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CHAPITRE III

Le premier soin de la Prusse, après Sadowa, avait été d'augmenter son armée en proportion de sa grandeur nouvelle, et d'user de sa situation désormais prépondérante en Allemagne pour utiliser à son profit les ressources offertes non seulement par les pays annexés, mais encore par les autres. Jusque-là, elle n'avait possédé que 9 corps d'armée, dont 1 de la Garde; elle en forma immédiatement 4 autres, et constitua ainsi l'armée fédérale du Nord. Puis, en février 1867, elle signa avec les trois Etats du Sud, Bavière, Wurtemberg et grand-duché de Bade, des conventions militaires qui lui assuraient, en cas de guerre, le concours effectif de ces Etats, soil la valeur de trois nouveaux corps.

C'est donc cette formidable armée que la France allait avoir à combattre.

Or, tandis que celle-ci', toujours hésitante à entrer franchement dans la voie du service obligatoire et personnel, ne cherchait, comme on l'a vu, qu'à parer au moyen d'expédients plus ou moins heureux à l'insuffisance de son recrutement, la Prusse au contraire jouissait d'institutions militaires déjà anciennes, dont l'excellence venait de se révéler par des succès foudroyants. Nous avons dit (chap. P"", page 3) comment, forcée par Napoléon de n'entretenir qu'une armée de

40,000 hommes, elle avait tourné la diiïicullé en créant la Landwehr. Jusqu'en 1860, elle ne modifia point ce système, et se borna à des accroissements d'effectifs. Mais à cette époque le prince-régent Guillaume', depuis roi de Prusse et empereur d'Allemagne, qui portait aux choses de l'armée une attention particulière et s'y consacrait tout entier, jugea qu'il y avait mieux à faire et proposa une nouvelle organisation. Ce qu'on avait créé, dans la période de ISOG à 1.S14, la nécessité l'imposait; d'une part, la terrible autorité du vainqueur, d'anlre part, la pénurie des ressources financières, ne permettaient pas d'aller plus loin. Mais il n'en était plus ainsi maintenant, et rien n'emi)èrhoit i\o pni'cr aux défccluosités constatées du système. Il s'agissait en effet, non plus de se défendre, mais d'attaquer, le cas échéant. Or l'armée de campagne était encore trop faible, et la militarisation de la nation par la landwehr n'assurait pas à l'offensive un essor sufffisant.

On commença donc par donner à l'armée active son autonomie en la dotant d'une réserve, où elle devait puiser ses effectifs de guerre. (Juant à la landwehr, préposée à la garde du territoire et appelée à faire campagne à l'extérieur dans les cas exceptionnels seulement, elle forma une troupe à pari, qui avait ses circonscriptions de réserve propres, et se mobilisait en même temps (pie l'armée active, mais indépendamment de celle-ci. De la sorte, les deux opérations n'étaient plus subordonnées l'une à l'autre, toutes les forces vives du pays pouvaient être utilisées, et leur puissance numérique n'avait d'autre limite que les limites mêmes du développement national. Aussi, dès la lin de ISOO, l'armée prussienne s'élcva-t-elle au chiffre de 370,000 hommes sur le pied de guerre, avec plus de 100,000 hommes de remplacement dans les dépôts, et sur le territoire 150,000 landwehriens instruits et armés'. C'était énorme, et pas une puissance en Europe n'en était encore là.

Cette organisation redoutable, qui n'a changé depuis que pour se perfectionner, était établie sur les bases suivantes:

Tout sujet prussien reconnu valide devait le service personnel sans exception, exonération ni remplacement, pendant 25 ans, de 17 à 42 ans. Il passait

Dans l'armée active 3 ans

Dans la réserve 4 ans

Dans la landwehr 5 ans

Dans le landsturm 1"^ <iis

Appelé sous les drapeaux à l'âge de 20 ans, il était donc classé dans la réserve de l'armée active à 23 ans, et dans la landwehr à 27 ans. Il faisait partie du Liiiidsturm de 17 à 20 ans et de 32 à 42 ans.

L'institution du volontariat d'un an, que nous avons connue et pratiquée jusqu'en iX'JO, était là pour compenser les rigueiii's de ce système, et pcrmcllre le recrulemeiil des carrières lil»érales.

1. Le roi Frôdéric-Guillaume IV étant devenu fou, son frère le prince Guillaunic avait été, en IS.'JS, proclamé régent du royaume; il monta sur le trône en 18(51.

