‹ Les comédiennes de MolièresChapitre 2 sur 7 · AR — H-YE · texte numérisé non relu

AR — H-YE

LES

ERTES quand Molière fut devenu le grand Molière avec sa couronne de laurier, comme il est représenté dans quelques-uns de ses portraits, il devait regretter amèrement le Molière emporté par sa jeunesse, courant les aventures du Roman comique avec ses trois amoureuses, Madeleine Béjart, M^e Du Parc et Catherine de Brie, belles toutes les trois, jouant pour son cœur ardent toutes les symphonies des jeunes années.

Je n'ai jamais relu le Roman comique de Scarron, sans une émotion profonde, quand j'y retrouvais la jeunesse de Molière. Sous les gais tableaux du conteur, on sent battre le cœur de Molière. Les perles dont se parent les héroïnes ne sont-elles pas des lar-

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mes tombées des yeux du Misanthrope avant la lettre? Molière avait pu s'embarquer follement dans cette odyssée incomparable, mais il sentait déjà « quelque chose là, » il ne marchait pas dans l'imprévu sans être escorté d'un compagnon sévère qui le rappelait à luimême dans les jours troublés, — ce compagnon sévère c'était son génie.

Les amours de Molière semblent n'avoir eu pour théâtre que son théâtre. J'ai vu, je ne sais plus où, qu'une grande coquette du théâtre de Louis XIV, l/[me de Montespan, s'était montrée très-souriante à Molière pendant les Fêtes de Versailles, mais je ne crois pas qu'il eut sa part des plaisirs de l'Ile enchantée. Ce fut sans doute l'esprit de Molière bien plus que sa figure qui prit la belle marquise. Molière était jeune encore, mais il avait surmené la vie ; à force de jouer toutes les figures, il avait fine la sienne sous les grimaces.

Toutefois, il est impossible ici de rien affirmer : les comédiens ont leurs heures, surtout avec les curieuses comme Mme de- Montespan.

M. Taschereau conte qu'à Pézenas, il fut le héros d'une aventure tragi-comique. M. Henry de la Pommeraye, dans sa conférence sur les Amours de Molière, a très-bien dit cette histoire : « Il paraît que,

pendant son séjour en cette ville, le futur auteur de George Dandin ne se contentait pas de s'asseoir dans le fameux fauteuil du barbier Gély. Il usait aussi fort indiscrètement du mobilier d'un certain mari de Pézenas, et comme, suivant la tradition, il était aidé dans cette besogne par l'épouse du quidam, celui-ci, un beau jour, trouva la chose mauvaise, et força Molière à chercher, par les gouttières et les toits, une voie de salut, dans laquelle il a été suivi, depuis ce temps jusqu'à notre époque, par plus d'un braconnier de l'amour. Heureusement pour la morale, pareilles escapades ne sont pas fréquentes dans les pérégrinations de Molière à travers la France; toutefois le jeune impi-esario dut, dans ses voyages, jouer de temps en temps le rôle qu'il fiit jouer au vicomte poète, soi-disant rival de M. Thibaudier, auprès de la comtesse d'Escarbagnas. »

D'Assoucy qui courait la comédie en action, comme Molière courait pour jouer la comédie, raconte ainsi son voyage avec la troupe :

« Ce qui me charma le plus, ce fut la rencontre de Molière et de MM. les Béjart. Comme la comédie a des charmes, je ne pus si tôt quitter ces charmants amis; je demeurai trois mois à Lyon, parmi les jeux, la comédie et les festins, quoique j'eusse bien

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mieux fait de ne m'y pas arrêter un jour ; car, au milieu de tant de caresses , je ne laissai pas d'y essuyer de mauvaises rencontres. Ayant ouï dire qu'il y avait à Avignon une excellente voix de dessus dont je pourrais facilement disposer, je m'embarquai avec Molière sur le Rliône qui mène en Avignon, où étant arrivé avec quarante pistoles de reste du débris de mon naufrage, comme un joueur ne saurait vivre sans cartes, non plus qu'un matelot sans tabac, la première chose que je fis, ce fut d'aller à l'académie. J'avais déjà ouï parler de ce lieu et de la capacité de plusieurs galants hommes qui divertissaient galamment les bienheureux passants qui aiment à jouer à trois dés. J'en fus encore averti charitablement par un fort honnête marchand de linge qui, voyant ma bourse assez bien garnie , que j'avais ouverte pour lui payer quelques achats, me dit : — Monsieur, tandis que vous avez la main au gousset, vous feriez bien de faire votre provision de linge, car je vous vois souvent entrer dans cette porte (me montrant la porte de l'académie), où j'ai bien vu entrer des étrangers aussi lestes que voui : mais je vous puis assurer, par la part que je prétends au paradis, que je n'en ai jamais vu aucun qui, au bout de quinze jours, ne soit sorti mieux vêtu que notre

premier père Adam, sorti du paradis terrestre. Comme cette maison est un petit quartier de la Judée, et que les Juifs sont amoureux des nippes, ils joueront sur tout, et bien que vous ayez le visage d'un fébriciani (il avait la fièvre), ne croyez pas que ce peuple mosaïque, qui ne pardonne pas à la peau, pardonne à la chemise. Après avoir gagné votre argent, ils vous dépouilleront comme au coin d'un bois et vous gagneront votre habit ; c'est pourquoi je vous conseille d'acheter au moins une paire de caleçons... J'étais trop amoureux de mon faible pour écouter un conseil si contraire à ma passion dominante, et, jour pour jour, je me trouvai , au bout de trois mois, au même état que mon marchand de linge m'avait prédit.

