MALAGHIE BONE ET UN OURS
Pendant deux ou trois jours M. Campbell fut très occupé à dresser la liste des objets qu'il désirait se procurer. Les fonds qu'il avait à Québec se réduisaient à assez peu de chose ; mais la communication que lui avait faite son agent de Tintention où était M. D. Campbell de payer les plantes qu'il avait trouvées dans les serres le mit fort à son aise à cet égard* Aussi se décida*t-^à faire l'acquisition d'un petit troupeau de moutons et d'un ou d'eux bidets ou poneys canadiens dont il aurait bientôt besoin pour sa ferme, ainsi que de deux chariots ou wagons légersf en usage dans le pays* Pendant ce temps, Alfred, Martin et Henry^s'occupaient activement à semer du grain entre les souches des arbres que l'on avait abattus; ils se contentaient de bêcher la terre et de passer le râteau dessus. L'étendue de leur terrain défriché était d'environ douze acres, dont la moitié fut ensemencée en avoine et le reste en froment.
La pièce de terre défrichée par Malaçbie Bone et entourée d'une clôture fut semée en maïs. Dès que la semence eut été déposée en terre , ils se mirent tous à élever autour du champ une haute palissade formée de pieux fabriqués avec du cèdre blanc qui croissait dans un marais à un demi-mille de distance. Ces pieux, on peut se le rappeler/étaient, en grande partie, Touvrage des soldats que le commandant du fort avait prêtés à nos émigrants pour les aider à Tépoque de leur arrivée. La portion de prairie située en deçà du ruisseau et près de la maison fut réservée pour y faire de bonne heure une récolte de foin, et ils résolurent, dès qu'ils le pourraient, d'envoyer paître les vaches parmi les broussailles, c'est-à-dire chercher leur nourriture dans la forêt, afin de recueillir aussi du foin sur le terrain placé au delà du ruisseau, et qui avait appartenu à Malachie; mais il fallait entourer cette prairie d'une clôture , et c'est à quoi ils travaillèrent dès que leurs champs eurent été ensemencés. ^
a Lorsque le colonel viendra ici, dit Martin à Alfred, j'espère que nous pourrons obtenir de lui qu'il nous accorde quelques soldats pendant l'été, car nous en aurons besoin pour faire nos clôtures et serrer notre récolte de foin. Nos étés ne sont pas très longs, et il y a beaucoup à faire.
— Je crois que mon père a l'intention de lui adresser cette demande, répondit Alfred.
— Ah ! Monsieur, il verra maintenant quelle est la valeur de ce morceau de prairie pour un nouveau
colon. Au lieu d'êlre obligé d'aller au loin récolter du foin, comme on le fait au fort, nous avons de quoi fournir en abondance à la nourriture de nos bestiaux et à la nôtre. Aussi je trouve que nous devons nous procurer quelques moutons.
— Oui , et je pense qu'il nous faudra leur construire un enclos pour Thiver.
— Assurément, car les loups sont très friands de moutons ; cependant, je crois qu'ils aiment par-dessus tout les cochons. Je voudrais que nous pussions entourer la prairie d'une clôture; mais nous ne pourrions le faire cette année sans être aidés par les soldats du fort.
— Mais sera-t-il prudent d'envoyer les vaches paître dans les broussailles ?
— Ok! oui, Monsieur, elles n'y courront aucun danger pendant l'été ; quelquefois on a de la peine à les retrouver ; mais cela n'a pas lieu quand elles ont des veaux, on est sûr qu'elles reviennent vers eux chaque soir. ^
— Nous aurons un troupeau complet^ huit veaux et huit vaches.
— Nous n'élèverons que les petites génisses, à moins que votre père ne veuille avoir des bœufs de travail. Nous en aurons besoin à peu près dans le temps où ils seront propres à être mis au joug, c'està-dire dans deux ou trois ans.