2. La Prusse ne comptait à cette date que 18 millions d'habitants.

L'ancienne armée prussienne était, nous l'avons dit, divisée en 8 corps d'armée se recrutant sur leur territoire même, et organisés dès le temps de paix comme ils doivent l'être en cas de guerre; chacun d'eux comprenait:

■1 bataillon de chasseurs,

2 divisions d'infanterie (à 4 régiments),

1 brigade d'artillerie,

1 bataillon de pionniers (génie),

1 bataillon du train.

A chaque division d'infanterie était attaché, mais pou-r la guerre seulement, un régiment de cavalerie. Le reste de cette arme était groupé en divisions indépendantes. Enfin, le corps de la Garde, qui constituait un neuvième corps non numéroté, comprenait une division de cavalerie à 6 régiments.

Après 1866, on forma le IX° corps avec les duchés du Schleswig-Holstein, conquis sur le Danemark et gardés malgré l'Autriche; le X° avec le royaume de Hanovre, arraché à son souverain le roi Georges V, et le XP avec les territoires annexés du Nassau, de la Hesse électorale et de la ville libre de Francfort-surle-Mein. Le royaume de Saxe constitua le XIP corps', et le grand-duché de Hesse fournit une division mixte, rattachée provisoirement au'XP corps.

Le premier de ces deux pays faisait partie de la Confédération du Nord*; les autres Etats placés dans la même situation politique avaient, ou bien incorporé purement et simplement leurs troupes dans l'armée fédérale, tout en leur gardant un uniforme particulier et un semblant de caractère national, ou bien livré sans réserve leurs contingents à la Prusse, qui les versait dans ses régiments, les habillait, les instruisait et les nourrissait comme ses propres soldats, moyennant une redevance de 843 fr. 75 (220 thalers) par homme et par an.

D'ailleurs l'organisation prussienne s'était rapidement généralisée, et dès 1867 l'assimilation militaire des 22 États secondaires de l'Allemagne du Nord à leur absorbant instructeur était entière et complète, depuis la Baltique jusqu'au Mein, et depuis le Rhin jusqu'à l'Oder. Il s'était formé là une armée extraordinairement forte, dont les accroissements successifs, et persistants indiquaient chez ses créateurs un puissant esprit de suite et une singulière ambition. L'instrument formidable qu'elle était devenue ne pouvait évidemment, dans les mains d'un homme tel que M. de Bismarck, demeurer improductif, et c'était à juste titre que les moins timorés voyaient dans son développement si rapide la menace d'éventualités redoutables, auxquelles ils ne pouvaient songer sans effroi. Les remari|ual)lcs rapports du colonel Stoffel, attaché militaire à Berlin, les cris d'alarme du général Ducrot, commandant la divisidu de Strasbourg, les doléances de l'intendant

1. Lu XI 1'^ corps avait, comme la Garde, une division de (cavalerie.

2. Le gratid-ducliô de Hesse-Cassel, dont le territoire est à cheval sur le Mein, notait pas compris dans la Confédération du Nord; mais il avait inimodiatemont englobé sa petite armée dans l'armée fédérale.

général Blondeau, directeur des services administratifs au Ministère de la Guerre, enfin les avertissements prudents que le général Trochu avait semés à travers la dialectique serrée de son ouvrage célèbre U Année française en 1867 ; tout cela mettait en évidence les dangers auxquels nous exposait ce prodigieux accroissement de forces chez un peuple qui manifestement nous haïssait. En même temps, certains de ces documents démontraient, d'une façon précise, l'indéniable supériorité (pi'assuraient à nos voisins jaloux leurs institutions fécondes, la science de leurs chefs et l'excellence de leur matériel de guerre. Cette supériorité n'était donc pas, comme on l'a dit, un mystère, et il suffira d'en rappeler les principaux éléments pour expliquer les sombres pressentiments dont ne purent se défendre, au mois de juillet 1S70, ceux que n'aveuglait pas le plus inconcevable des vertiges.

A). ARMÉE FP:DÉRALE.

I. CoMMANDEMEXT ET ETAT-MAJOR. — Tout d'abord, le rul |de Prusse, généralissime de l'armée fédérale, exerçait ses fonctions de la façon la plus réelle et la jilus effective. C'était chez lui tradition de famille tout autant que goût personnel. D'ailleurs, il avait passé par tous les grades, et commandé en qualité de généralmajor (général de brigade) les troupes prussiennes envoyées en 1848 dans le grand-duché de Bade pour y réprimer l'insurrection. Depuis, les fonctions de commandant de corps d'armée et d'inspecteur général l'avaient familiarisé encore davantage avec tous les rouages de l'organisme militaire de son pays, et nul, mieux que lui, n'en connaissait la puissance et l'élasticité. Aussi ne se reposait-il sur personne du soin de diriger les progrès de son armée, et exerçait-il dans toute leur intégrité les pouvoirs de général en chef qu'il tenait de la Constitution.