a Un grand Juif, qui avait le nez long et le visage pâle, me gagna mon argent. Moïse me gagna ma bague, et Simon le lépreux, mon manteau. Pierrotin, qui se faisait gloire de m'imiter, rafla son baudrier contre Abraham. -^^^

« Je laissai donc à tout ce peuple circoncis j usqu'à ma fièvre quarte que je perdis avec mon argent. Mais comme un homme n'est jamais pauvre tant qu'il a des amis, ayant Molière pour estimateur, et toute la maison des Béjart pour amie, en dépit du diable, de la

fortune, et de tout ce peuple hébraïque, je me vis plus riche etplus content que jamais, car ces généreuses personnes ne se contentèrent pas de m'assister comme ami, elles me voulurent traiter comme parent. Étant commandés pour aller aux États, ils me menèrent avec eux àPézenas, où je ne saurais dire combien de grâces je reçus ensuite de toute la maison. On dit que le meilleur frère est las au bout d'un mois de donner à manger à son frère ; mais ceux'-ci, plus généreux que tous les frères qu'on puisse avoir, ne se lassèrent point de me voir à leur table tout un hiver. Je puis dire :

Qu'en cette douce compagnie Que je repaissais d'iurmonie, Au milieu de sept ou huit plats, Exempt de soins et d'embarras, Je passai doucement la vie.

Jamais plus gueux ne fut plus gras; Et quoi qu'on chante, et quoi qu'on die, De ces beaux messieurs des États Qui tous les jours ont six ducats, La musique et la comédie, A cette table bien garnie.

Parmi les plus friants muscats.

C'est moi qui soufflais la rôtie Et qui buvais plus d'hypocras.

« En effet, quoique je fusse chez eux, je pouvais bien dire que j'étais chez moi. Je ne vis jamais tant

de bonté, tant de franchise et tant d'honnêteté que parmi ces gens-là, bien dignes de représenter réellement dans le monde les personnages des prinres qu'ils représentent tous les jours sur le théâtre. Après donc avoir passé six bons mois dans cette cocagne et avoir reçu de M. le prince de Conti, de Guilleragues et de plusieurs personnes de cette cour des présents considérables , je commençai à regarder les côtés des monts ; mais comme il me fâchait de retourner en Piémont sans y amener encore un page de musique, et que je me trouvais tout porté dans la province de France qui produit les plus belles voix, aussi bien que les plus beaux truits, je résolus de faire encore une tentative, et pour cet effet, comme la Comédie avait assez d'appas pour s'accommoder à mon désir, je suivis encore Molière à Narbonne. » ^

Voilà de l'histoire ; c'est de l'histoire par un • poète ; mais les poètes sont les historiens du cœur humain, même quand ils se nomment d'Assoucy.

Un autre poète, un voyant du passé, le très-regretté Philoxène Boyer, qui aimait le XYii*^ siècle, et qui se souvenait du xvi°, a peint franchement le tableau du Roman comique de Molière :

Il a trente ans, et la charrette Où vagit son art, nouveau-ué.

Par un clair jour d'avril, s'arrête Sur un coteau du Daupliiné.

Tout en défripant leurs costumes Que décolore le malin, .

La Duparc arrange ses plumes \ Gros-René presse le festin !

Mais lui, les pieds dans la rosée, Humant l'air vif, gai du soleil.

Dans sa tête fertilisée Glane un vers, fleur de son sommeil.

Ou bien, l'entraînant, il demande A Béjart, qui se fait prier.

Si sa petite sœur Armande N'est pas d'âge à se marier!

Cependant, comme dit La Grange dans son refgistre, « le sieur de Molière et sa troupe arrivèrent à Paris au mois d'octobre 16)8 et se donnèrent à Monsieur, frère unique du Roy, qui leur accorda l'honneur de sa protection et le titre de ses comédiens, avec 300 livres de pension pour chaque comédien. « La troupe de Monsieur commença au Louvre devant Sa Majesté, le 24 octobre 1658, par Niœmède , et le Docteur amoureux. »

Après avoir joué pour le Roi on joua pour le public. Le premier jour ne devait pas porter bonheur à Molière, c'était le jour des trépassés. La troupe se

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composait alors, côté des hommes, de Molière, Béjart aîné, Béjart cadet, du Parc, du Fresne, de Brie; côté des femmes, de M'^"'^ Madeleine Béjart, Geneviève Béjart, du Parc, de Brie.

Aux vacances de Pâques, M"° du Croisy entra dans la troupe, qui perdit pour quelque temps M''® du Parc.

Étudions les figures de la troupe. Saluons d'abord ^Madeleine Béjart.

Le théâtre donne aux femmes un doux rayon d'immortalité, ne fût-ce que l'immortalité d'un siècle. En France la renommée des comédiennes a déjà franchi trois siècles. Qui ne connaît aujourd'hui Madeleine Béjart et M"'= de Champmeslé ? la du Parc et la de Brie? jusqu'à la des Œillets, cette grande déclamatrice de l'hôtel de Bourgogne ?

C'est que le théâtre est un piédestal pour ces statues de chair. Les femmes qui ont de la beauté montent déjà dans l'Olympe idéal quand elles montent sur la scène ; le public enthousiasmé leur porte son amour comme son argent. Tout ce qu'elles font est bien, même si elles font mal ou si elles font le mal. On leur permet tout, même d'avoir de la vertu. Si elles n'en ont pas on n'a garde de s'offenser des jolis scandales qu'elles mettent au monde ; on leur accorde le droit d'avoir un amant, deux amants, trois amants. Pour jouer les passions, il faut bien avoir passé par les passions.

