‹ Les combattants de 1870-71Chapitre 18 sur 262 · Général Thol'mas, loc. cit., tome II, page · texte numérisé non relu

Général Thol'mas, loc. cit., tome II, page

Quoi qu'il en soit, la siluation était, en 1870, assez tendue, et le corps de l'Intendance, battu en brèche dans l'opinion, se trouvait en même temps obligé d'entrer en lutte contre des agents subalternes, les officiers d'administration, qui, tenus jusque-là à l'écart, cherchaient à s'en faire ouvrir les jjortes. Une pétition adressée au Sénat, et discutée en séance jiublique, des articles de journaux, enfin l'intervention du ministre lui-même, découvrirent la plaie secrète dont souffrait notre système administratif.

C'est bien plutôt à cet ensemble de circonstances qu'à des défaillances reconnues, que le corps de l'Intendance doit les attaques violentes dont, après la guerre, il a été l'objet. Car, il faut le dire pour être juste, les approvisionnements nécessaires à Karmée d'opération étaient bien réellement constitués ; les places fortes de la frontière possédaient même les vivres nécessaires, qu'elles reçurent dès que la guerre fut à redouter. Ce qui manquait surtout, c'était la direction supérieure, la préparation, et une conception logique des nécessités du moment. I>e ministère, qui procédait à la fois à la mobilisation et à la concentration, deux opérations nécessairement si distinctes, promenait dans tous les sens des convois qui encombraient les gares, embrouillaient le service des chemins de fer, et se trouvaient parfois obligés de rétrograder vers l'intérieur, tandis que des troupes campées à proximité manquaient souvent de pain, de vivres et de campement pour faire leur cuisine. C'était la confusion absolue, le désordre navrant, dont restaient seuls responsables ceux qui lançaient des ordres affolés et inexécutables, ou bien n'en lançaient pas du tout.

« Lorsque les premiers trains d'infanterie, a écrit le directeur de la ligne de « l'Elst, arrivèrent à Metz, aucun ordre n'était donné pour leur lieu de destination, « et la troupe dut attendre plusieurs heures à la gare, les wagons chargés de voi- « tures régimentaires ou des bagages d'officiers n'étant pas déchargés. Les trains « se succédant avec la rapidité que nous avons fait connaître (594 en dix jours), il « fallut garer les trains avec des wagons non déchargés. Vinrent ensuite les trains « de matériel et de vivres. L'intendance territoriale n'avait reçu aucune instruction « pour la réception des vivres qui avaient Metz pour destination ; c'était les inten- « dances divisionnaires qui devaient disposer de ces marchandises, mais, ne '( sachant pas si les corps s'arrêteraient à Metz ou iraient plus loin, elles n'osaient « pas faire décharger les wagons. La plus grande confusion ne tarda pas à régner

« dans la gai-e Souvent, les camions de la Compagnie portaient à de très grandes

« distances de la gare des marchandises qui, mises à terre, étaient rechargées et '( reconduites à la gare pour être réexpédiées par chemin de fer à une gare au delà. ■( On déchargeait en gare du fdin |>our le comluire aux m^igasins de la ville, et à la « même heure, les mêmes magasins envoyaient dn foin en gare pour faire des expe- « ditions' »

N'est-ce ])as là l'image du désordre le plus complet:' On ne peut pas dire cependant ipi'il provint uniquement du lait de l'Intendance. La Chambre des

