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Les comédiennes de Molières

^2 i Montfleiiry a créé le jeu de la tragédie, ^j Molière a créé le jeu de la comédie; mais taiidis que Montfleury donnait des cchasses h l'héro'isine et des ailes aux passions, Molière, génie humain, amoureux de la vérité, faisait parler ses comédiens selon leur nature ou selon la nature du rôle qu'il s jouaient. Voilà pourquoi Montfleury n'a rien laissé, quand Molière nous léguait tous les types du monde moderne, monde qui est bien quelquefois le monde ancien. Par exemple, pour ne parler que des femmes, puisqu'ici nous n'étudions que les femmes de Molière, ne les a-t-il pas formées à tous les caractères 1 N'est-ce pas lui qui, avec M"^ de Brie, a créé le jeu éternel d'Agnès? avec Madeleine Béjart, les servantes maîtresses, les fortes en gueule qui ont aujourd'hui quitté la fa-

mille pour tenir maison che:{^ elles? avec Armande Béjart, les Célimènes qui vivront jusqu'à la fin des siècles ? Et ainsi de tous les autres caractères. C'est que Molière était tout à la fois auteur et comédien; c'est qu'il mettait en scène son idée; c'est qu'il créait deux fois ses personnages, une fois dans son imagination et une fois devant la rampe, devant les immortelles chandelles de cet autre Roi-Soleil, car on finira par dire le Siècle de Molière, comme on dit déjà le Siècle de Voltaire.

UAND j'étais directeur du Théâtre-Français, je recherchais pieusement tout ce qui a été le cœur et l'esprit de Molière.

Par malheur, la Bibliothèque, le Musée, les Archives ne m'ouvraient guère l'histoire du passé. Aux Archives, si ce n'est le registre de La Grange et celid de la Thorillière, on n'a presque rien du temps de Molière; au. Musée à peine un portrait de Molière, dans le tableau de la comédie; à la Bibliothèque bien peu de livres du xviii^ siècle.

On m'apportait souvent des portraits plus ou moins apocryphes des comédiens et des comédiennes, surtout des figures du xviii^ siècle; mais les portraits du temps de Molière sont rares. J'ai pourtant pu en acheter alors quelques-uns que je n'ai pris qu'après le contrôle le plus rigoureux par les dessins et les gravures. Pravost, Samson, Beau-

valht, Régnier, Geffroy, Got, qui tous savaient regarder par la tradition, m'ont beaucoup empêché de me tromper. Quand on se trouve en nombre pour voir de près un portrait, on sent mieux s'il est vrai ou s'il est faux. Je crois donc avoir alors commencé une galerie sérieuse.

Depuis ce temps-là, je l'ai augmentée à la vente de Roqueplan et à la vente Soleirol. Roqucplan, comme on dit, avait de l'œil pour les choses du théâtre, il ne se laissait pas mettre dedans, il avait le scepticisme d'un vrai trouvcur. Au contraire, le bonhomme Soleirol était trop naïf; il se laissait cmpaumer par les marchands ; mais dans ses innombrables portraits, il y en avait pourtant plus d'un qui criait la vérité.

Un peu plus tard, il m'est venu une première bonne fortune qu'on m'apporta pour rien, pour un billet de mille francs : cinq cents dessins aux trois crayons, à la sanguine, à la mine de plomb, portant la date certaine du temps de Louis XIV et de la Régence, toute la troupe de Molière, tout

l'opéra de LiilU, tout le Théâtre français, toute la Comédie italienne.

Une seconde bonne fortune ne fut pas moins miraculeuse: une femme du monde qui- ne veut pas être nommée, mais qui est bien connue, m'a donné huit portraits qu'elle suppose venir de la fille de Molière : la dame en question habite un petit château non loin de Saint-Germain; elle sait par tradition que ce château a été meublé avec le mobilier vendu à la mort de M. de Montalant, mari et héritier de la fille de Molière, qui était allée mourir, comme on sait, à Argenteuil.

J'exposerai bientôt tous ces^ portraits, qui aujourd'hui sont de vraies pages de l'histoire dramatique. Beaucoup de mes amis les connaissent ; j'en ai d'ailleurs donné quelques-uns pour le centenaire de Molière au Théâtre-Vent adour. On a pu voir combien ils étaient vrais, non-seulement par les inscriptions, mais parce que la vérité parle tout haut.

