‹ Les combats du Général de Négrier au TonkinChapitre 18 sur 19 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

COMBATS DR BAMG-1

des Chinois. — Attaque de nuli sur Dong-Dang. — Marnlii' s Bing-Bo. — En Chine. — Altiitiuc de front. — Hart des caplbiines de I1 lé;;ioD Drunet et Coller. — Un iic:e sublime. — Prise de deui lignes de retrnnchements. — Mort du lieulennnt Thébault. — At nque du camp de Bang-Bs. — Attaque du 1 (3' de ligne. — Un combat acharaé. — Retour offeojiir de l'ennemi. Lo 111^ au milieu de l'armée chinoise. — Une trouée sanglante. — Lo lieutenant de Culomb et le sergent Pinchart. — Mort du capitaine iUailbat, du docteur Baynaud, du lieutoDanl Cnnin et du sous-liauiennnt Mormand. — Reiraile en échelon du 143<, —

Cinq cents Français contre dix mille Chinois. — Le général de Négrier à la Porte de Chine. — Une énergique allocution. — Retour à Ki-Lua.

Malgré notre victoire, notre situation n'a rien de brillant. Le 13 mars, en effet, nous ne possédions (en comprenant le convoi qui arrivait) que six jours de vivres.

Les routes que suivaient nos convois, on les avait faites ou on les avait réparées au fur et à mesure que nous nous étions avancés. Elles étaient encore impraticables. Or, les 8,000 coolies et les 800 petits chevaux de bât se trouvaient insuffisants. C'est joli de dire qu'un couple de coolies porte 30 kilogrammes, mais il faut défalquer de ce poids celui des vivres desdits porteurs. Puis, pour une pièce de vin ou de tafia de 220 litres, par exemple, il faut 16 coolies. Enfin, homme et bêtes n'avaient pas qu'à charrier nos vivres, mais encore nos munitions, ce qui fait que Lang-Son étant, pour un convoi, à quatre jour du Chu , il devait y avoir forcément des retards, des trous, et qu'on mettait plus de temps à nous apporter des vivres que nous n'en mettions à les dévorer.

En outre, nos coolies désertaient en masse et n'étaient pas remplacés.

Il y eut de pénibles moments. Pendant près de dix jours, il fallut se serrer le ventre, ce qui est particulièrement pénible quand on vient de se battre et qu'on est exténué par la plus dure campagne qui se soit jamais vue ! On inventa alors les a rations substituées », c'est^ à-dire que, pendant une semaine, on ne nous distribua que du thé et du riz trouvés dans les magasins chinois. Et quel riz ! Pas décortiqué ; du paddi, du vulgaire paddi comme nous en donnons à nos chevaux l On s'ingénia à le préparer et on le mangea tout de même.

Le 6 mars, un raid de cavalerie se lança sur That-

Ké. Nos chasseurs d'Afrique étaient de retour le 10, les Chinois ayant fiié devant eux ; mais il était temps qu'ils rentrassent, d'autres Célestes, très en forces, menaçant de leur couper la route.

Après la destruction de Cua-Aï (Porte de Chine), le général de Négrier apprit que les Chinois réunissaient des munitions et des approvisionnements considérables à f-»ang-Tchéou , ville située à trois journées de la frontière.

A Bang-Bô, non loin de la Porte de Chine que nous occupions, et sur la route même de Lang-Tchéou, les Chinois élevaient de formidables retranchements. Cette première ligne n'était pas isolée et on savait que les cx)llines élevées situées en arrière se couvraient également de forts.

Le 22 mars, Tennemi essayait sur Dong-Dang une surprise de nuit en tournant nos avant-postes. Les précautions prises ayant fait manquer son coup, il dut s'enfuir, mais ce n'était que partie remise ; éclairé sur le petit nombre des défenseurs de Dong-Dang, on pouvait être sûr qu'avant peu il reviendrait plus nombreux. La situation était intolérable ; les 15 kilomètres séparant Lang-Son de Dong-Dang devaient être cojatinuellement parcourus par la brigade qui, en quelques jours, eût été sur les dents.