— Oui , nous serons bientôt de grands fermiers, » répondit Alfred avec un soupû*; car il pensait dans ce moment au ci^itaine Lumley et à sa profession de marin.
yGoogk
Le soir du jour où avait eu lieu cette conversation, on pria Malachie Bonede continuer le récit de ses observations sur les mœurs des castors.
a Eh bien, Madame, comme je vous le disais l'autre soir, dès qu'ils ont barré la rivière et formé leur étang, ils se mettent à construire leurs maisons; mais je n'ai jamais pu comprendre comment ils peuvent travailler sous l'eau et enfoncer des pieux dans la terre; cependant ils en plantent six et cela très solidement. Alors ils bâtissent leur habitation qui est vraiment curieuse. Ils lui donnent la forme d'un grand four, et la construisent en argile pétrie, mélangée avec des branches et toutes sortes d'herbes. Elle renferme trois rangées de chambres, superposées les unes aux autres, en sorte que si l'eau s'élève par Tefifet d'une inon^tion ou d'un dégel^ ils puissent monter plus haut et habiter un lieu sec. Chaque castor a sa petite chambre, dont l'entrée est sous l'eau; il plonge pour y pénétrer, et se trouve ainsi à l'abri de tout danger. ^Ék
— Que cela est singulier I et de quoi vivent-ils, Malachie?
— De l'écorce de l'arbre que nous appelons aspwood, Madame, qui est une espèce de saule; ils en font en automne une grande provision pour l'hiver où ils sont renfermés sous la glace pendant plusieurs mois.
— Mais comment les prenez-vous, Malachie ?
— Il y a plusieurs manières pour cela : quelquefois les Indiens rompent la digue, et font écouler
Teau; puis ils les tuent tous, sauf une douzaine de femelles et une demi-douzaine de mâles. Après quoi ils rétablissent la digue, afin que ces animaux puissent se reproduire et se multiplier; d'autres fois, quand Tétang des castors est gelé, ils pénètrent dans leurs demeures par le haut; alors les castors s'échappent en plongeant; mais comme ils sont forcés de venir respirer aux trous que Ton a pratiqués dans la glace, les Indiens y placent des filets et les prennent de cette manière ; mais ils en laissent toujours un certain nombre pour perpétuer l'espèce. Ils les prennent aussi dans des trappes amorcées avec l'écorce du bois dont nous avons parlé; mais cela est plus difficile. — Il y aune autre espèce de castor, Madame, observa Martin, appelés castors de terre, que l'on prend plus facilement. Ils se creusent des terriers comme les lapins. Les Indiens disent que ces castors ne sont que des paresseux, chassés par les autres parce qu'ils n'ont pas voulu travailler.
— Maintenant,^fc||-nous, Malachie, ce que vous iaites, quand vou^uez à la chasse des castors pendant l'hiver.
— Nous ne chassons jamais le castor seul, Madame ; nous chassons toute espèce de gibier. ; nous allons aux étangs des castors, alors nous tendons nos trappes pour y prendre des castors, des loutres, des martres, des minks (espèce de loutres), des chats sauvages, des renards et toute sorte d'autres animaux. Ces trappes sont les unes grandes, les autres petites. Nous nous construisons une hutte, nous plaçons nos
trappes autour de nous, et nous les visitons chaque jour. Nous nous occupons à écorcher les animaux que nous prenons, et nous mangeons ceux dont la chair est bonne.
— Celle du castor est-elle bonne à manger?
— Oui, Madame, elle est passable; c'est peut-être la meilleure que nous puissions trouver alors.
— Mais que cette vie doit être misérable ! dit Madame Campbell.
— Eh bien ! Madame, vous pouvez le croire ; mais nous autres chasseurs, nous pensons tout autrement, répondit Malachie ; nous en avons l'habitude, et nous sommes accoutumés à vivre seuls et livrés à nos propres réflexions.
— Cela est vrai, observa Martin, je préférerais passer Thiver à chasser des castors, quelque misérable que cette existence vous paraisse, plutôt que de le passer à Québec.
— Cette vie doit avoir des charmes, cela est certain, remarqua M. Campbell, carjpmbien n'y a-t-il pas de gens qui y sont engagés, qui, chaque année, entreprennent une nouvelle expédition, sans jamais penser à mettre de côté une partie de leur gain.
— C'est vrai, Monsieur, répondit Martin ; tout ce qu'ils retirent de leurs peaux, ils le dépensent dès qu'ils sont arrivés à Québec, ensuite ils se remettent en campagne. —
— Ils sont donc comme les marins, observa Alfred, qui, après une longue croisière, dépensent, en peu de jours, leur paye et leur part de ;
qui se rembarquent alors pour gagner de nouveau.
