même il m'est arrivé, dans Tété, d'oublier le but pour lequel j'étais sorti, lorsque par hasard je rencontrais une troupe de ces animaux occupés de leur travail.
— Cela m'est aussi arrivé, dit Martin; j'étais un jour couché sous un buisson au bord d'un ruisseau,
et je les vis se réunir en conseil et parler à leur manière avec tant de vivacité, que je crois réellement qu'ils ont un langage aussi bon que le nôtre. Ce sont toujours les vieux qui. parlent et les jeunes qui écoutent.
— C'est vrai , répondit Malacbie. Je les vis aussi une fois tenir un conseil, puis se séparer pour aller à Touvrage, car ils étaient sur le point de barrer le cours d'un ruisseau et de construire leurs habitations.
— Et que firent-ils? Malacbie, dit Madame Campbell.
— Ils firent, Madame, ce qu'auraient fait des chrétiens. Les Indiens disent que les castors ont des âmes comme eux, et si le bon sens est l'indice d'une âme, les Indiens ont raison. Us commencèrent d'abord par placer des sentinelles pour les avertir du danger 5 car dès que quelqu'un s'approche d'eux les sentinelles donnent l'alarme^ tous alors plongent à l'instant et ne reparaissent que lorsque le danger est passé.
— Il y a plusieurs espèces d'animaux, entre autres des oiseaux, qui agissent de même, observa M. Campbell j on les trouve parmi ceux qui vivent en troupes.
— C'est vrai, Monsieur, dit Martin.
— Les castors. Madame, choisissent un emplacement convenable pour leur travail ; ce qu'ils recherchent, c'est un ruisseau coulant à travers un bas-fond et pouvant être barré de manière à former un grand étang assez profond pour que le terrain y soit couvert de plusieurs pieds d eau 5 et quand ils ont trouvé l'endroit qui leur convient, ils se mettent à l'ouvrage.
— Peut-être, observa M. Campbell, ce choix demande-t-il plus de' sagacité que le reste de leur travail , car les castors doivent posséder une sorte de talent d'ingénieur pour se décider à cet égard; il faut qu'ils sachent calculer aussi exactement qu'avec un niveau l'étendue et la profondeur de la pièce d'eau qui leur est nécessaire. Cette faculté de raisonnement est peut-être le plus merveilleux des instincts qui leur sont accordés.
— C'est vrai, Monsieur, dît Malachie, et j'ai souvent pensé cela; et encore il faut voir comment ils apportent tous leurs outils avec eux : la caisse d'un charpentier n'est pas mieux fournie. Ils se servent de leurs fortes dents comme de haches pour couper des arbres; leurs queues leur servent de truelles pour leurs ouvrages de maçonnerie; leurs pieds de devant remplacent pour eux nos mains, et ils se servent encore de leurs queues comme de petits chariots ou de brouettes.
— Continuez, Malachie, dit Marie; ce que vous venez de dire m'intéresse beaucoup.
— J'ai vu, Mademoiselle, ces petits animaux élever des digues de quatre à cinq cents pas de longueur, qui dans quelques endroits ont jusqu'à vingt pieds de haut et sept à huit pieds d'épaisseur, et tout cela se fait dans une saison, dans cinq ou six mois peutêtre.
— Mais combien pensez-vous qu'il y ait de ces animaux pour faire un semblable ouvrage? dit Henry.
— Peut-être cent, pas davantage.
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— Mais comment élèvent-ils cette digue, Malachie? dit Emma, n
— C'est en cela, Mademoiselle, qu'ils montrent leur intelligence. Je les ai souvent observés pendant qu'ils sciaient de gros arbres avec leurs dents de devant; ils ne peuvent pas transporter les arbres, cela est certain, lors même qu'ils emploieraient dans ce but toutes leurs forces réunies; ils choisissent donc des arbres qui s'élèvent au bord du ruisseau, et ils examinent de quel côté ils penchent pour s'assurer qu'ils tomberont bien dans le courant d'eau ; s'il en est autrement, ils ne les couperont pas. Quand ils sont occupés à les abattre, et que l'opération est presque terminée, si le vent vient à changer et à être opposé à la direction que l'arbre doit prendre dans sa chute, ils laissent l'arbre jusqu'à ce que le vent leur devienne favorable. Dès que les arbres sont abattus ils en scient les branches et font flotter les troncs jusqu'à l'endroit où ils veulent élever leur digue; ils les mettent en travers, et, à mesure qu'ils les posent les uns sur les autres, naturellement l'eau s'élève et leur fournit les moyens de faire flotter et de mettre en place les arbres qui doivent occuper une position supérieure*
/ant cela, dès que ces animaux ont disposé ncs inférieurs, ils vont chercher de l'argile et ^es herbes dont ils chargent leur queue plate s traînent vers la digue; ils en remplissent les ni se trouvent entre les arbres, jusqu'à ce que igue sdt aussi forte qu'un mur et que l'eau tièrement arrêtée.
— Oui, dit Martin, je les ai entendus pendant la nuit travaillant avec tant d'activité, frappant et maçonnant avec leurs queues de telle sorte, que l'on aurait pu croire qu'il y avait cinquante hommes à l'ouvrage au lieu d'une centaine de ces petits animaux. Ils travaillent nuit eê jour, et ne paraissent jamais fatigués jusqu'à ce que la digue soit solide et que leur ouvrage soit achevé.
— Mais cette digue n'est sans doute qu'une construction qui doit précéder celle de leurs habitations, observa Madame Campbell
— Elle n'est rien de plus, et je trouve que le reste de leur travail est tout aussi étonnant.
— Mais il est temps d'aller se coucher, dit M. Campbell; aussi laisserons-nous pour une autre soirée le reste de l'histoire de Malachie.
— H n'y a personne parmi nous, dit Madame Campbell en se levant, qui désire plus vivement l'entendre que moi; mais, comme vous le dites, il est plus de dix heures, et Malachie ^t la Fraise doivent retourner chez eux ; ainsi, bonne nuit.
— Quel dommage, dit Percival, je rêverai aux eastors toute la nuit, j'en suis sûr. »