Gêné par le voisinage de l'ennem?, qui œntinuait ses nouveaux camps jusqu'à quelques kilomètres de Cua- Aï, le général de Négrier résolut, sans attendre de nouvelles troupes, d'essayer de déloger de Bang-Bô les Chinois, qui grossissaient sans cesse, et de les rejeter sur le territoire. U ne fallait pas nous laisser bloquer dans Lang-Son.

Le 23 mars, la brigade de Négrier, sauf un bataillon de zéphyrs commis à la garde de Lang-Son, se porte sur

Dong-Dang. Là nous laissons, pourcouvrir nos derrières, le bataillon da 23® de ligne et le 3® de la légion.

Joignez à ces deuK bataillons, celui laissé à Lang-Son, et vous comprendrez que la colonne comptait à peine 900 baïonnettes, lignards et légionnaires.

Nous voilà engagés en Chine. Un pays de chèvres. A 9 heures du matin, la batterie d'artillerie est mise eo position et tire sur un des forts de la première ligne de retranchements. Â midi, les positions de combat sont terminées. Nous venons de nous heurter à une première ligne' de retranchements construits sur des hauteurs à peu près inaccessibles. Les parapets des ouvrages sont couverts de masses grouillantes de Chinois. N'importe! . . . Le général de Négrier donne Tordre au bataillon de la légion d'enlever cette première ligne de retranchements.

Les 143® et m® (deux simulacres de bataillons) feignent une attaque de front ; les légionnaires montent à l'assaut par la gauche. Les Chinois sont là, environ 5 à 6,000 hommes fortement retranchés ; mais ce nombre n'arrête point les légionnaires, qui marchent avec entrain à l'attaque des forts et malgré la défense désespérée des Célestes, que nos feux rapides à 400 mètres ont grand'peine à éteindre, nos soldats enlèvent le grand fortin à la baïonnette.

Dans cette attaque tombe le capitaine de la légion, Jules Brunet, né à Malesherbes (Loiret) en 1838. Engagé volontaire en 1859, il prenait part, quelques moisaprès, à la campagne d'Italie. Lieutenant au moment de la guerre franco-allemande, il s'échappait de Sedan pour venir à Paris se mettre à Ja disposition du gouvernement. Capitaine en 1874, chevalier de la Légion d'honneur en 1881, il était à la légion étrangère depuis six ans quand son bataillon reçut l'ordre de partir au Ton-

COMBATS DE BANG-BO lél

kin, OÙ, trois mois après son arrivée, il y trouvait une mort glorieuse. Doué d'un grand cœur et d'un grand courage, il était la providence de ses vieux parents, que sa mort plonge dans la désolation et dont il était le seul soutien.

Presque au même instant, une autre compagnie de la légion, commandée par le capitaine Cotter €^t entourée par une masse de réguliers blancs et bleus. Dans un effort désespéré, les soldats trouent à coups de baïonnette la masse ennemie, et rejoignent le bataillon de la iégion.

On se réunit, on, se compte. — Où est le capitaine? — est le cri général des soldats qui adorent leur chef. Hélas! mortellement atteint par une balle, il est resté au pouvoir de l'ennemi .

Mais le capitaine est décoré, la croix de la légion d'honneur brille sur sa vareuse. Non, il ne sera pas dit que les fils du Ciel se feront un trophée de l'étoile des braves.

Sans mot dire, huit légionnaires, avec un dévouement sublime et véritablement chevaleresque, se jettent au plus épais des rangs ennemis, arrivent jusqu'au cadavre du capitaine Cotter, reprennent la croix et la remettent tout ensanglantée à leur commandant. Dans cet acte de courage, quatre de ces braves gens sont tombés autour du cadavre de leur chef.

Il est une heure de l'après-midi. On se remet en marche dans un terrain impossible, couvert de hauteurs à pic, séparées les unes des autres par des ravins profonds, encombrés de hautes herbes et d'arbustes. Enfin, nous débouchons de l'autre côté de la ligne qui vient d'être prise, mais c'est pour trouver une seconde ligne de fortins. Comme pendant la marche sur Lang-Son, ' nous avons encore contre nous le brouillard qui

couronne tous les sommets des mamelons. Soit le brouillard ou des difficultés autres, Tartillerie ne peut occuper une bonne position pour battre la deuxième ligne des forts distante de la première d'environ un kilomètre.

Au prix des plus grands efibrts, nos canons se hissent toutefois près du général, sur le grand mamelon, et pendant qu'ils grimpent, les Chinois nous mitraillent à souhait.

