ACTE I, SCÈNE VIH
ROSIER
Qui?
FERNANDE
Ce jeune homme...
MAROT, à pari.
Elle y tient !
JULIETTE
Faut-il que nous allions te le chercher ?
FERNANDE
Non, non... Et pourtant je ne serais pas fâchée de le revoir: il ressemble à s’y méprendre à une personne que i’ai rencontrée l’année derrière et que ma conscience me défend d^oublier.
VIRGINIE
Oh! si c’est un cas de conscience...
FERNANDE
Il vous souvient peut-être qu’à celle époque je demandai un congé, non pas pour me fatiguer de ville en ville, en représentations à mon bénéfice, mais pour essayer de rétablir ma santé. Je m’en allai avec ma femme de chambre dans une petite ville des Pyrénées...
MAROT, à part.
Si je l’avais connue... je l’aurais escortée... à distance!...
FERNANDE
Une petite ville charmante, où l’on trouve tous les ans des Parisiens plus provinciaux que les préjugés de province. — Avez-vous jamais visité quelque établissement de bains dans une ville à la mode? Il n’y a là, d’ordinaire, que des visiteurs d’élite, des hommes distingués, des femmes élégantes, un grand monde qui devrait dédaigner tout ce qui est petit... Eh bien ! dans ces villes de plaisir et de liberté, ce ne sont que petites coteries, petites passions et petites envies. Le pays est déjà tout naturellement peuplé de vipères... les étrangers y apportent des couleuvres.
MAROT
Qu’est-ce qu’ils en font?
ROSIER
Ils se les font avaler les uns aux autres...
MAROT
Pour s’amuser !...
FERNANDE
L’établissement dont je parle a un salon où les baigneurs se
réunissent chaque soir pour se distraire, faire un peu de musique ou danser. Pour être admis honorablement dans ce salon... un endroit public, où l’on paye sa place comme au théâtre... il faut être armé d'un mari, à ce qu’il paraît, d’un père, d'une mère, d’une sœur...
MA ROT
Et de plusieurs frères, si c’est possible. ’ .
VIRGINIE
On exige peut-être un certificat du commissaire de police de son quartier f «
JULIETTE
Le programme ajoute î Une tenue décente est de rigueur!
FERNANDE, continuant.
Un samedi, à mon arrivée, je résolus de faire, le plus modestement possible, ma petite entree dans le salon. Je m’aperçus bien vite, en entrant, que j’avais l’honneur d’être l’objet de la curiosité et de la malveillance générales! On me lorgnait à brûle-pourpoint, on me toisait des pieds à la tête, on comptait mes épingles, on déchirait ma robe du regard. J’allai m’asseoir, en rougissant , dans un coin du salon , et je vis bien tout de suite que deux ou trois prétendues grandes dames, des Parisiennes de la province, quittaient leurs places avec une sorte d’affectation...
JULIETTE
Bégueules !
MA ROT
C’est odieux !
FERNANDE
J’étais reconnue... On disait autour de moi: C’est une actrice!.. On se mit à danser : je restai seule dans mon coin.
C’est révoltant!
FERNANDE
En ce moment, ie n'aurais pas eu le courage de me lever... je n’aurais pas eu la force de traverser le salon pour sortir... j’avais le caïur plein de larmes .^ j' étouffais 1... Il y avait là des hommes jeunes, bien nés, spirit^*r.. et pas un, par crainte sans doute, par un faux respect humain . n’osa me prendre en pitié.
MAROT
C’est ignoble !
FERNANDE
Je me trompe. Un d’eux eut assez d’audace pour venir à moi,