Aussi toutes les femmes veulent être comédiennes, ou jalousent les comédiennes. Ce n'est pas seulement pour avoir comme elles l'indulgence plénière, c'est

pour « être en scène. » Tant de femmes en effet sont furieuses d'être condamnées à la modestie de l'humble violette, quand elles voudraient jeter insolemment les couleurs et les parfums de la rose !

Madeleine Béjart, une des premières, sinon la première, prit la vraie figure de la comédienne, parce qu'elle avait la beauté, la grâce, la hardiesse, l'intelligence qui font les dominatrices ; parce qu'elle avait surtout cet emportement, ce diable au corps, ce « chien» pour dire le mot d'aujourd'hui, parce qu'elle avait été à l'école des passions, qui est encore une meilleure école que le Conservatoire.

Madeleine Béjart était-elle entrée au théâtre avant ou après ses premières aventures? Faut-il croire que, voisine de l'hôtel de Bourgogne, elle se passionna pour cet art dramatique qui met en relief la beauté et l'esprit des femmes, ou faut-il dire que M. de Modène, son premier amant, s'il l'a connue à Paris, la mit par orgueil au théâtre?

Madeleine Béjart avait couru la province avec ses deux frères avant de se hasarder avec MoHère. En 1637, elle faisait les beaux jours du Languedoc et de la Provence. Ce fut plutôt alors qu'elle connut le comte de Modène, dont elle eut bientôt deux filles : la femme de Molière, Armande, dont on n'a pas

trouvé l'acte de naissance, et celle qui fut baptisée le II juillet 1638 à l'église Saint-Eustache sous le nom de Françoise.

Il ne serait pas impossible que plus tard, dans ses pérégrinations avec Molière de 1647 ^ 1650, elle n'eût suivi à Naples le comte de Modène qui y fut entraîné par le duc de Guise à la chute de Mazaniello. M. Frédéric Hillemacher a dit, non sans quelque raison, que Molière lui-même avait bien pu être du voyage. « Ce qui semblerait venir à l'appui de cette allégation, c'est d'abord la connaissance parfaite de la langue italienne que possédait Molière, ensuite sa propension à mettre en scène des Napolitains et des Siciliens, et enfin, le dénouement de la comédie de V Avare, fondé précisément sur les événements politiques qui venaient de se passer à Naples. »

Mais ne serait-il pas permis de penser que M. de Modène, bon camarade de Molière, lui donna çà et là des scènes toutes faites dans ses premières comédies.

Voici l'acte de baptême de la première fille de Madeleine Béjart : Registres de St-Eustache : « Onziesme de juillet (mil six cent trente-liuict) fut baptisée Françoise, née du samedy, troisiesme de ce présent moys, fille de messire Esprit-Raymond, chevalier, sei-

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gneur de Modène et autres lieux, chambellan des affaires de Monseigneur, frère unique du roy, et de damoiselle Magdeleyne Béjart, la mère, demeurant rue Saint-Honoré ; le parrin {sic) Jean-Baptiste de L'hermitte, escuyer, sieur de Vauscelle, tenant pour messire Gaston-Jean-Baptiste de Raymond, aussi chevalier, seigneur de Modène, la marraine damoiselle Marie Her\'é, femme de Joseph Béjart, escuyer. »

Le titre d'écuyer appartenait-il à Joseph Béjart, ou bien n'était-ce qu'un écuyer de comédie ? Selon Jal, Joseph Béjart était huissier au tribunal de la table de marbre, « et comme ce tribunal avait pour présidentné l'amiral de France, les officiers de cette cour de justice se croyaient peut-être autorisés à se qualifier écuyers. Ce titre se donnait à plusieurs personnes ayant de certains offices. Dans le contrat de mariage de Molière (23 janvier 1662), Marie Hervé se dit veuve de feu Joseph Béjart , vivant écuyer, « sieur de Belleville. » D'où lui venait ce nom de Belleville qui ne se retrouve dans aucun acte? Joseph Béjart avait-il acquis un petit fief nommé Belleville ? » C'est bien inutilement qu'on a cherché le nom de Béjart dans tous les villages qui s'appellent Belleville.

Molière avait trouvé non-seulement une maîtresse dans Madeleine Béjart, mais un camarade littéraire. Elle était aussi spirituelle que galante. Elle troussait joliment les vers. Selon la tradition elle a fait représenter deux de ses comédies en courant la province. Le registre de La Grange cite une pièce qu'elle av.ait « raccommodée ». Dès 1636, avant sa rencontre avec Molière, elle jouait déjà à la Muse; voici des vers adressés par elle à Rotrou, sur sa tragédie Hercule Mourant :

Ton Hercule mourant va te rendre immortel. Au ciel comme sur terre, il publiera u gloire. Et laissant icy-bas un temple à ta mémoire. Son bûcher servira pour te faire un autel.

Les premiers vers de Molière ne valaient pas beaucoup mieux que ceux de sa maîtresse, témoin ces stances à Madeleine qui ont été recueillies dans ses œuvres :

Souffrez qu'Amour celte nuit vous réveille, Par mes soupirs laissez-vous enflammer; Vous dormez trop, adorable merveille, Car c'est dormir que de ne point aimer.