Le général de Négrier se lance sur l'ennemi avec les deux bataillons du 143'' et du 111®, forts chacun de 3o0 hommes. — En avant, à la baïonnette !... Six cents mètres au pas gymnastique sous les feux croisés! L'ennemi est stupéfait de cette charge folle que mène le 143®. Il s'enfuit dans la troisième ligne de retranchenients. Celle-ci protège des camps dont on ne peut compter les tentes. Hais il est cinq heures et demie. Le brouillard nous enveloppe, il faut s'arrêter...

Dans cette dernière attaque a été tué le lieutenant Thébault, du 143® de Ugne. Né le 4 mars 1850, engagé volontaire en 1870, il entra en 1874 comme élève à l'école des sous-officiers du camp d'Avor. Nommé sous-lieutenant le 25 avril 1877, au 7* de ligne, il fit la campagne de Tunisie à la suite de laquelle, le 2S mars 1883, il fut promu lieutenant et envoyé au 143® de ligne.

Au mois de décembre de la même année, son bataillon ayant été désigné pour aller au Tonkin, le brave soldat, qui se trouvait à la veille de contracter un brillant mariage, resta sourd aux prières et aux vœux de sa famille et de sa fiancée, ne voulut pas accepter les nombreuses permutations que lui offraient ses camarades et partit. ABac-Ninh il était commandant de compagnie et ses prodiges de valeur lui firent donner la croix;

enfin, il était promu capitaine, nomination qui, hélas î n'a pu lui parvenir.

Le 24 mars, malgré le brouillard très épais qui dérobe les forts à notre vue, le général de Négrier fait commencer l'attaque à neuf heures.

Le bataillon du 143^, réduit à trois cents hommes à peine, met ses sacs à terre, afin de tourner la position chinoise vers la droite; le colonel Herbinger, reconnaissant l'impraticabilité du terrain, le lance, sur Tordre du générai de Négrier, à l'assaut d'un fort du centre même de la ligne de défense. Malgré son petit nombre, le 143^ marche bravement de crête en crête, malgré le feu des Chinois.

Devant les difficultés que rencontre le 143* sur la droite, le général envoie le bataillon du lU* vers la gauche, avec mission d'occuper la grande tranchée qui barre la route et qui s'appuie à droite et à gauche sur des massifs de hauteups presque inaccessibles. Les hommes quittent leurs sacs et marchent droit sur les Chinois, qui les attendent de pied ferme, et sous les forts de droite et de gauche. Malgré cette vive fusillade qu'il reçoit de tous côtés, le 111® avance toujours sur la tranchée qu'il enlève malgré une vive résistance des Chinois, qui, à plusieurs reprises, cherchent à reprendre le terrain perdu.

Pendant que le 111* prend la tranchée et s'y maintient le 143* s'empare du premier et du deuxième fort chinois, malgré un feu très vif veriant du troisième fort et de la lisière d'un bois dominant les positions conquises.

Les Chinois, au lieu de fuir en déroute, se retirent derrière des crêtes, des mamelons, d'où ils continuent leur feu. L'artillerie, manquant de minutions, tire faiblement. Enfin il faut déloger les Chinois du troisième fort, le seul qui tienne encore : ce n'est pas chose facile,

on doit escaitder un mamelon qui a plus de 300 mètres d<) liauteur. Nos braves soldats du 143^, qui, jusqu'à ce jour, ont fait des merveilles de bravoure, n'hésitent pas un seul instant à donner ce dernier assaut ; malgré une escalade des plus difficiles, où les hommes sont obligés do se cramponner à chaque touffe d'herbes, ils finissent par arriver au sommet du mamelon, sous une fusillade très vive. Des vingt-six premiers soldats arrivés sur la crête, dix-huit tombent tués ou blessés. Sur ce point s'engage un combat acharne où nous ne sommes que cent cinquante contre une force beaucoup plus considérable et fortement retranchée. Enfin, dans un efifort désespéré, nos braves soldats escaladent le fort et en chassent les Chinois. Là le feu des ennemis retranchés dans le bois voisin redouble d'intensité, et à un moment est tellement violent que nos hommes sont obligés de se mettre à l'abri derrière les tranchées du fort.