1. E. Jacqmin. Les Chemins de fer penrlant la ijuerre de 1870, pagre l'iJ.

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députés, on l'a va, rejetait systématiquement tous les crédits qu'on lui demandait pour l'armée ; il en résultait que le train des équipages, chargé d'atteler et de conduire les convois, manquait en 1870 de plus de 10,000 chevaux et de près de 4,000 hommes, que les ouvriers d'administration étaient partout en déficit, et que les bras faisaient de tous côtés défaut pour manutentionner les denrées. Cette situation avait été maintes fois signalée, mais on n'en tenait pas compte'. Bien plus, certains approvisionnements indispensables ne pouvaient être constitués ; c'est ainsi que les effets d'habillement, d'équipement et de campement nécessaires à l'excédent de troupes qu'aurait dû créer la loi de 1868, nécessitaient une dépense de 3-2 millions, que l'intendant général Blondeau demanda au Corps législatif; celui-ci la refusa, et ce fut seulement le 12 juillet 1870, trois jours avant la déclaration de guerre, qu'il accorda.... un million! Contre tout cela, que pouvait l'Intendance, et que pouvait-elle davantage contre l'ahurissement qui, à l'heure suprême, s'empara des esprits? Certes, elle ne représentait, ni théoriquement, ni pratiquement, la perfection. Mais elle ne méritait pas non plus qu'on fit d'elle le bouc émissaire de nos défaites, ni qu'on lui imposât sans partage des fautes dont d'autres devaient aussi porter la responsabilité.

Quant au service de santé, c'était le triomphe de l'anarchie la plus complète. Effectivement dirigé par l'Intendance, que représentaient dans les hôpitaux et ambulances les officiers d'administration comptables, confié aux médecins militaires pour la partie technique, aux pharmaciens pour les médicaments, au train des équipages pour les transports en campagne, il ne fonctionnait qu'à grand'peine, au milieu de tiraillements incessants et de perpétuels conflits d'autorité. Les médecins se plaignaient, non sans quelque raison, de ne pouvoir disposer à leur gré des infirmiers et du matériel ; les comptables faisaient passer avant toute chose la régularité de leur gestion, et les intendants, brochant sur le tout, apportaient dans leur haute intervention un formalisme solennel, le plus souvent incompatible avec les besoins des malades et les prescriptions de la Faculté. On ne peut rien imaginer de moins conforme aux règles d'une bonne administration.

Ajoutons à cela que le personnel médical était en nombre absolument insuffisant. Il comptait, depuis 1872, 1,147 médecins et 159 pharmaciens, dont 7 médecins et 1 pharmacien inspecteurs. 8i l'on en défalque la quantité nécessaire aux corps de troupe, à l'Algérie et au service des hôpitaux de l'intérieur, on voit qu'il ne restait disponible, pour les hôpitaux et ambulances de campagne, ipi'un chiffre dérisoire', en sorte que les blesses risqiuuent fort de manijuer de soins. Nous avons pu voir

1. Les troupes dites d'iidiniiiistialion coinprenaioiit aviiiit 1870 :

1 section de commis aux é('ritures, 9 sections d'infirmiers militaires, 13 sections d'ouvriers,

3 régiments du train des équipages,

4 compagnies d'ouvriers des équipages militaires.

Les voitures étaient construites dans des parcs dits de construction, qui existaient à Vernon, à Châteauroux et à Agen. Enfin, une direction centrale des parcs avait son siège à Vernon.

2. Ce chiffre était exactement de 173, pour une armée de 250,000 hommes environ.

COMIIATTANTS

malheureusement, dans les ambulances de Melz, des circonstances où un seul médecin a dû examiner, panser, opérer môme, l'énorme quantité de 4 à 500 blessés, dont beaucoup sont morts certainement faute de soins immédiats. Et si, pendant le siège, les médecins civils ne s'étaient pas joints, avec le plus grand dévouement, à leurs collègues militaires, il est impossible de savoir ce qui serait advenu.

Le transport des blessés pendant l'action était mal assuré et réglementé d'une façon insuffisante. Les musiciens en avaient bien la charge, du moins en théorie, mais sans recevoir au préalable d'instruction à cet égard ; en tout cas, ils étaient trop peu nombreux pour y suffire. Ce transport s'effectuait donc dans des conditions quelconques, généralement par les soldats du train des ambulances, qui ne s'avançaient pas toujours, avec leurs cacolets, assez près de la ligne du combat, et quelquefois par les soins des combattants eux-mêmes, dont les moins liraves trouvaient ainsi un prétexte pour s'éloigner du danger ; quelquefois aussi il ne s'effectuait pas du tout, du moins tant que durait l'action. Au surplus, le matériel destiné à ce transport était assez médiocre, et imposait aux blessés des souffrances inutiles, que les voitures mieux suspendues et mieux comprises dont on dispose aujourd'hui leur épargneront certainement à l'avenir.