Ne craignez rien : dans l'amoureux empire, Le mal n'est pas si grand que l'on le fait ; Et lorsqu'on aime et que le cœur soupire, Son propre mal souvent le satisfait.

Le mal d'aimer, c'est de vouloir le taire t Pour l'éviter, pariez en ma faveur ; Amour le veut, n'en faites point mystère. Mais vous tremblez, et ce Dieu vous fait peur.

Peut-on souffrir une plus douce peine ! Peut-on subir une plus douce loi !

Qu'étant des coeurs la douce souveraine. Dessus le vôtre. Amour agisse en roi !

Rendez-vous donc, ô divine Amarante !

Soumettez-vous aux. volontés d'amour.

Aimez pendant que vous êtes charmante, Car le temps passe, et n'a point de retour.

Mais voici où Molière se retrouve avec sa raillerie de poëte comique :

Beauté, pour qui je meurs d'amour.

Songez à soulager mes peines.

Ou, du moins, à me rendre un jour Pour mille écus de point de Gênes.

Je fais ce que vous méritez.

Mais, quoique je ne sois pis chiche.

Pour acheter des cruautés.

Je ne me sens pas assez riche.

Vous savez que votre laquais Et votre petite suivante

Ont fait près de moi tant d'icquêts, Qu'ils mettent de l'argent à rente.

Vous savez qu'étant indigent, Et voulant toutefois vous plaire, Afin de trouver de l'argent, J'ai couru cent fois le notaire.

Que mon sort vous fasse pitié : Trouvez bon que je vous demande Ou mon bien, ou votre amitié, Dans une misère si grande.

Mes cris vous sont indifférents ; Vous n'avez point de sj'ndérèse ; Philis, pour mes dix mille francs*, Souffrez au moins que je vous baise ! /

On reprochait à Madeleine d'être rousse, ce qui serait aujourd'hui une magie de plus. Il paraît que Molière aimait les rousses : il se contenta des blondes quand il passa de Madeleine à Ariiiande.

* Pour soutenir V Illustre théâtre et les comédiennes, Molière, par un acte du 51 mars 1644, dépose chez une marchande deux rubans en broderie d'or et d'argent, comme nantissement d'une somme de 291 livres tournois. Il y a loin de là, sans doute, à une avance de dix mille francs; mais les rubans en broderie d'or et d'argent avaient pu le conduire tout droit à mille écus de points de Gènes. Hn tout cas, il fut emprisonné pour dettes. Nous sommes donc tenté de regarder cette ode à Philis, comme une boutade d'amant ruiné et disgracié. Paul Lacroix.

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Ce fut alors un véritable amour pour Madeleine, quoique M. de Modène fût là, mais M. de Modène était alors passé à l'état de mari.

Voici encore des vers qu'on a mis au compte de Molière; je crois plutôt qu'ils sont du comte de Modène, mais à coup sûr ils peignent M™^ Béjart :

Belise, je sais bien que le Ciel favorable

A joint à vos beautés un esprit adorable,

Qui ne pouvoit loger au monde dignement.

Que dans un st beau corps ou dans le firmament.

Je sais que la Nature et les dieux avec elle

Ne font plus rien de beau que sur votre modèle,

Et qu'ils se prisent moins d'avoir bâti les cieux,

Que d'avoir achevé l'ouvrage de vos yeux :

Car, enfin je "Tavoue, et dedans ma colère.

Malgré moi je le dis, sans dessein de vous plaire.

Le soleil ne voit rien dessus ni dessous l'air

Qui puisse aucunement vos beautés égaler,

Et n'en verra jamais, quoiqu'il tourne le monde,

Et que souvent soi-même il se mire dans l'onde.

L'amour n'a rien de beau, d'attrayant, ni de doux,

Point de traits, ni de feux, qu'il n'emprunte de vous;

Vos charmes dompteroient l'âme la plus farouche ;

Les grâces et les ris parlent par votre bouche.

Et, quoi que vous fassiez, les jeux et les appas

Marchent à votre suite et naissent sous vos pas.

Toutes vos actions méritent qu'on vous aime.

Et mainte fois le jour, sans y penser vous-même,

Vos gestes, vos regards, vos ris et vos discours

Font mourir mille amants et naître mille amours.

Mais, dans ce bel amas de grâces nonpareilles, Ce tableau raccourci de toutes les merveilles, Je vois beaucoup de manque et d'inégalités Et d'aussi grands défauts que de grandes beautés. ^ La Nature amoureuse, en vous mettant au monde, S'efforça de vous faire ici-bas sans seconde, Et, prodigue, employa ses plus riches trésors A vous former les traits de l'esprit et du corps. Mais, lasse sur la fin d'un si pénible ouvrage, Elle vous a mal fait l'humeur et le courage ^^ Ces dejix manquent en vous et temissenf-té teint De> plus vives couleurs dont elle vo>>s'a peint. Ah ! votre cruauté, parmi tant de tourments, Se baigne dans les pleurs que versent vos amants. / Mais si p.-irfois d'amour votre âme est allumée, C'est un feu passager qui se tourne en fumée, Pareil à ces brandons qui durent une nuit, Errants à la faveur du vent qui les conduit ; dui luisent pour nous perdre, et si l'on ne s'en garde. Conduisent à la mort quiconque les regarde. Vous brûlez de la sorte, et sans savoir comment. Vos plus chaudes amours passent en un moment ; Vous ne savez que c'est d'une flamme constante; Toute chose vous plaît et rien ne vous contente. Et votre esprit, flottant entre cent passions, A beaucoup de desseins et peu d'aft'cctions. Plus léger que le vent qui porte les tempêtes. Il se fait tous les jours de nouvelles conquêtes; Et n'estimant jamais ce qu'il peut posséder, 11 gagne toute chose et ne peut rien garder; Car votre vaine humeur, après une victoire. En méprise le fruit et n'en veut que la gloire; Et de tant d'amitiés, faites diversement, N'en aime que la fin ou le commencement.

