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Les combattants de 1870-71

Durant la période triomphale pour nos armes qui s'écoula de 1792 à 1808, la Prusse avait tenté par deux fois de se faire le champion de la féodalité terrassée et des trônes menacés par la Révolution française. Son premier essai d'intor- ■ vention n'aboutit qu'à un rude échec d'amour-propre; le second faillit la démembrer à jamais. La déroute de Valmy et l'inconcevable débâcle qui s'ensuivit auraient dû cependant, ce semble, la mettre en garde contre de nouvelles velléilcs do don-quichottisme et la prémunir contre les dangers d'une imprudente exaltation ; il n'en fut rien. Dès 1805, son gouvernement, bien que lié par un traité formel avec

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la France, adoptait vis-à-vis de celle-ci une politique tortueuse, que Napoléon, couronné des récents lauriers d'Austerlitz, n'était pas d'humeur à supporter. L'année suivante, ce même gouvernement, entraîné par une cour qu'aveuglaient des illusions incurables, se précipitait tête baissée dans une aventure où devait, pour un temps du moins, sombrer la monarchie du grand Frédéric.

Ce que furent léna et Auerstaedt, nul ne l'ignore, et le souvenir de ces journées mémorables éclairera éternellement notre histoire nationale de son flambeau lumineux. L'armée prussienne tout entière anéantie, ses misérables restes se rendant successivement à nos colonnes, le territoire entier du royaume tombant en notre pouvoir, avec ses places fortes, ses arsenaux, ses approvisionnements et ses magasins, le roi de 14 millions d'âmes réduit au territoire de Kœnigsberg et bientôt même à la forteresse de Mémel, et contraint de paraître devant son vainqueur en suppliant; enfin l'empire de Charlemagne reconstitué au profit du César populaire: tels furent les résultats de cette campagne extraordinaire, la dernière où le génie de Napoléon ait été d'accord avec le bon droit. La paix de Tilsitt consacra nos conquêtes, et si, en considération de l'empereur de Russie, elle rendit au malheureux Frédéric-Guillaume quelques lambeaux de ses anciennes possessions, ce fut avec des entraves telles dans l'exercice de la souveraineté, que le nouvel État ne pouvait être désormais autre chose qu'un de ces nombreux satellites qui gravitaient alors autour de l'astre impérial.

Les historiens ont porté sur cette paix de Tilsitt, qui marque l'apogée de la puissance française, des jugements fort divers. Les uns, et Napoléon lui-même est du nombre, ont regretté depuis que la Prusse, ennemie héréditaire de notre nation, n'ait pas été punie davantage de sa duplicité, de sa politique louche et de sa haine séculaire entre le nom français. L'occasion était unique, ont-ils dit, pour terrasser définitivement un adversaire dangereux et rayer de la carte d'Europe cette puissance turbulente, ambitieuse, dont les instincts soldatesques et les appétits toujours inassouvis constituaient pour la paix du continent une menace perpétuelle. D'autres, au contraire, ont pensé que l'Empereur aurait eu tout à gagner en traitant la Prusse avec plus de générosité, et qu'au lieu de se jeter dans les bras d'Alexandre, prince séduisant, à la vérité, chevaleresque môme, mais indécis, mobile et trop facilement accessible aux chimères, il eût mieux fait de s'attacher le roi Frédéric-Guillaume, homme honnête et sage, qui se reprochait sans cesse d'avoir cédé à un fol entraînement, et dont, à défaut de reconnaissance, la probité politique et l'aversion pour la guerre lui eussent garanti la fidélité.

Il est malaisé assurément, quand on songe aux extrémités où son insatiable ambition a entraîné Napoléon par la suite, hors de toute sagesse, de toute politique, on pourrait ajouter do toute justice, il est malaisé, dis-je, d'affirmer après coup que tel ou tel de ces deux systèmes aurait été capable de conserver à la France sa situation grandiose et sa prépondérance incontestée sur tous les peuples de l'univers. Ni l'un ni l'autre ne nous eût préservés probablement de l'aventure espagnole, de l'outrance des représailles vis-à-vis de l'Angleterre non plus que de la fatale campagne de Russie. Ce qui est historiquement certain, c'est que tous deux furent

écartés; que Napoléon, qui, ainsi que l'a écrit très justement M. Thiers, faisait la guerre avec son génie et la politique avec ses passions, aima mieux démembrer la Prusse que de la détruire ou de la reconstituer, et la laissa ulcérée et meurtrie, sans prestige comme sans influence, mais pas assez abattue cependant pour qu'elle ne conservât pas dans son haineux isolement l'espoir d'une vengeance que la fragilité visible du colosse impérial lui permettait déjà d'entrevoir.

Aussi, dès que l'Empereur eut tourné les talons pour aller relever dans la Péninsule ses affaires compromises, se mit-elle résolument et virilement à l'œuvre. Condamnée à n'entretenir qu'une faible armée de 40,000 hommes et à en prêter la plus grande partie à Napoléon, elle s'ingénia à tourner la difficulté, et par sa création de la landwehr s'assura une force réelle, tangible, d'hommes peu aguerris à la vérité, mais suffisamment instruits pour paraître avec honneur sur un champ de bataille éventuel. Des hommes de guerre qui avaient fait leurs preuves, des organisateurs remarquables, les Scharnhorst, les Gneisenau, les Massembach, créèrent de toutes pièces, pour remplacer l'armée de première ligne que la méfiance du maître redouté ne voulait plus voir, une armée de réserve grossissant d'année en année, et prête, au premier signal, à se lever contre nous. La perspicacité de l'Empereur ne s'était cependant pas laissé prendre en défaut, car, dès 1810, mis au courant des progrès accomplis en dépit du traité de Tilsitt, il avait fait des observations sévères et exigé que le roi Frédéric-Guillaume renvoyât du ministère le général Scharnhorst. Mais si la Prusse, obligée de céder par la loi du plus fort, s'exécuta officiellement, les choses n'en continuèrent pas moins comme par le passé, et Scharnhorst dirigea les affaires dans la coulisse avec la même opiniâtreté qu'il avait mise à les engager.