La possession de cet ouvrage nous a coûté cher ; une bonne partie de l'effectif est hors de combat et nous avons à regretter la mort de plusieurs braves officiers. Enfin, nous pouvons nous considérer comme maîtres de la position de Bang-Bô ; mais ce que nous avons fait depuis deux jours est à recommencer le lendemain, car du sommet des mamelons et dans la direction de la route mandarine l'on aperçoit le camp retranché des Chinois, fortement défendu par des forts couronnant les mamelons environnants, et derrière ce camp une série de nouvelles lignes de retranchements que l'on suppose devoir défendre la route jusqu'à Lang-Tchéou, de telle sorte que pour arriver à cette ville nous aurions été obligés d'enlever, chaque jour, et dans un pays des plus difficiles, une ligne de retranchements chinois.

Vers trois heures de l'après-midi, les Chinois reprennent l'offensive et s'avancent sur nous en masses corn-

pactes. Malgré sod infériorité numérique, le IH» chei^ che à tenir tête à Cette avalanche humaine. Grâce aux deux forts de gauche que les Chinois n'x)nt pas évacués, ceux-ci font un mouvement de flanc pour tâcher de nous tourner.

Devant ces forces toujours croissantes, le IH', fort lont au plus de 400 hommes, se voit définitivement écrasé sous le nombre et ne peut tenir. Nos braves soldats se défendent à l'arme blanche contre les Chinois, dont lemouvementde flanc réussit. Le IH' est en partie coupé de sa ligne de retraite. Il va être écrasé, anéanti.

M Hi* M Iraye an pansage & invers les ciilBifla.

Non pas I nos troupiers se masseni, et baïonnettes en avant, tête baissée, ,se ruent sur les rangs chinois au milieu desquels ils s'ouvrent un large et sanglant sillon. Pareils à un ouragan, ils passent, renversant fout sur leur passage, emportant leurs blessés et traînant leurs morts pour ne pas les laisser aux mains de l'ennemi.

De nombreux officiers tombent dans cette retraite et ont la tête tranchée par les Chinois ; seul M. Albert de Colomb, le jeune lieutenant du 111°, qui a déjà été mis k l'ordre du jour pour sa brillante conduite à la prise de la Porte de Chine, peut être sauvé, gi-âce au dévouem^it de ses soldats et grâce aussi à son indomptable énergie.

Au dernier assaut, le troisième, donné par sa compa* gaie, il a le pied gauche fracassé par une balle et voit sa troupe, écrasée par un feu des plus violents, se réfugier dans les fourrés sur la droite de la ligne ; il parvient à se relever, et le genou en terre, le revolver au poing, il attendlamort, prêt à défendre chèrement sa vie.

Les Chinois viennent sur lui, descendant en masses profondes des hauteurs de gauche, coupant avec leurs larges couteaux la tète des morts et des blessés.

Deux hommes du bataillon passent en courant ; il les hèle :

— Êtes-vous blessés?

— Non, mon lieutenant.

Et ces braves gens d'arriver à lui, de le prendre chacun sous un bras en l'entraînant dans le bois. Là, il trouve une douzaine d'hommes valides et six blessés, tout effarés, dans l'ignorance de la direction à suivre. Il les réunit, les rassure, les organise, aidé par un excellent sous-officier, le sergent Pinchart ; il place les blessés en avant, une petite ligne de tirailleurs en arrière ; et porté par des hommes qui se relaient à de courts intervalles, il se met en marche dans des fourrés presque impénétrables, il ne voit rien, ne sait rien, il entend le canon et va vers lui. Pendant quatre heures, cette petite troupe avance à grand'peine à travers un terrain horriblement tourmenté ; par malheur, le bruit de plus en plus lointain de la fusillade indique que la brigade bat en retraite.

Enfin, on arrive au pied des hauteurs dont la crête est occupée par les Français ; on appelle, on demande du secours^ mais les nôtres ne peuvent descendre, empêchés par le feu roulant des Chinois qui se trouvent sur les hauteurs opposées.

La côte à gravir est de cinq à six cents mètres à pic.

En un pareil escarpement, les soldats, épuisés, succombent sous le poids de leur précieux fardeau. M. de ', Colomb réclame avec instance qu'on le laisse seul se tirer d'affaire, que Ton songe d'abord aux blessés.

