‹ Les combats du Général de Négrier au TonkinChapitre 19 sur 19 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Arrivée de renforls. — Évacuation sur Cbu des bless6s. — Alerte da 37 mira. — Arrivée des <:hiaais. — Combal du 28 mnrs. — Dans la plaine de Kilua. — Massacre des Chinois par notre artillerie. — Rlessure du général de Négrier. — Remise du commaodemest au colonel Uerbinger. — Le conseil de guerre. — Évacuation de Lnog-Son. — Abandon des canons chinois. — Une batterie de quatre et le trésor sont préciptléa dans la rivière. — DestnictioD' des magasins. — La retraite. — Évacuation de Dong-Song et de Tban-Moi. — Les reterdataires. — A Chu. — Le général de Négrier à Uunoï. — Reprise du col de Déo-Quan par te î* zonates. — Les préliminaires de la paix. — Le traité du 9 juin 1885. — Le» trois étodes.

Le S6 mars, les Chinois nous laissent tranquilles ainsi que pendant toute la matinée et une partie de l'après-mitli du 27. Pendant ces deux journées, des renforts venant de France complètent l'effectif des bataillons, lies ren •

forts sont d'environ i ,700 hommes, et portent le total des troupes de la brigade de Négrier à 3,500 combattants environ.

Le général profite de ces deux journées pour faire évacuer sur Chu tous les blessés et les malades.

Dans la soirée du 37, alerte : ce sont les Chinois qui prennent contact avoc nous et garnissent les hauteurs et mamelons environnants. Ils prennent leurs dispositions pour nous attaquer le lendemain. Leur ensemble forme une espèce de V dont les deux ailes atteignent leur maximun d'écartement sur les lianes de Ki-Lua. Le plan des Célestes est très simple : nous dépasser, puis refermer sur nous leur cercle.

Mais le général de Négrier les devine. Toute la nuit il est debout, inspectant les avant-postes, se rendant compte de tout et prenant ses dispositions pour le lendemain.

Nous occupons Ki-Lua et les forts en avant, ainsi que les positions en arrière.

Le 28, dans la matinée, les Chinois couronnent de leurs masses profondes les mamelons à droite et à gauche de la route mandarine. C'est dans la plaine que le général de Négrier attend l'ennemi, nos troupes disposées de chaque côté, do façon à opérer le même mouvement que les Chinois, mais en sens contraire.

Les Célestes, les crêtes garnies, essaient de nous repousser sur Lang-Son et se ruent par l'étroite entrée de la route de Dong-Dang. Or, notre artillerie, placée en arrière du Son-Ki-Kong et à gauche sur une éminence, a ses pièces braquées sur le défilé et ses hausses à la distance exacte.

Au commandement de feu, les Chinois sont ramassés et balayés jusqu'à ce défilé, devant lequel nos obus et notre mitraille les déciment épouvantablement.

Voyant qu'ils ne peuvent nous prendre de face, les ennemis cherchent à faire un mouvement tournant par la droite et par la gauche en profitant des mamelons pour se dérober. Le général de Négrier, se doutant de ce mouvement, fait déployer ses troupes sur la droite et la gauche, cherchant non seulement h repousser les Chinois, mais aussi à les ramener sur la route mandarine. •

Là, nous les laissons jusqu'à 400 mètres environ, puis, quand on ne voit plus que toute la plaine noire, couverte de Chinois, nous commençons le feu de nouveau : ces malheureux sont criblés d'obus et de feux de salve : le champ de bataille est couvert de réguliers tués ou blessés. Plus de 1,200 cadavres jonchent le carreau : les derniers Chinois atteints n'ont pu tomber à terre, vu l'épaisseur des monceaux de morts et de mourants : ils restent à demi couchés comme les épis d'un champ de seigle abattus par le vent.

Plus de 20,000 Chinois ont été incapables de forcer les lignes françaises.