Le résultat fut qu'au moment de la guerre dite de l'Indépendance, en 1813, la Prusse put mettre sur pied 180,000 hommes, qui contribuèrent pour une large part à nous écraser à Leipzig, à nous envahir en 1814 et à nous ramener, par le traité de Paris, aux frontières de 1790. En 1815, elle en arma 264,000, lesquels, bien plus que les Anglais de lord Wellington, donnèrent le dernier coup à l'Empire et à la France, dans les champs tristement célèbres de Waterloo.

Mais cette part prépondérante prise au succès final devait, par cela même qu'elle avait été décisive, réveiller les ambitions assoupies et les rêves d'hégémonie que les désastres de 1792 et de 1806 avaient éteints pour un temps. L'Allemagne composée de tronçons épars, de monarchies minuscules que ne rattachait plus entre elles aucun lien politique ni aucune direction commune, depuis que le Saint- Empire avait disparu, bientôt suivi dans son effondrement par la Confédération du Pihin, l'Allemagne, épuisée par une guerre de vingt ans, n'ayant plus ni commerce, ni industrie, ni agriculture, semblait vouloir chercher dans une unification définitive et complète le remède à sa faiblesse et des garanties contre le retour à la féodalité dont elle avait tant souffert. Des symptômes non équivoques de celte tendance se manifestaient en des points séparés par de grandes distances, et il était à prévoir qu'un mouvement spontané, général et puissant allait bientôt donner un corps aux aspirations encore un peu vagues de tant de peuples de môme langue, de

même race et de mêmes intérêts. La défiance de celui que les événements venaient de faire l'arbitre de l'Europe, de l'empereur Alexandre, ne le permit pas. Pour ne point être obligé d'adjuger soit à la Prusse, soit à l'Autriche, la couronne impériale restaurée, le congrès de Vienne, docile aux inspirations du czar, se contenta d'un moyen terme, qui était d'englober l'Allemagne tout entière dans un système fédératif, oîi l'influence de l'une des deux puissances fût sans cesse contre-balancée par celle de l'autre, où les petits demeurassent impuissants par eux-mêmes, les grands intéressés, par jalousie réciproque, à maintenir le slàtu quo, et l'ensemble groupé contre l'ennemi commun, la France, par le faisceau des haines accumulées depuis cent cincpiante ans dans tous les cœurs allemands. Ce système hybride et imparfait, qui reçut le nom de Confédération germanique, n'était en réalité et ne pouvait être qu'un expédient, car il ne satisfaisait ni les princes, dont les ambitions demeuraient presque partout inassouvies, ni les peuples, encore tout secoués du grand souffle de liberté qui avait passé sur leur tête. Il n'avait plus rien de la grandeur morale du vieux Saint-Empire, et ne créait pas, entre les différents peuples allemands, ce lien intime qui seul pouvait leur donner la force, la richesse au dedans et la puissance au dehors. Il devait n'avoir qu'une existence éphémère et craquer au premier choc.

C'est ce que la Prusse, il faut en convenir à l'honneur de sa sagacité, reconnut dès le début. Trop faible encore et pas assez remise de ses sanglantes blessures pour tenter du premier coup de faire à son profit l'unification politique, elle chercha un terrain moins glissant, plus facilement abordable, pour y jeter les bases de son hégémonie future, et le trouva dans l'inextricable enchevêtrement des tarifs douaniers. Les transactions commerciales à travers l'Allemagne étaient, en effet, à cette époque, à peu près impossibles par suite de !a multiplicité des frontières à franchir et des retards qu'apportaient la perception et la restitution répétées des droits. Il en résultait un malaise évident et une misère pitoyable que la Prusse s'empressa d'exploiter habilement. Préconisant le remède à cette situation et prêchant d'exemple, elle commença par abattre les barrières qui existaient entre ses propres provinces, puis, cela fait, invita les États de la Confédération à agir dé même les uns vis-à-vis des autres, afin que l'Allemagne, bien que politiquement divisée, devînt, au point de vue commercial, une seule et puissante nation. C'était là ce qu'on a appelé le ZoUverein\

Chose étrange ! tandis que les peuples accueillaient avec enthousiasme cette ouverture, les gouvernements, qui peut-être voyaient passer le bout de l'oreille, n'y répondaient qu'avec une certaine froideur. Les discussions à la Diète fédérale furent longues et laborieuses, et c'est seulement en 1854 que le traité fut solennellement proclamé. Il devait avoir une durée de onze ans et s'appliquait à l'Allemagne entière, non compris l'Autriche, les deux Mecklcmbourg et les villes hanséatiques'. Ce traité venait à peine d'expirer quand éclata le coup de foudre de Sadowa, et il va sans dire, comme nous le verrons d'ailleurs bientôt, que les modifications qu'il

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