D'un amint qui vous vient vous aimez les approches; D'un autre qui s'en va, les cris et les reproches. La nouveauté vous plaît, et ne se passe jour, Que vous ne fassiez naître ou mourir quelque amour. ■. Vous êtes sans arrêt, faible, vaine et légère, Inconstante, bizarre, ingrate et mensongère. Pleine de trahisons, sans âme et sans pitié. Et capable de tout, hormis d'une amitié. . Celle que vous m'aviez par tant de fois jurée, Qui devait surpasser les siècles en durée, Et ne se démentir qu'avec le firmament. Si belle et si parfaite en son commencement. Et dont la belle flamme, ici-bas sans seconde, Devait briller encore après celle du monde, A la fin s'est éteinte, et contre votre foi. Vous en favorisez un moins digne que moi. Oui, quand je repassais sur sa bouche divine, Dont le vif incarnat tire son origine.

Sur sa taille et son teint, sur ses yeux, ces beaux yeux Qui lancent d'un seul trait la flamme en mille lieux; /Quand je représentais à ma vive mémoire L'orgueilleux mouvement de sa gorge d'ivoire. Mais plus, de son esprit les brillantes clartés. Sa voix qui tient les cœurs par l'oreille enchantés ; Que de ses nobles pas la pompeuse justesse Surmonte de Vénus et la grâce et l'adresse ; Lorsque même, pour plaire au grand Dieu des combats. Elle étale en dansant tout ce qu'elle a d'appas'; /

* Le bibliophile Jacob dit ici : « Ce passage, où l'on remarque plusieurs vers frappés au coin du maître, ne nous laissent pas de doute que Bèlise ne soit une comédienne. Nous aurions donc là un portrait de Madeleine Béjart, qui, comme la tradition nous l'a appris, chantait et dansait à ravir, sur la scène, ce qui avait charmé ses protecteurs le duc de Guise et Gaston d'Orléans; il faudrait reconnaître alors dans l'un d'eux le grand Dieu des combats. »

Quand je rej)ensai donc à de si puissants charmes :

M Rendons, nu volonté, dépit, rendons les armes ! »

M'écriai-je un moment, tout transporté d'amour ;

Qju'avec ma liberté je perde aussi le jour !

Je mourrai glorieux, si Belise incrédule

Peut croire que je meurs comme un autre Catulle.

Si Armande Béjart était la fille de Madeleine Béjard, on peut dire : — Telle mère, telle fille. — Ces jolis vers de Molière qui ont la désinvolture toute fi-ançaise d'Alfred de Musset étaient aussi vrais eu 1865 qu'en 1645.

Dites-moi si c'est inconsunce, Caprice, ou bien ambition Qui vous donne la passion D'engager tous les cœurs de France?

Chacun peut prétendre à vous plaire

L'homme d'esprit et le badin.

Et le bninet et le blondin

Ont tous de quoi vous satisfaire.

Vous engagez l'un d'une œillade, A l'autre vous serrez la main, L'un a rendez-vous le matin.

L'autre vous mène en promenade.

A chacun vous faites caresse,

A pas un ne donnez congé,

Le tiers-état et le clergé

Ont même accueil que U noblesse.

A votre porte l'on se presse Comme pour voir un grand ballet, Faites qu'on entre par billet Afin que ce désordre cesse.

Un ministre accablé d'affaires Reçoit moins de lettres que vous.

Et si vous répondiez à tous Il vous faudrait vingt secrétaires.

Quoiqu'à la fameuse Angélique Cent baladins fissent la cour.

Sur le chapitre de l'amour Vous lui pourriez faire la nique.

Une foule vous accompagne Et la moitié de vos amants Pourrait former trois régiments Plus forts que celui de Champagne.

Soyez coquette, généreuse, Allez chez les Napolitains, Secourir ces fameux mutins Avec votre suite amoureuse. ,

Ce fut Madeleine qui créa dans Tartuffe le rôle de Dorine ; elle y fut excellentissime, tout à la fois liardie et railleuse, avec la franchise d'un brave cœur et d'un esprit malicieux.

Madeleine Béjart n'était pas la première venue,

elle avait été à bonne école dans sa famille, dans la compagnie de Molière et dans l'intimité du comte de Modène. Elle fut de celles qui donnèrent des idées à Molière; car si elle était née comédienne, elle était née pour jouer un premier rôle dans la comédie humaine. Elle avait été touchée au front du rayon de la passion.

Cette vaillante Madeleine Béjart qui avait l'art de jouer les reines avec la haute dignité de la Champmeslé, et les ser\-antes avec le vif éclat de rire d'Augustine Brohan mourut à cinquante-cinq ans, le 17 février 1672, dans sa maison vis-à-vis du Palais-Royal. Née en la paroisse de Saint-Paul, ayant toujours gardé un pieux souvenir de l'église où elle avait prié Dieu pour la première fois, elle voufut y être enterrée. Le Clergé de Saint-Germain l'Auxerrois ne fit pas de façon pour « retenir cette comédienne. » Le clergé de Saint- Paul voulut bien lui faire les honneurs de la sépulture.