— Ils peuvent encore marcher, dit-il, sauvez-les, sauvez-vous vousnnêmes.

— Nous vous sauverons, ou nous mourrons avec vous, répond le brave sergent Pinchart.

Alors, à genoux, traînant son pied mutilé, s'accrochant aux herbes, aux broussailles, aux rochers, le jeune officier, soutenu par ses soldats, parvient péniblement au sommet sous un feu terrible. On le hisse sur un cheval, mais ils n'ont pas fait deux pas que l'animal, frappé, roule avec lui dans la côte. Il se dégage et recommence l'ascension. On le met sur un brancard de bambous qui est aussitôt brisé par les balles. Plutôt que de l'abandonner, ses braves défenseurs le saisisseot par les bras, par ses vêtements en lambeaux, et, le traînant sur le dos, l'amènent auprès du général de Négrier, qui le croyait mort. Celui-ci ordonne de le placer sur un de ses chevaux et charge son officier d'ordonnance, le lieutenant Berge, de le conduire à l'ambulance.

Aucun commentaire n'ajouterait à la grandeur de ce récit. M. Albert de Colomb a été sauvé par le dévouement admirable de ses soldats, et ceux-ci n'ont euxmêmes dû leur salut qu'à la présence d'esprit et à la vigueur de leur chef. « On ne saurait assez, dit M. de Beauvoir, mettre en lumière dans leur simplicité héroïque ces traits de mâle énergie et de dévouement sublime accomplis obscurément et trop souvent ignorés. Ils montrent quelle valeur et quelle solidarité régnaient dans cette petite armée du Tonkin. »

M. Albert de Colomb, transporté plus tard à l'hôpital de Haï-Phong, dut y subir l'amputation du pied.

Dans ce combal du 24 mars, le 111^ compte parmi ses officiers tués, le capitaine Mailhat, le médecin-major Raynaud, le lieutenant Canin et le sous-lieutenant Normand.

Le capitaine Mailhat avait, laissé à Ântibes femme et enfants pour aller soutenir au Tonkin Thonneur du drapeau français. Dès son arrivée, la croix de la Légion d'honneur brilla sur sa poitrine. Plus tard, après s'être distingué dans tous les combats, il était cité à l'ordre du jour pour la bravoure avec laquelle il entraînait toujours sa compagnie.

Le docteur Raynaud était entré à l'école d'application du Val-de-Grâce, comme médecin stagiaire, le l®*" janvier 1876. Médecin aide-major de 2* classe, en 1878, au 6® hussards, médecin-major de 2® classe au 111® de ligne, en 1883; il partait avec un bataillon de ce même régiment, au mois de janvier 1884, pour le Tonkin, oii il devait trouver la mort. M. Raynaud avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur, par décret du 28 décembre 1884, en raison de sa belle conduite à la prise de Lang-Kep où il avait sauvé plusieurs blessés sur le point d'être massacrés par les Chinois, et venait d'être proposé pour le grade de major de première classe.

M. René Normand étciit sorti de Saint-Cyr en 1882. Il appartenait au 16® bataillon de chasseurs à Lille. Fils du digne colonel qui, depuis plusieurs années, commande le recrutement de la Seine, le jeune Normand était, lui aussi, hanté par la vision de la gloire. Instruit, signalé comme un officier d'un mérite exceptionnel, il avait été proposé au choix à la dernière inspection générale pour le grade de lieutenant. Mais il avait demandé, avec des instances réitérées, dès le début de la campagne, la faveur d'aller au Tonkin.

René Normand avait eu le bonheur de sortir sain et

sauf des combats du mois de février et do commencemeot de mars. Le colonel Herbioger l'avait félicité publiquement et lioe citation à l'ordre du jour du corps expéditionnaire avait récompensé sa brillante valeur .

« M. Normand, a dit le générai de Négrier, est mort de la mort des braves. J'en ai éprouvé un vif chagrin. Celait un remarquable officier sous tous les rapports. Sa décision, son énergie m'avaient frappé. Je me pro-

mettais, dans l'intérêt du pays, de le mettre rapidement en relief. »

Sur la droite, les Chinois reprennent également l'offensive. Le bataillon du 143° se trouve dans une position critique : il est encore dominé par des ouvrages de droite auxquels s'appuie la tranchée où il s'est installé et pris à revers par un mouvement tournant très accentué de l'ennemi. Blessés et tués ne se comptent plus, les Chinois semblent sortir de terre, il en vient toujours.