— Précisément, dit Malachie; et à quoi servirait Targent si on le gardait? Un trappeur peut toujours se procurer à crédit autant de poudre et de plomb qu'il le veut, et il paye à son retour avec une portion de ses peaux. Que ferait-il du reste de son argent? Il ne lui sert à rien ; aussi le dépense-t-il.
— Mais ne vaudrait-il pas mieux pour lui qu'il le mît de côté, jusqu'à ce qu'il eût de quoi acheter une ferme, où il pourrait vivre confortablement?
— Mais y vivrait-il confortablement, Madame? dit Malachie; n'aurait-il pas plus de peine dans une ferme , plus de choses à surveiller et à soigner que lorsqu'il ne possède rien?
• — C'est après tout de la yraie philosophie, remarqua M. Campbell^ heureux le pauvre qui est content de son sort. Si un homme préfère se nourrir uniquejment de la chair des animaux, comme font les chasseurs, il n'y a pas de raison pour qu'il se livre à de pénibles travaux c^qu'il laboure la terre pour se procurer du pain. Si on a peu de besoins, on a peu de soucis. Mais le sauvage lui-même, quand il a une femme et des enfants, sent la nécessité de travailler.
— Oui, Monsieur, il la sent et il se donne beaucoup de peine à sa manière pour leur procurer leur nourriture; mais les trappeurs ont rarement des femmes; elles ne leur seraient d'aucune utilité dans les bois, et ils n'ont à penser qu'à eux-mêmes.
— n me semble que c'est une vie de sauvage, dit Madame Campbell , mais tout à fait indépendante ;
— «9 — et je pense que c'est cette indépendance qui lui donne tant de charmes?
— C'est cela même, Madame, soyez-en sûre, répondit Martin.
— Mais que faites-vous tout Tété, Malachie ?
— Eh bien , Madame, nous avons alors recours à nos carabines ; nous chassons le daim , le lynx , le chat sauvage, Técureuil , Toijts et d'autres animaux; et quelquefois nous allons à la chasse des abeilles pour leur miel.
. — Dites-nous, s'il vous plaît, Malachie, comment vous vous procurez ce miel.
— Les abeilles, Madame, vivent toujours dans de vieux arbres creux , et il est très difficile de les découvrir dans une forêt , car le trou par où elles entrent est fort petit et quelquefois fort élevé ; cependant quand nous attrapons un guide , nous savons ordinairement en tirer partie.
— Expliquez-nous cela, Malachie?
— Nous attrapons les abeilles quand elles se posent sur les fleurs pour y recueillir le miel, et nous leur rendons ensuite la liberté; L'abeille, dès qu'elle peut s'échapper, vole en droite ligne vers sa ruche ; nous observons son vol aussi longtemps que nous le pou-
ns-dans cette direction; alors autre , et nous continuons ce î nous en voyions une se poser us savons que la ruche et le ire et nous l'abattons, oit! dit Percival.
— Il faut une vue perçante pour suivre de loin Tabeille, dit Martin ; quelque trappeurs, après avoir pris de ces insectes leur donnent du sucre trempé dans du wiskey. Gela enivre Tabeille , qui ne peut voler aussi vite qu'auparavant , ils découvrent ainsi beaucoup plus tôt la ruche , car ils peuvent courir presque aussi rapidement que Tabeille vole.
— C'est excellent, dit Percival. Mais dites-moi , Martin, comment tuez-vous les ours ?
— Avec nos carabines, M. Percival. Le meilleur moment pour les tuer est quand ils sont dans leur tanière au fond d'un arbre creux.
— Comment les faites-vous sortir?
— Nous frappons contre l'arbre avec nos haches , et ils sortent pourvoir ce quec'est, et*dès qu'il mettent la tête hors de leur trou nous les tirons.
— Parlez-vous sérieusement, Martin ?
— Oui, Madame, très sérieusement, répondit Martin..
— Tout cela est \rai, Madame, dit le vieux chasseur; les ours dans nos environs ne sont pas très féroces : nous en avons de bien plus méchants là bas dans le Maine. J'ai vu des Indiens, dans un canot sur la rivière, qui épiaient le moment où des ours la traversaient à la nage et qui en tuaient dans l'eau six ou sept en un jour.