Quant aux ambulances, suffisantes comme nombre, mais trop pauvres en personnel, elles se partageaient, pendant la bataille, en ambulance volante, dirigée sur les points où besoin était, et en dépôt d'ambulance, dont l'emplacement devait être désigné par le chef d'état-major général. Les médecins des corps de troupe étaient, eux, chargés de donner les premiers secours aux blessés, à l'aide des cantines régimentaires d'ambulance. Enfin, en arrière, étaient établis en des points fixes les hôpitaux temporaires de campagne, et les dépôts de convalescents.

Tout cela, avec plus de monde, et une direction moins vicieuse, eût été satisfaisant. Tel quel, ce n'était pas assez pour assurer aux blessés, en toute circonstance, les soins auxquels ils avaient droit, et qui, sans l'admirable essor de la charité privée, leur eussent trop souvent fait défaut.

Co.NCLUsiON. — Nous vcnons de résumer brièvement, dans les pages qui précèdent, la situation générale où se trouvait, au début de la guerre de 1870, l'armée française, naguère encore brillante de tant de gloire, et si près alors des plus sombres revers. Nous l'avons vue, depuis la campagne de Crimée, décliner progressivement, oublier ses traditions les plus fécondes, perdre peu à peu ses meilleurs éléments de succès, et se réduire, après des vicissitudes diverses, répercussion d'un in;il;iisc politique toujours croissant, à une poignée de braves gens, auxipH'ls lniit a inaïKpic à la fois, hormis le courage et le dévouement.

Point d'unité dans le commandement, parlant pdini d'oi^ganisatiDn solide point d'institutions assurées. Des effectifs qui vont toujours en diminuant, au point d'entraver le fonctionnement des services essentiels ; des lois qui demeun^nt lettre morte, et un système de réserves (jni ne IdnctidiiiU' |ias; la stagnation dans des errements surannés, qui entretient l'ignorance et provoque l'inertie, une confiance irraisonnée dans des moyens d'action vieillis, et dépassés de beaucoup par ceux

dont dispose l'adversaire; enfin l'oubli complet de la science de la guerre, le Irioniplie de la routine et rai'feetation du dédain pour les enseignements du passé, tels étaient les vices irrémédiables contre lesquels eût pu seule réagir une autorité effective, incontestée, libre de ses actions et maîtresse de son pouvoir.

Cette autorité, dévolue au souverain, celui-ci ne l'exerçait pas. Si encore les caractères s'étaient montrés à hauteur des circonstances, si les qualités morales s'étaient maintenues chez tous au même niveau, si le pouvoir central avait conservé son sang-froid, et le commandement une décision égale à l'étendue du péril, peutêtre que la situation n'eût pas été désespérée, et que l'énergie des soldats eût encore une fois racheté les fautes d'un organisme défectueux. Mais nous verrons, hélas I par la suite de ce récit, quel esprit de vertige a présidé aux préparatifs suprêmes, et quelles défaillances a provoquées la commotion des premiers revers. Enfin, pour mettre le comble à notre infortune, il s'est trouvé dans les rangs de l'armée, un homme que cette armée avait porté au faîte des honneurs, un homme auquel étaient confiées les dernières ressources de la France, et qui les a sacrifiées à je ne sais quelles chimériques et coupables compromissions. ■

La défaite nous guettait donc, avec son sinistre cortège de larmes et do douleurs. N'oublions jamais que si elle est due à des causes multiples, elle est due, surtout et avant tout, à la faiblesse de nos institutions militaires.

« Les institutions militaires, a écrit en effet très éloquemment et très justement « M. le duc d'Aumale, ne garantissent pas la victoire; mais elles donnent le moyen « de combattre, de vaincre et de supporter les revers. Sans elles, tant que durera « l'état actuel des sociétés européennes, pas de sécurité ni de véritîdile indépen- « dance jjour les nations'. »

1. Duc d'Aumale, Institutions militaires de la France, éililioii \u-Vi, (lago 0.

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