La défaite des Chinois est absolue. Encore en aurionsnous tué le double si nous avions eu plus de canons et surtout plus de munitions. On ménage les coups. C'est une belle revanche de nos pertes du 24. L'ennemi vient de payer chèrement son succès de Bang-Bô. Les généraux sont dans les plus vives alarmes et croient avoir devant eux un ennemi beaucoup plus nombreux.

A deux heures et demie, le général de Négrier télégraphie au commandant en chef : « Ennemi repoussé, je prends mes dispositions pour une contre-attaque. »

Vers trois heures de Taprès-midi, de toutes parts nous prenons Toffensive. A ce moment le général de Négrier est dans une redoute, surveillant les mouvements, quand on vient le prévenir que son officier d'ordonnance, le lieutenant Berge, vient d'être blessé à la tète. Désirant

M LE (miSBAL DE NfiGRlEK

voir ce jetmeoffider, il quitte le fort et s'engage dans la plaiae. Là il s'aSaisse sur bod cbeval, alleim par nue balle en pleine poitrine. Nos braves troupes restent oomme consternées, mais bientôt se remettent el jurent de faire payer cher aux Chinois la blessure de leur fehef.

Le général de Négrier se fait porter à l'ambulance, assis sur un brancard, et malgré sa blessure, d'où le sang TOule avec abondance, il cherche encore à rassurer les soldats. Il avait évacué Lang-Son avec un convoi de blessés depuis déjà plus d'une heure, lorsque le colonel Herbinger prit la détermination d'évacuer Lang-Son.

A 3 heures 10, le commandement est, en effet, remis entre les mains du lieutenant-colonel Herbioger, commandant du régiment de marche d'infanterie de

ligne, qui est alors avisé qu'il ne reste plus que 60,000 cartouches, soit environ dix-sept coups par homme.

Fils unique d'un officier supérieur, M. Herbinger est né à Strasbourg en décembre 1838. Sorti de Saint-Cyr en 1861, avec le numéro 1 de sa promotion, il choisille 9S® de ligne où son père avait été chef de bataillon, et il fit toute la campagne du Mexique où il obtint le grade de lieutenant. Capitaine en 1869, et toujours au 95* de ligne, alors sous les ordres du colonel duc d'Auerstaedt, il prit part en 1870 aux batailles livrées sous Metz, et notamment à Noiseville, où il se distingua.

En mai 1871 , pendant l'insurrection des bandits de la Commune, capitaine adjudaiit-major du l^' régiment de marche, il planta le drapeau tricolore sur la barricade de la rue Lafayette, à l'angle de la rue Cadet, et y reçut au visage un coup de feu dont il a gardé la profonde cicatrice.

Chef de bataillon en 1876, il fut chargé en 1878, par le général LewaI, de créer le cours de tactique militaire à l'École supérieure de guerre. De là il commanda le 26® bataillon de chasseurs à pied. Enfin en 1884, il fut promu au grade de lieutenant-colonel, demanda et obtint de partir pour le Tonkin.

Quand il reçut le commandement de la 2® brigade, le colonel Herbinr;-r continua tout d'abord le mouvement commencé pai* le général de Négrier.

Devant un élan de nos troupes, les Chinois reculent et sont rejetés sur la route mandarine : l'artillerie, grâce à un tir rapide et à mitraille, produit des effets désastreux au milieu des réguliers du Rouan-Si, fortement poussés par nos troupes; enfin à S heures, l'ennemi est en déroute complète et reconduit par notre artillerie, qui malheureusement ne peut tirer qu'à des intervales de plus en plus éloignés, faute de munitions.

C'est à ce moment, à cinq heures, que le colonel Herbinger, après avoir réuni un conseil de guerre, donne Tordre de battre en retraite et d'évacuer Lang-Son.

Les préparatifs de départ sont effectués en toute hâte. Il faut abandonner Tartillerie chinoise, les belles pièces que nous avons conquises et nettoyées. On se contente seulement d'en enterrer les culasses.