Doué d'un caractère énergique et d'une ténacité qui savait vaincre tous les obstacles, il avait provoqué et mené à bien la réorganisation féconde de 1860, en dépit des résistances d'un Parlement qui ne se décida à amnistier son audace qu'après les victoires de 1866. Il avait su s'entourer de conseillers et d'auxiliaires remarquables; M. de Bismarck, les généraux de Moltke et de Roon, qu'il soutenait de sa confiance et couvrait de la prérogative royale, (piand les attaques d'une opposition passionnée menaçaient de les préciiuter du pouvoir. En un mol, s(ui action directe, immédiate et constante, assurait la stabilité des inslilnlimis militaires de la Prusse, et, en les développant progressivement, préparait les succès de 1864, de 1866, et de 1870, qui ont donné aux Ilohenzollern la couronne des Césars, et à l'Allemagne son incontestable puissance.

Ainsi l'autorité du souverain, en s'exerçant dans toute sa i)lénilude sur l'armcc, créait en faveur de celle-ci une force précieuse qui nous mancpuiil, l'unité du commandement. Bien plus, elle représentait pour. les vues ambitieuses de la Prusse une garantie de succès, parce que seule elle permettait l'exécution soudaine et résolue des projets que sa politique mûrissait en silence et préparait de longue main.

Le roi, outre son cabinet, militaire, chargé du personnel, possédait deux auxiliaires principaux, le ministre de la guerre et le chef de grand état-major. Le premier, responsable devant le pouvoir législatif, avait la charge de l'organisation et de l'administration de l'armée; au second, responsable seulement devant le souverain, incombait la préparation de la guerre et son exécution. Il semblerait que ce dualisme dût amener des conflits d'attributions, et celles-ci ne manqueraient pas de se produire chez une nation moins puissamment hiérarchisée que l'Allemagne, où subsistent encore dans la constitution politique et sociale les derniers vestiges de l'esprit féodal. ÎNlais c'est ici qu'intervenait le pouvoir régulateur et arbitral du souverain lui-même, qui, par les ordres du cabinet, exprimait sa volonté, tranchait les diflicultés pendantes et, en partageant les responsabilités, évitait les empiétements. Cette volonté était et est encore, pour l'armée allemande, la loi suprême, et nul ne serait assez osé pour l'enfreindre ou seulement pour y résister.

L'homme qui, en 1870, était, depuis treize ans déjà, investi des fonctions de chef de l'état-major, et allait bientôt mettre le comble à sa renommée, se nommait le général de l'infanterie' Helmuth-Carle-Bernhardt de Moltke. Né en 1800, à Parchim, dans le jMecklembourg-Schwerin, il avait, à l'âge de quatre ans, suivi en Danemark son père, émigré on ne sait ]jourquoi, et devenu, en 1806, sujet danois. Après des études faites font cntièi'cs dans son pays d'adoption, il entra à l'École des cadets de Copenhague, ddi'i il sortit en 18-20 avec le grade de sous-lieutenant. Mais, dès 18:2"2, trouMiul (|iie la petite armée du roi de Danemark offrait un cadic trop restreint à sou aniliitiou déjà en é\eil, il se décida à la quitter pour enti'er dans celle du l'oi de IM'usse. qui ;ipparemment réalisait mieux son idéal, ou tout au moins lui offrait de ]j1us grandes chances d'avancement. Il fut regretté, si l'on en croit ses mémoii-es-, el reçut à l'occasion de sa démission de hauts témoignages d'estime, qu'il nous a transmis. Tout cela ne l'empêcha point d'oublier bien vite ses anciens compagnons d'armes, car lorsque, quarante ans plus tard, il dirigea contre eux une guerre spoliatrice, ce fut assurément sans que l'ombre d'une émolion ou d'un remords quelconque ait jamais fait trembler le bras qui poi'tait à la patne des jeunes aiiii(''es des con])S si redoutables et si cruels'.

1. La liiéi'ai'cliic des officiers généraux alleiiiaiids comporte un échelon de plus que la nôtre; c'est le rjénéral de l'infanterie ou de la caralerie (suivant l'arme d'origine) qui est placé innnédiatemcni au-dessus du /icnienant-fjcnéral (général do division). Depuis quelques années, Guillaume II a créé le titre de r/énéral de l'artillerie qui n'existait pas avant lui,

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