Craignant d'être complètement entouré, ce bataillon évacue, par échelon, les positions qu'il vient d'enlever quelques heures auparavant. Comme au 111%

il sauve tous ses blessés et emporte une partie de ses morts.

S'emparer des dernières défenses de Bang-Bô et s*y tenir est impossible ; il faut quitter le territoire chinois. Partis à t effectif de 9^5 noiLS avons eu en ces deux jours 350 hommes hors de combat, dont sept officiers tués et cinq grièvement blessés. Même avec de Négrier à leur tête, cinq cent soixante-quinze Français ne peuvent venir à bout d'une armée d'une diz;iine de mille hommes !

Le général de Négrier, comme un lion furieux, le visage et les mains noirs de poudre, le dolman ouvert et lacéré par les balles, sa plaque de grand officier de la Légion d'honneur faussée (1), la voix enrouée à force de crier, va de l'avant à l'arrière, donnant des ordres pour la marche en retraite et -s'assure lui-même que personne ne reste en arrière.

La retraite s'effectue par échelon et en bon ordre, maigre les masses chinoises qui ne cessent de nous harceler. Sous un feu épouvantable, les blessés sont enlevés mais les réguliers du Kouan-Si, nous voyant partir, nous suivent.

Tout à fait à l'extrême arrière-garde et escorté par six soldats, le général de Négrier, qui ne cesse d'étonner les plus braves, ferme la marche, son casque sous le bras et à pied. Quand les Chinois nous serrent de trop près, il se retourne avec sa poignée d'hommes et fait le coup de feu comme le simple soldat.

Nos troupes électris^es par tint de courage tiennent tète constamment à Fennemi. Le bataillon de la légion laissé en réserve, arrête heureusement la poursuite de

(1 ) Distinction reçue par le briUant général après la prise de Bac- Ninh et de Hong-Hoa.

rennemi et nous rentrons en pleine obscurité sur le territoire français, au Tonkin.

Nos soldats arrivent à la Porte de Chine, exténués de fatigue et affectés de la disparition de tant de leurs braves camarades : ils sont mourants de faim, n'ayant rien mangé depuis la veille au soir, si ce n'est qu'un peu de riz bouilli dans de Teau. Aussi, sans même avoir la force de quitter leurs sacs, ils se laissent tomber dans la boue et se couchent pêle-mêle de chaque côté de la route, incapables, semble-t-il, d'un nouvel effort. Et les pauvres diables se plaignent, avec des plaintes pareilles à ces murmures dont le bruit peut perdre une armée.

Le général de Négrier entend et s'avance au milieu des soldats ; il est pâle.

— Silence ! crie-t-il.

Sa voix vibre étrangement. Et le silence se fait solennel, et les hommes se redressent respectueux et repris. Dans cette ombre on entendrait voler une mouche. C'est poignant et très beau.

— Soldais, continue le général, on ne doit entendre ici que la voix de vos officiers. C'est surtout à de pareilles heures qu'ayant montré votre bravoure, vous devez montrer votre discipline. Voici l'ordre de marche. La brigade va rentrer à Dong-Dang...

Ces paroles produisent un effet magique; sans dire un mot, les hommes se lèvent, et tellement subjugués qu'ils retiennent leur fourreau do baïonnette et leur bidon pour ne pas faire de bruit.

Au milieu d'une nuit noire et d'un silence funèbre on regagne Dong-Dang sans être inquiété.

Le 25, nous abandonnons la position de Don-Dang. Tous les blessés ont déjà été évacués sans encombre, les morts enterrés. Quelques hommes ont malheureuse-

ment disparu, et 88 morts ont dû être laissés sur le champ de bataille. Mais, avaut de se mettre ea marche, on a donné la sépulture à tous ceux qui ont été ramenés du champ de bataille. Ua jeune ofËcier, le lieutenant Normand du 111*, est pieusement enseveli par ses hommes, qui lui portaient la plus grande affection. Le même jour nous sommes à Ki-Lua, position meilleure que celle de Dong-Dang, à cheval sur deux routes et où l'on peut attendre l'ennemi.

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