— Mais l'ours est toujours un dangereux animal quand il est en colère, reprit Martin; et comme nous pouvons en avoir ici en automne, il est bon de ne pas les mépriser.
— En effet, ici on ne les craint pas assez, dit Emma , car pour Malachie , il ne trouve rien de dangereux; mais je ne désire point voir un ours; vous avez dit , Martin , que nous pouvions nous attendre à en voir. Pourquoi cela ?
— Mademoiselle , parce qu'ils sont très amateurs de maïs et que nous en avons semé un champ qui pourra les tenter.
— Eh bien! dit-Emma en riant, s'ils viennent, j'aurai recours à ma carabine. Après tout, je ne les crains point comme je les craignais quand je suis arrivée ici.
— Ne les tirez jamais, Mademoiselle, sans être sûre de les abattre, dit Malachie; ces animaux sont très dangereux quand ils sont blessés.
— Ne craignez rien, Malachie, je ne ferais feu que pour me défendre; c'est-à-dire quand je n'aurais que ce moyen de salut. Je me fierais plus à mes jambes qu'à ma carabine. Avez-vous jamais été embrassé par un ours?
— Je n'ai jamais été embrassé par un ours; mais une fois je me suis trouvé plus près de l'un d'eux que je ne voudrais m'y retrouver désormais.
— Oh! quand cela vous arriva-t-il? Racontezle-nous, dit Emma.
— Dans ma jeunesse, je sondai un jour avec ma hache un arbre dans la forêt et je m'assurai qu'il renfermait un ours; mais Tanimal ne se montra point. Alors je montai sur l'arbre pour examiner le trou depuis le haut et pour voir si Tours se trouvait
chez lui, et, s'il en était ainsi, j'étais décidé à le faire sortir. Eh bien ! Mademoiselle , comme j'étais parvenu au sommet du tronc creux, et que je mettais ma tête dans le trou, tout à coup le bord de cette ouverture sur lequel j'étais à genoux céda comme de l'amadou , et me voilà au fond du creux. Heureusement que je ne tombai pas la tête la première , attendu que dans ce cas j'y serais encore; car, comme je m'en aperçus , l'excavation était trop étroite au milieu de l'arbre pour que je pusse m'y retourner, et j'y serais resté enfoncé. Quoi qu'il en soit, je tombai au milieu d'un nuage de poussière dont je fus presque étouffé, et j'arrivai droit sur la tête de l'ours qui était couché au fond ; et ma chute fut si violente que je lui fis courber la tête jusqu'à terre, en sorte qu'il ne put me saisir avec ses dents , ce qui n'aurait nullement été agréable. L'ours fut aussi surpris que moi , si ce n'est davantage , et il resta immobile sous moi jusqu'à ce que je me fusse un peu remis. Alors je songeai à me tirer de là aussi vite que possible, comme vous pouvez le penser, et par un bonheur providentiel le trou n'était pas tellement large que je ne pusse le remonter en m'aidant du dos et des genoux. Par ce moyen je regagnai peu à peu l'ouverture d'oii j'étais tombé et je me mis à cheval sur le bord pour reprendre haleine. Je n'y étais pas depuis un quart de minute, et j'avais l'intention d'y rester plus longtemps, lorsque j'aperçus tout à coup la tête de l'ours à moins d'un pied de moi. Il avait grimpé après moi et je vis qu'il était très en colère -,
à rinstant j'abandonnai mon poste et je me laissai tomber à terre au pied de l'arbre , c'était une hauteur de vingt pieds que je franchis plus vite encore que lorsque je tombai dans le trou. Cette chute m'ébranla fortement, mais je n'eus point d'os cassé ; au fait y j'eus plus de peur que de mal. Je restai un instant immobile, quand le grondement de Tours me le rappela: je me relevai brusquement, je vis qu'il descendait l'arbre après moi et qu'il était à moins de six pieds du sol. Il n'y avait pas de temps à perdre : V i^EMAttSsai ma carabine et je n'eus que le temps oen appuyer le bout contre son oreille et de l'expédier comme il posait le pied à terre.
— Vous l'avez échappé belle.
— Peut-être bien ; mais oh ne peut dire , MadetiMlselle, quel est le vainqueur jusqu'à ce que le combat soit fini. )>