‹ Les combattants de 1870-71Chapitre 2 sur 262 · CHASSEURS A PIED · texte numérisé non relu

CHASSEURS A PIED

subit alors de ce fait tendirent uniquement à affermir la prédominance de la Prusse et à donner à celle-ci une action encore plus directe sur l'application du règlement organique auquel les autres peuples allemands étaient soumis.

Cependant, tandis qu'il gagnait cette victoire pacifique, le gouvernement prussien ne négligeait rien pour en préparer d'autres plus éclatantes. Mettant à profit les loisirs créés par une longue paix, laissant la Russie s'embrouiller dans les affaires de Pologne et de Turquie, l'Autriche s'user dans une lutte sans fin contre ses provinces italiennes toujours frémissantes, la France s'épuiser en révolutions et en expéditions glorieuses mais stériles, il augmentait sans répit sa puissance militaire et dotait son armée d'une organisation solide qui la faisait, dès 1860, la plus redoutable de l'Europe après l'armée française *. Le prestige de la Prusse en grandit aussitôt à ce point qu'elle jeta presque le masque et ne dissimula plus son intention d'abattre en Allemagne l'influence autrichienne pour y substituer la sienne propre, mais sans partage, cette fois. En même temps ses écrivains prenaient à tâche de préparer l'opinion à ce qu'ils appelaient sa mission historique, insistaient sur la nécessité de donner satisfaction aux aspirations générales et cherchaient à personnifier dans l'exaltation de la Prusse l'idée de la patrie allemande que les poètes populaires célébraient en des chants enflammés.

Bien plus, la littérature prussienne indiquait déjà la France comme l'obstacle le plus sérieux à la réalisation de ces vœux d'unité et demandait à grands cris qu'on achevât contre celle-ci l'œuvre de 1815, en lui reprenant les pays d'origine allemande qu'on l'accusait d'avoir arrachés par la force à l'empire germanique, au temps de ses malheurs. Or, rien n'était plus contraire à la vérité que cette façon d'envisager l'histoire. Car, outre que l'annexion de l'Alsace et plus tard de la Lorraine s'était effectuée à une époque ovi le principe de nationalité n'existait pas*, ces deux pays n'avaient été pour la France autre chose que le prix d'interventions sollicitées par

1. On sait qu'en 1859 Napoléon III, menacé d'avoir à combattre la Prusse, qui arguait de sa situation de puissance fédérale pour armer, dut s'arrêter court après la victoire de Solferino.

2. Ceci était déjà écrit, quand a paru dans le Figaro du 15 mars 1892 un article de M. Ernest Lavisse, l'éminent professeur à la Sorbonne, dont je crois devoir citer les passages suivants :

« Est-ce qu'il y avait une Allemagne au dix-septième siècle? Est-ce que ce chaos de princes grands, moyens et minuscules, les uns mitres, les autres casqués, où s'entremêlait le chaos des républiques; est-ce que ce désordre et cette médiocrité des esprits, cette concurrence effrontée des égoîsmes et le pédantisme des institutions surannées; est-ce que tout celacomposait un être conscient de lui, intellectuel et sensible, capable de penser et qui pût souffrir?...

« Il n'y avait pas, au dix-septième siècle, une patrie allemande, et c'est pour cela que les armes et la politique de la France n'ont pas taillé dans la chair vive. Il y avait, en 1870, une patrie française, dans la chair vive de laquelle il a été taillé... »

Puis, répondant à ceux qui appellent à leur aide l'ethnographie et la communauté de dialecte, M. Lavisse ajoute :

" En somme, parmi nos adversaires, les uns nient le mouvement dans l'histoire, les autres nient la liberté des âmes. Ceux-là comparent deux faits à deux siècles de distance, comme si ces faits n'étaient pas devenus dissemblables; ceux-ci ordonnent aux hommes de demeurer là où la nature les a classés. >

On ne saurait mieux détruire au nom de la raison et de l'équité ces théories spécieuses d'assimilation derrière lesquelles s'abrite l'ambition du plus fort. Voici d'ailleurs comment s'exprime le grand poète Schiller au sujet de la cession à la Franco de l'Alsace et de la Lorraine : « Ce honteux démembrement de l'empire germanique. /«< l'œuvre des souverains de cet empire, que la peur poussa à trafiquer lâchement avec une puissance qui, sous le masque de l'amitié ot à titre de protection, ne

les Allemands eux-mêmes et de la protection accordée contre la maison d'Autriche à ses vassaux du Nord '.

« Dans le traité de 1551, qui trouvait bon que le roi Henri II s'impatronisât dans les villes qui ne sont pas de langue germanique (Metz, Toul et Verdun), les princes allemands du Nord disaient à leur allié : Et attendu que le Roi Très Chrétien se porte avec nous Allemands en cette affaire, avec secours et aide, non seulement comme ami, mais comme père charitable, nous en aurons tout le temps do notre vie une reconnaissance éternelle *. »

En 1633, rélecteur de Brandebourg, ancêtre des rois de Prusse, en sollicitant de Louis XIII le secours de son alliance, dont l'Alsace devait être le prix, suppliait très humblement le Roi de prendre en main f œuvre de protection et de médiation quon réclamait de lui et de s y porter avec une promptitude salutaire '.

Rien ne ressemble moins à la spoliation et à la violence. Mais que peut avoir de commun la saine notion de l'histoire a^ec les appétits déchaînés des masses, quand on exploite habilement et constamment leurs passions et leurs haines, quand on surexcite à haute pression leur amour-propre national? Ce qu'espérait la Prusse ne manqua pas d'arriver : ces étranges théories de revendication eurent bientôt acquis dans toute l'Allemagne, et principalement dans les régions voisines du Rhin, la puissance des faits acquis, et attisèrent la sourde antipathie qui y couvait contre les anciens vainqueurs. On verra avec quelle ténacité la Prusse sut préparer l'explosion de ses sentiments inquiétants. Quoi qu'il en soit, M. de Bismarck, qui déjà dirigeait la politique de son pays, jugea, vers l'année 1863, que le moment était venu pour celui-ci d'accomplir ses destinées. La machine militaire dont il disposait semblait avoir atteint son complet perfectionnement : ses rouages en parfait élat étaient prêts à prouver leur souplesse et leur force : il était temps de les essayer.

Mais pour cela un prétexte était nécessaire. Ce fut la question des duchés qui le fournit. On sait comment les deux grandes puissances allemandes s'unirent pour fondre ensemble sur le petit royaume de Danemark, toujours sous couleur de revendications à exercer au nom de la Confédération germanique; comment, ce qui ne faisait malheureusement de doute pour personne, le Danemark fut écrasé malgré sa résistance énergique, sa vaillance et l'héroïsme de ses soldats; comment, enfin, la Prusse, sûre maintenant de la supériorité de ses armes, s'empressa de se brouiller avec son alliée de la veille, en refusant, au mépris des traités, de lui céder sa part du butin, et absorba, d'une bouchée, le fruit de la conquête commune.

Cette attitude rendait la guerre inévitable; mais si la Prusse en envisageait l'issue avec tranquillité, l'Europe, qui n'avait peut-être pas suivi l'expérience d'assez près et ignorait encore en partie les redoutables secrets d'une organisation formidable, l'Europe en attendit avec une certaine anxiété les résultats. Quelques gou-

songca qu'à profiter des calamités générales pour agrandir ses États déjà si riches et si étendus. . {Histoire de la guerre de Trente ans, livre V.)

1. Albert Sorel, Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande.

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