En sa dernière année, Molière eut de grandes inquiétudes comme il avait de grands chagrins.

Le mardi 11 octobre 1672 il perdit son petit garçon. On fit reliche, mais il lui fallut, à peine l'enfant enterré, jouer l'Avare. Molière n'avait pas le temps de pleurer; du moins il fallait qu'il prît ses heures pour

cela ; non seulement le public attendait, mais la maison de Molière avait faim. Tout est triste à la comédie en cette dernière année : le 17 février, Madeleine Béjart meurt sans pouvoir dire adieu à Molière ni à sa fille Armande, parce que ce jour-là « la troupe estoit à Saint-Germain pour le ballet du Roy. »

Madeleine Béjart a, pour ainsi dire, deux actes mortuaires. Voici le premier au registre de Saint-Germain l'Auxerrois : « Le dit jour , vendredi dix-neuf février seize-cent soixante et douze, le corps de feue damoiselle Marie Magdelaine Béjart, comédienne de la troupe du roy, prise hier dans la place du Palais- Royal et portée en convoy en cette église par permission de Ms"" l'Archevesque, a cstée portée en carosse en l'église Saint-Paul, le samedy vingtiesme. (Signé. ) Tardé, exécuteur testamentaire, de Voulge. »

Voilà le second acte :

«Le dix-septiesme (février 1672) demoiselle Magdeleinne Béiart est décédée paroisse Saint-Germainl'Auxerrois, de laquelle le corps a esté apporté à l'église Saint-Paul et ensuite inhumé dans le charnier de la dicte église, le dix-neuf du dict mois. (Signé : ) Béjart Léguisé. J.-B.-P. Molière. »

Le testament de Madeleine Béjart est digne d'être indiqué ici par les beaux sentiments de charité qu'elle y exprime. Elle lègue sur son héritage de quoi payer chaque jour à perpétuité cinq sous, en l'honneur des cinq plaies de Notre-Seigneur, à cinq pauvres auxquels cette aumône sera faite par le curé de Saint-

Paul ; c'est à peu près comme si elle léguait aujourd'hui cinq cents francs de rente perpétuelle aux pauvres. Nous voyons dans ce testament que « Pierre Mignard, dit le Romain, peintre ordinaire du roy, demeurant rue Montmartre vis-à-vis l'église Saint- Joseph, est chargé de recueillir les deniers comptant au décès de la testatrice pour les placer en rentes ou en terres. »

C'est la femme de Molière, et après elle la fille de Molière, que Madeleine nomme ses légataires universelles,

La pauvre comédienne était à bout de forces ; quand il lui fallut signer son dernier codicille, elle déclara : « ne pouvoir plus écrire, ni signer, sa fliiblesse et son mal augmentant toujours. »

Ce dernier codicille est du 14 février, Madeleine mourut le 17 février.

On retrouve en l'étude de Me Emile Jozon le testament de Madeleine Béjart, écrit le 9 janvier 1672, soit cinq semaines avant sa mort. C'est Eudore Soulié qui a fait cette trouvaille qui semble aujourd'hui toute simple, comme la découverte de l'Amérique. Le testament étant toujours une pièce capitale dans l'histoire d'un homme ou d'une femme, je le transcris ici à mon tour :

« Fut présente damoiselle Madeleine Béjart, fille

majeure usante et jouissante de ses biens et droits, demeurant à Paris, rue Saint-Thomas du Louvre, paroisse Saint-Germain de l'Auxerrois, gisante au lit, malade de corps, en une cinquième chambre ayant vue sur la cour, saine toutefois d'esprit, mémoire et jugement, comme les notaires soussignés l'ont reconnu par ses discours; laquelle désirant, pendant qu'il plaît à Dieu lui laisser libre l'usage de sa raison, disposer de ses dernières volontés, a fait, dit et nommé aux dits notaires son testament, ainsi qu'il ensuit : Au nom de la très-sainte Trinité, premièrement elle a recommandé son âme à Dieu le créateur, le suppliant, par les mérites infinis de la mort et passion de notre seigneur et rédempteur Jésus-Christ, la vouloir admettre en son saint paradis, pour quoi elle implore l'intercession de la bienheureuse vierge Marie et de tous les saints et saintes de la .cour céleste du paradis. Item veut et entend ses dettes être payées et acquittées, etc., par son exécuteur testamentaire sousnommé. Item veut son corps étant privé de vie être inhumé en l'église Saint-Paul, dans l'endroit où sa famille a droit de sépulture ; quant à son convoi et aux prières qui seront faites après son décès, se rapporte à la discrétion dudit sieur exécuteur du présent testament. Item veut et entend ladite damoiselle tes-

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tatrice qu'il soit dit et célébré à perpétuité, soit en ladite église Saint-Paul, soit dans un monastère, tel que voudront choisir le sieur son frère et les damoiselles ses sœurs, deux messes basses de requiem par chacune semaine, dont sera passé contrat de fondation ou ce qu'il conviendra, et que pour ce qu'il soit payé et baillé telle somme qui sera jugée suffisante, à prendre sur ses biens. Item veut et entend il soit employé en acquisition de rentes ou héritages une somme suffisante, comme il sera jugé et avisé par les damoiselles ses soeurs, pour, des fruits et revenus qui en proviendront, être payé par chacun jour, à perpétuité, à cinq pauvres qui seront nommés par lesdites damoisoUes ses sœurs et par l'aîné des enfants de la damoiselle de Molière, l'une d'elles, et de ceux qui naîtront dudit aîné, cinq sols en l'honneur des cinq plaies de Notre-Seigneur, qui sera un sol à chacun desdits pauvres, auxquels la distribution de cette aumône sera faite de semaine en semaine par M. le curé de ladite paroisse Saint-Paul et par MM. ses successeurs audit Saint-Paul. Item ladite damoiselle testatrice donne et lègue au sieur Louis Béjart, son frère, la moitié d'une place sise au faubourg Saint- Antoine lès Paris, grande rue dudit lieu, à elle appartenant, savoir : moitié de ladite moitié de son