L est impossible d'admettre, un seul instant, comme authentiques les portraits des comédiennes de la troupe de Molière, gravés a l'eau-forte par Frédéric Hillemacher. Cet artiste a l'esprit du trait et le sentiment de la couleur, mais outre que ses portraits sont faux, il ne leur donne pas, du moins aux femmes, la physionomie de leur temps, car chaque siècle imprime son caractère sur les figures. La mode régne jusque dans les expressions du regard et de la bouche. M. Hillemacher a la touche libre et pittoresque pour peindre les hommes ; mais il manque de féminisme pour peindre les femmes ; il est avec elles brûlai et disgracieux; dom, pas une des comédiennes qu'il a peintes ne représente les femmes de la troupe de Molière.

Voyons sa galerie :

Voici Madeleine Béiart « d'après un portrait

peint à l'huile. » Où est ce portrait ? Oui vous a dit que ce fût là cette belle et charmante Madeleine Béjart, tour à tour et tout à la fois riante et sérieuse, qui a enchanté Versailles et Paris, après avoir enchanté la province par les grâces de sa figure et par l'esprit de son jeu ; qu'elle fiit la Marinette du Dépit amoureux ou la Philis de la Princesse d'Élide ; quelle représentât une naïade dans les Fâcheux,, ou Cléonis dans les Amants im^m^qnes} D'abord vous lui faites une petite bouche, elle avait la bouche bien fendue. Le franc rire pourrait-il passer par là ? le sourire lui-mênie y ferait la grimace. Etcene^^ épaté, et ces yeux mal ombragés, sans feu ni lumière? et cette chevelure appauvrie? En vérité, on ne massacre pas ainsi les gens. M. Hillemacher dira que c'est la faute de M. Soleîrol, mais pourquoi avoir ajouté foi à ce portraitomane qui voyait partout les comédiennes de Molière?

Et cette belle Geneviève Béjart « d'après un dessin ancien au trait ? » fe possède le pastel on-

g mal : il y a un ahîvie entre les deux fcimnes. Dans le pastel tout est fondu, l'œil est amoureux et noyé, la narine palpite, la bouche sourit. C'est la vraie femme touchée par la passion ; dans le dessin au trait, je ne vois qu'un œil rond, un ne:^ démesuré, « un arpent de gueule, » une lèvre supérieure en demi-cercle, tout un visage de marchande de pommes.

Voici maintenant cette charmante de Brie. M. Hillemacher l'a gravée « d'après une miniature du temps peinte sur cuivre. » Oh ! pauvre et chère de Brie, que dirais-tu en te voyant métamorphosée en cette grosse tête de poupée couronnée de crins cl non de cheveux, avec un nc:;^ charnu, une bouche maussade, un air d'hébétement, des yeux étomics ?

Et quelle lourdeur dans ces attitudes de femmes, qui faisaient tourner toutes les têtes de leur temps!

M"^ Du Parc est un peu plus humaine. Cellelà je la crois vraie, parce quelle ressemble au portrait peint que j'ai sous les yeux ; mais, là encore

l'aquafortiste a oublié d'y mettre le charme féminin. Ni Molière, ni Corneille, ni Racine, ni tant d'autres, n'eussent aimé cette odalisque de carrefour qui a pourtant je ne sais quelle fierté dans la bouche, mais dont l'œil ne dit pas un mot.

Et M"^ de Lagrange « d'après un croquis au crayon noir. » Est-ce un homme ou une femme , dans cette robe en armure qui la tient tout empesée dans sa disgrâce? famais Molière n'eût permis à cette caricature déjouer sur son théâtre. C'est un monstre, mais ce n'est même pas un monstre féminin.

fe passe condamnation sur M"° du Croisy ; ici le graveur est presque dans la vérité, mais toujours en dépouillant la femme de toute auréole. Son portrait « d'après un portrait amien à l'aquarelle » ne trahit pas trop l'original, sans lui donner pourtant sa fierté de race et sa grâce anwureuse.

