ACTE III, SCÈNE V
FERNANDE
Oui, je regrette le théAtre... ma vie, ma joie... Je regrette ces planches adorées où j’ai tremblé, où j’ai souffert, où j’ai tant vécu! Je regrette le bruit, I éclat, le danger de ces soirées solennelles où je défendais, au moins avec un grand courage, l’esprit d’une pièce, la gloire d’un auteur, et le pain quotidien de mon théâtre.
JULIETTE
- Je te retrouve... embrasse-moi.
FERNANDE
C’était la vie !... Aujourd’hui je ne suis rien, je ne vis plus. Je ne sais que me souvenir. Le théâtre est toujours là devant moi ; je le retrouve partout, dans un journal, dans un chilfon... dans un ruban... dans un bouquet! Le matin je me lève et jo m'habille à la hâte, je suis pressée quand rien ne me presse... il me semble que je vais manquer une répétition. Dans le jour, quand il m’arrive de sortir seule, je m’arrête devant les aftiches de spectacle, et j'y cherche mon nom...
JULIETTE
En vedette?...
FERNANDE
La nuit je ne dors pas, je rêve tout éveillée, je suis en scène, le public m’écoute, la salle m’applaudit et me rappelle, et je passe la nuit à me jouer à moi-même toutes les comédies que j’ai jouées!
JULIETTE
Et tu laisserais échapper l’occasion qui se présente?...
FERNANDE
Ah ! tais-toi ! tout à l’heure cet engagement, cette pièce nouvelle me brûlaient la main et le cœur. Je me disais qu’une autre comédienne... une Adrienne... sans doute, allait jouer ce rôle. Ah I Juliette, quelle épreuve! quelle douleur, il y a un instant, lorsque j’ai remis à Maurice ce manuscrit, c’est mon âme tout entière que je lui ai dounée.
JULIETTE
Mais en il est temps encore; lu peux reprendre tout cela : ton rôle, ton engagement et ton âme.
FERNANDE
Oh! j’en suis sûre, Juliette, si Maurice me voyait rentrer au théâtre...
JULIETTE
Eh bien !... Tu me fais pitié, avec ton Maurice : on ne se sacrifie pas ainsi pour un homme... mémo quand il est gentil. Tu ne peux pas t’en fermer éternellement avec lui et regarder le soleil à travers les barreaux de ta cage... c’est trop bête ! D’ailleurs, il finira par s’habituer au genre d’une artiste dramatique. Il fera ce que font les autres quand on les aime... ou quand on ne les aime pas : j’ai dressé Frivolin à ce métier ; aujourd’hui il est complet.
FERNANDE
Frivolin, c’est possible ; mais quant à Maurice, il en mourrait.
JULIETTE
Ah bah ! est-ce qu’on meurt de ces choses-là ! Est-ce que les Maurice et les Frivolin des générations précédentes se sont laissés mourir à la peine? Je les rencontre tous les iours, ils sont gras et vermeils. Ils rebondissent sur le boulevard , sous la forme de notaires, d’avoués et d'agents de change. Ils ont souffert, mais ils se trouveraient bien heureux s’ils pouvaient recommencer à souffrir !
FERNANDE
Maurice m’aime et je l’aime. Je ne veux pas qu’il souffre. Mon devoir est d’aller jusqu’au bout dans le sacrifice. Ce sera aussi mon bonheur.
JULIETTE
Mais ton bonheur n’est pas là!...
J’oublierai; je ne songe qu’à oublier ; je trouverai un moyen de me distraire, de m’étourdir. Je vais prier Maurice de m’emmener... je ne sais où... en Suisse... en Italie, bien loin de Paris... bien loin du théâtre... et à mon retour je serai guérie.
JULIETTE
Tu as raison. Je te conseille de voyager avec Maurice, toujours avec Maurice; je t’estime assez pouf croire qu’il finira par t’ennuyer, et tu auras pris le chemin le plus long pour revenir. Il est tard... à demain !
FERNANDE
Tu vas souper ?
JULIETTE
Oui...