Le commandant de Douvres, de l'artillerie de terre, fait jeter dans la rivière, d'après les ordres supérieurs, et par suite du manque de mulets, une batterie de canons de quatre de montagne à nous, sifflets de bronze d'ailleurs peu regrettables. On jette dans le Song-Ki- Kong, six cent mille francs en piastres que le payeur a reçues trois jours auparavant, alors que, faute de coolies pour les emporter, on pouvait les sauver en confiant vingt piastres à chaque soldat.

Les artilleurs 5e mettent à l'œuvre, défoncent les caisses contenant l'argent, et dans la nuit et le silence les brillantes piastres mexicaines sont précipitées dans la rivière, transformant ainsi le Song-Ki-Kong en un nouveau Pactole.

Les canons ont étâ noyô^ à la même place, par dix mètres d*eau, comme si le trésor devait être confié à leur garde.

Des vivres sont distribués à qui veut en prendre; les tonneaux de vin et de tafia sont défoncés. On brûle des magasins, des bagages, et même deux sacs contenant la correspondance récemment arrivée de France.

Puis on se met en route; la nuit est sombre, sans une étoile.

Dans ces derniers engagements du 28 mars nos pertes sont des plus minimes et s'élèvent à trois soldats tués et 43 blessés, dont le lieutenant Casanova^ du 1®' régiment étranger.

La brigade arrive à Than-Moï sans être poursuivie; on prétend même que les Chinois, croyant à un piège, hésitèrent pendant deux jours à occuper Lang-Son, tant ils étaient loin de s'attendre à ce que cette place fût évacuée.

Dans la retraite, une compagnie de la légion étrangère a laissé près d'une dizaine d'hommes ivres-morts à Lang-Son.

De rudes soldats, les légionnaires ; mais, que voulezvous? Ces dix pauvres diables, bien excusables du reste, après les mois de misère subis, ont bu à l'excès du tafia, qu'on jetait, ne pouvant l'emporter. On les croit perdus; les Chinois, rentrant à Lang-Son, devaient infailliblement les décapiter...

Trente heures après le départ de la colonne, ces légionnaires dégrisés rejoignent leur corps à Chu. Us ont vu la ville déserte à leur réveil et nous ont suivis à la piste, mais sans avoir entr'aperçu, même au loin, la queue d'un Chinois !

Un zéphyr a été également oublié à Lang-Son. Un raid de cavalerie le rencontre près de Pho-Cam avec une escorte de coolies qui portent son sac et ses bagages ; il se replie ainsi en bon ordre trois jours après l'évacuation.

A Than-Moï, il se produitde nouvelles alertes. L'abandon de Than-Moï et de Dong-Song (des deux vallées parallèles) est décidé.

Les troupes s'arrêtent à la sortie des gorges, bivouaquant sur les crêtes.

Dès que l'arrivée du colonel Herbinger est signalée à Chu, le général en chef envoie sur ce point le colonel d'artillerie Borgnis-Desbordes, qui prend aussitôt le commandement de la deuxième brigade. Il est accompagné du directeur du génie; le colonel Donnîer reste comme commandant d'armes à Chu.

Le 2 avril, le général Brière de Tlsle part lui-même pour le Loch-Naa à bord du Moulun.

Enfin le général Giovaninelli, venu en toute hâte de Bac-Hat, avec une partie de sa brigade, continue sa route vers Lam, à bord du Berthe-de-Villers.

Le commandant en chef a voulu attendre Tarrivée du général de Négrier, que V Alerte amène à Hanoï, le i^ avril au soir.

Ce n'est pas sans une émotion poignante que nos soldats voient débarquer leur vaillant général sur un brancard que portent quatre marins. Sou visage, ravagé par les tortures morales encore plus, sans doute, que par les souffrances de sa cruelle blessure, respire toute Fénergie de son indomptable vaillance, et on sent tout Temportement qui bouillonne encore dans cette ardente nature de soldat, à la pensée que son fanion a dû rétrograder devant des masses dont il a été maitre jusqu'à rinstant même où il a été frappé.