Si on veut voir la laideur, la lourdeur, la raideur, lahideitr, il faut regarder la gravure quire-

présente M)^" Beaiival, car cette virago est abominable avec sa grande figure plate, où l'amour m trouverait pas de place à mettreun baiser. C'est l'cpouvantail des désirs. Je sais bien que Louis XIV ne voulait pas agréer la Beauval, quoique selon la tradition elle fût : « grande et bien faite. » Si elle eût été aussi laide que l'a vue, par la seconde vue, M. Hilkmacher, est-ce que M"" Beauval eût joué avec tant de succès les reines de tragédies? Est-ce qtie Regnard l'eût mise amoureusement dans les Folies amoureuses ?

On en peut dire autant de M"*" Poisson : portrait maussade, avec le ne^ en virgule et la bouche de travers. Pourtant elle représentait les Héroïques. M. Hilkmacher dit lui-même quelle eut pour elle une taille fort mignonne, de l'esprit, la bouche belle et beaucoup d'enjouement. Al or s , pourquoi a-t-il fait tin pareil portrait ? Il se donne raison en disant que c'est « d après une aquarelle sur vélin. » Oii est cette aquarelle et qui prouve que c^est M"^ Poisson ?

N'est-ce pas une mauvaise plaisanterie que de nous donner pour M"® Beaubourg cette eau-forte « d'après un croquis à Vemre, rehaussé au bistre ? » Une femme a-t-elle jamais eu un pareil cou de taureau, des mappemondes aussi extravagantes, une tête où se joue ainsi la niaiserie ? Remarquez^ q'ii^ -^"^ Beaubourg, qui débuta à huit ans dans le rôle de Louison du Malade imaginaire, avait laissé le souvenir d'une figure charmante.

M. Hillemacher parle de son « extérieur disgracieux ; » d'où vient qu'elle séduisit jusqu'à trois maris, dont un homme de cour à la mode, Jacques Des Hayes ?

5\C. Hillemacher a manqué une belle occasion défaire jolie fAC"^ Marotte « d'après une nmiature ancienne^ peinte sur argent. » 5VCaû c'est comme une gageure. Celle que le ga^etier Robinet déclare « extrêmement jolie et pucelle au pardessus, » l'aquafortiste n'arrive pas à la faire laide, mais il ne donne pas non plus le désir de la faire descendre de son piédestal.

Nous finirons par la femme de V\Colière. Il faut que bien décidément elle ait été jolie puisque ce terrible portraitiste lui adonné quelque charme. Cette fois c'est « d'après un des portraits authentiques d'Armande Béjart. » V\Cais c'est l'Armande Béjart avant la lettre, quand l'esprit n'est pas encore venu aux filles.

Si D^. Frédéric Hillemacher a virilisé ces femmes au point de les défigurer, s'il les a dépouillées de toute grâce féminine par une pointe spirituelle, mais brutale, en revanche, il a été bon prince pour les hommes, hormis pourtant pour ^Coliére, car il ne lui a pas donné le vif rayon d'intelligence qui est toujours répandu sur sa figure. Au moins ses camarades ont presque tous gardé leur caractère, ils sont bien de leur siècle et de leur théâtre. Chacun d'eux porte la marque de l'originalité.

LES COiMÉDIENNES DE MOLIÈRE I3

E publie un premier volume aujourd'hui.

Je commence par les Comédiennes de Molière. Je continuerai par tin second volume, la Femme de Molière. Je finirai ces études par un troisième volume, la Fille de Molière^ qui jusqu'ici n'a jamais tenté un historien.

Je ne sais pourquoi, car c'est après sa mère une des plus curieuses figures de son temps.

En ces trois volumes je donnerai plus d'une fois le portrait de la même femme ; je ne donnerai pas moins de quatre portraits de la femme de V\Colièrc. J'espère que les affamés d'histoires dramatiques auront enfin sous les yeux de quoi nourrir leur curiosité. On n'a pas mis moins de six graveurs à cette œuvre délicate; on leur a moins recommandé d'être brillants que d'être fidèles.

Aussi, n'accuse^ pas les graveurs, s'il y a des fautes de dessin. Pour n'altérer ni l'air de têtey ni l'attitude, ni ce je ne sais quoi qui porte l'empreinte du temps, le graveur a religieusement reproduit ce qu'il voyait. La, est le cachet de la vérité. L'histoire 7ie vit que par la vérité.

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