chef, comme héritière des défunts sieur et damoiselle

ses père et mère, et l'autre moitié de ladite moitié comme l'ayant acquise dudit sieur son frère, à la charge et condition expresse qu'en cas qu'il veuille disposer par vente, échange ou autrement, de ladite moitié donnée, il ne le pourra faire qu'au profit de l'une des damoiselles de la Villaubrun et de Molière, ses soeurs. Item ladite damoiselle testatrice donne et lègue, tant audit sieur Louis Béjart son frère, qu'à damoiselle Geneviève Béjart, femme du sieur de la Villaubrun, et à damoiselle Grésinde Béjart, femme du sieur Jean-Baptiste Poquelin Molière, ses sœurs susdites, et à chacun d'eux trois, quatre cents livres de rente et pension viagère, à prendre sur tous et chacuns ses biens, et qui commenceront néanmoins à n'avoir cours qu'après que les deniers comptants qui se trouveront après le décès de ladite damoiselle testatrice et ceux qui proviendront du recouvrement de ses dettes actives, auront été employés en acquisitions d'héritages, et lesquelles pensions s'éteindront au profit des légataires universels sous-nommés, à mesure que chacun desdits sieur Louis et damoiselles Geneviève et Grésinde Béjart décédera. Iton ladite damoiselle testatrice veut et entend que tous et chacuns lesdits deniers comptants qui se trouveront lui

MADELEINE DÉJART 43

appartenir au jour de son décès, et tous ceux qui proviendront du payement et acquit desdites dettes actives qui lui appartiendront aussi lors, soient mis et baillés entre les mains du sieur Mignard, peintre ordinaire du Roi, dit le Romain, demeurant à présent rue Montmartre, vis-à-vis l'église Saint-Joseph, et qu'à mesure qu'il y en aura, jusqu'à vingt ou trente mille livres au plus, ils soient employés en acquisition d'héritages, comme il sera avisé par ledit sieur Mignard et suivant l'avis d'experts qui seront nommés par lesdits sieurs et damoiselles, frère et sœur de ladite damoiselle testatrice ; les revenus desquels héritages qui seront ainsi acquis de tous lesdits deniers seront reçus par ladite damoiselle Grésinde Béjart et sous les quittances d'elle seule, pour être employés en œuvres pies et ainsi que ladite damoiselle testatrice lui a déclaré, sans être tenue d'en rendre aucun compte à qui que ce soit durant sa vit^ qu'elle les touchera, ni être obligée de s'expliquer dudit emploi que ladite damoiselle testatrice laisse à sa bonne foi, étant persuadée que ladite demoiselle Grésinde Béjart suivra et exécutera ponctuellement ses volontés ; et après le décès d'icelle damoiselle Grésinde Béjart , ladite damoiselle testatrice veut et entend que Madeleine-Esprit Poquelin, sa nièce, fille dudit sieur de

Molière et de ladite damoiselle Grésinde Béjart, possède lesdits héritages, pour en jouir par elle en usufruit pendant sa vie, à compter du jour du décès de ladite damoiselle sa mère ; et après ladite Madeleine- Esprit Poquelin décédée, l'aîné de ses enfant mâles, ou de ses filles si elle n'avoit point de mâles, jouira en usufruit, aussi sa vie durant, desdits héritages que ladite damoiselle testatrice substitue audit aîné, et après lui à l'aîné mâle dudit aîné ou de l'aînée, si, comme dit est, ladite Madeleine-Esprit PoqueHn n'a point d'enfant mâle ; et si icelle Madeleine-Esprit Poquelin décédoit sans enfants nés en légitime mariage, ladite damoiselle testatrice donne et lègue lesdits héritages, qui seront acquis comme il a été devant exprimé, à l'aîné des autres enfants dudit sieur de Molière et de ladite damoiselle Grésinde Béjart , pour en jouir comme ladite Madeleine-Esprit, avec substitution, comme il est sus-mentionné à son égard, à la charge qu'en chacune famille, depuis ladite Madeleine-Esprit Poquelin décédée, les aînés mâles seront toujours préférés aux femelles ; et en cas que lesdits sieur et damoiselle de Molière décidassent sans enfants nés d'eux, lesdits héritages retourneront aux enfants du sieur Louis Béjart et de ladite damoiselle de la Villaubrun, chacun par moitié ; voulant et

MADELEIKE BÉJART 45

entendant ladite damoiselle testatrice qu'à chacun changement d'héritiers ou légataire, suivant ce qui a été sus-expliqué, il soit pris une année du revenu pour être employé en fonds, et les revenus dudit fonds distribués aux pauvres par ledit héritier ou ceux qui administreront ses biens ; et pour exécuter et accomplir le présent testament, icelui augmenter plutôt que diminuer, ladite damoiselle testatrice a nommé et élu M. de Châteaufort, conseiller du Roi, auditeur en sa chambre des Comptes, qu'elle prie d'en prendre la peine ; révoquant par elle tous autres testaments et codiciles qu'elle pourroit avoir laits auparavant le présent auquel elle s'arrête comme étant sa dernière volonté. Ce fut ainsi fait, dicté et nommé par ladite damoiselle testatrice auxdits notaires, et à elle par l'un d'eux, l'autre, présent lu et relu en ladite chambre où elle est malade, l'an mil six cent soixante-douze, le neuvième jour de janvier, depuis huit heures du soir jusques à deux heures aussi du soir, et a signé :

M. Beiart.

Ogier. Moufle.