Tous les fronts se découvrent d'un mouvement spontané devant Théroique soldat. Le général Brière deTIsle reçoit le glorieux blessé avec la même émotion qui entraine tous les assistants, et il répondbien au sentiment de chacun lorsque, ce dernier regrettant de n'avoir pas répandu tout son sang pour garder le terrain conquis, il lui répond :

— Nous reprendrons Lang-Son; mais la France a encore besoin de vous !

Le diagnostic du docteur Rey, médecin du service de santé, et du docteur Jacquemin, médecin de première classe, définit de la façon suivante la blessure du général: a Coup de feu à la poitrine, formant séton,sur une largeur de 20 centimètres au devant de la région de Testomac. La blessure est peu pénétrante. En somme, la vie n'est pas en danger. »

Le diagnostic se réalisa et, deux mois après, le brave général, grâce à son énergique nature, était déjà sur pied et prêt à reprendre son poste de combat.

Le 9 a\Til, Chu n*est pas menacé.

Nous occupons toujours NouiBop. Les Chinois, vaincus et croyant à une ruse de guerre de notre part, ont mis huit jours à venir à Dong-Song!

Le 4 avril seulement une reconnaissance envoyée de Kep par le colonel Godart, prend contact à 16 kilomètres de ce poste avec des coureura chinois, contact que nous avions perdu depuis le 28 mars.

Malgré un temps affreux et une pluie torrentielle, le ' 2« zouaveS; qui a déjà livré plusieurs combats aux bandes de Luh-Vinh-Phuoc contre Hong-Hoa, reprend sans tirer un coup de feu, le 6 avril, le col de Deo-Quan, où les Chinois étaient encore la veille, et s'inslalle solidement sur la route de Dong-Song, à 3 kilomètres de distance des postes avancés de Farmée impériale. Ceux-ci surveillent tous les mouvements de nos grand'gardes, et communiquent pendant la nuit au moyen de grands feux allumés sur les montagnes.

Un instant on craint une pointe de nos adversaires sur Haï-Phong et Quang-Yen — nous n'y avons qu'une centaine d'hommes— - en laissant des forces suffisantes pour observer la vallée du Loch-Nan. Mais oseront-ils courir les risques d'un mouvement aussi long, quand ils savent que nous pouvons jeter en quelques heures, par le fleuve, plusieurs milliers d'hommes sur les points menacés? Pour le moment, il ne paraît pas qu'on ait de craintes sérieuses de ce côté; c'est plutôt vers Kep que l'ennemi paraît se masser. Aussi, l'état-major dirige-t-il sur Phu-Lang toutes les troupes disponibles.

Le 23 avril, une délégation composée de quatre mandarins chinois et de trois fonctionnaires européens au

service du Céleste-Empire, part de Haï-Phong sur le FranciS'Garnier, commandant HautefeuiUe, et arrive le 25 à Hanoï pour traiter des préliminaires de la paix. M. Sylvestre, directeur des affaires civiles et politiques, par ordre du général, se porte à sa rencontre.

Le même jour, les délégués du Fils du Ciel sont reçus par le commandant en chef du corps expéditionnaire; après examen de leurs pouvoirs, ils déclarent officiellement que la Chine a lé plus vif désir de s'entendre avec la France et assurent au général qu'ils vont faire tous leurs efforts pour Taccomplissement de leur mission.

Ils partent le lendemain 26 avril, se rendent en effet, sur Y Éclair à Tuyen-Quan, et de là vont s'entendre avec les généraux du Yun-Nam, le chef des Pavillons-Noirs, et ensuite avec les g3néraux du Kouang-Si, dans le but pacifique qui a enfin réussi.

Le 9 juin est officiellement signé le traité de paix entre la France et la Chine. Le Tonkin est cédé en libre propriété à notre pays, et les provinces chinoises limitrophes sont ouvertes à notre commerce.

Peu après le général de Courcy arriva à Hanoï pour prendre le commandement du corps d'armée d'occupation, dont l'effectif fut élevé à deux divisions, sous les ordres des généraux Brière de l'Isle et de Négrier. Ce dernier reçut les trois étoiles pour sa brillante conduite dans les événements de février 1885. Jamais récompense ne fut mieux méritée ni plus noblement gagnée.

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