11 y eut un codicille qui ne changea rien à ces dispositions; le codicille est du 14 février ; ce jour-là « ladite

damoiselle auroit déclaré ne pouvoir mieux signer ni parapher, attendu l'extrême maladie où elle est, et notamment que sa vue est affaiblie. »

On fit l'inventaire les 12 et 17 mars. On indiqua beaucoup de costumes de théâtre où l'or et l'argent font du tapage. La vaisselle d'argent pesait 3 5 marcs. Les bijoux se composaient d'une bague en rose garnie de onze petits diamants, un autre diamant carré et six à côté, une pierre bleue, un collier de soixante-dix perles baroques, enfin une bague en or « en laquelle est enchâssé un saphir prisé cent sous. »

On a remarqué que lorsqu'un notaire fait une estimation, il a toujours peur d'être pris au mot et d'être forcé de payer ce qu'il estime, tant il estime peu.

Les deniers comptants, au moins, sont portés pour ce qu'ils valent ; chez Madeleine, il n'y avait pas moins de dix-sept mille huit cent neuf livres un sou, « en espèces de louis d'or, pistoles et pièces de quatre pistoles d'Espagne, et louis blancs de trente sols. »

Aujourd'hui l'inventaire de la fortune mobilière de Madeleine s'élèverait à plus de cent mille francs. Il y avait en outre sa fortune en contrats, obligations, rentes et immeubles.

Je ne sais si, au temps de ses belles extravagances

avec le comte de Modène et avec Molière, elle avait l'amour du luxe et la main dépensière ; ce qui ne paraît pas douteux, c'est qu'à l'époque de sa mort, elle vivait bien simplement, dans un intérieur qui ne rappelle ni celui de sa mère, ni celui de ses soeurs. Sans doute elle n'avait plus de vanité qu'au théâtre; déjà elle s'était tournée vers Dieu et vers cette « sainte économie, » qui est le dernier amour des vieilles filles.

Et maintenant si vous voule-i pénétrer dans l'intérieur de Madeleine Béjart, entrons chez elle le 12 mars avec l'exécuteur testamentaire, Armande Béjart, Geneviève Béjart, sa fille et sa sœur, à la suite du notaire et de l'huissier, « sergent à verge au Châtelet de Paris, juré priseur, vendeur de biens en la ville, prévôté et vicomte dudit lieu. » Nous sommes sur la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, rue Saint-Thomas-du-Louvre, il nous faut monter au quatrième étage. Voici une antichambre ayant vue sur la cour ; écoutons l'huissier-priseur :

Un réchaud, une petite et une grande lèchefi-ite, le tout de fer, prisé ensemble comme tel quel, cent sols, ci es

Item. Un chaudron, un poêlon, etc., le tout cuivre jaune, prisé six livres, ci vi**.

Item. Une platine de cuivre jaune et un crochet de fer, etc., prisé ensemble cent sols, ci es.

Item. Un grand chandelier de cuivre jaune, prisé trente sols, ci ■ xxxs.

Item. Deux marmites, dont une sans pieds, une cloche et son bassin, une lèchefrite, un coquemar sans couvercle, le tout cuivre rouge et tels quels, prisé ensemble six livres, ci vi".

Item. En pots, plats, écuelles, assiettes et autres ustensiles d'étain sonnant, la quantité de soixantecinq livres et demie pesant, prisé la livre dix sols, revenant audit prix à la somme de trente-deux livres quinze sols, ci xxxii*^ xv^.

Item. Une tenture de tapisserie de Flandres, à verdure, en six pièces, faisant de tour dix-huit à dixneuf aunes sur deux aunes deux tiers de haut, prisé trois cent cinquante livres, ci lii' l'^

Item. Quatre feuilles de paravent garnies de serge grise, prisées trois livres, ci iii*.

Item. Quatorze tabourets de bois de noyer, couverts de toile, et une petite table en bois blanc, forme ovale, posée sur son châssis, deux caisses de bois blanc, une grande manne d'osier et une autre petite table de bois de chêne, le tout tel quel, prisé ensemble cinquante sols, ci b.

MADELEINE BEJART 49

Itetn. Un vieil guéridon et deux tringles de fer tels quels, prisé ensemble douze sols, ci xiis.

Item. Une seringue avec son étui, prisé trente sols, ci xxxs.

Vous voyez que la seringue de la comédie faisait bonne figure chez les comédiennes.

Nous entrons maintenant dans une chambre sur la rue.

Item. Trois matelas doublés de toile et futaine, dont deux remplis de laine et l'autre de bourre et bourrelanisse, un lit, un petit traversin et un petit oreiller de coutil rempli de plume, deux couvertures de laine blanche, etc., le tout tel quel, prisé ensemble trente-cinq livres, ci xxxv*''

Itevî. Un grand cabinet d'ébène avec plusieurs figures et monté sur ses pieds, garni de plusieurs tiroirs par le dedans, prisé soixante livres, ci Ix^.

Item. Un tour de lit de serge de Mouy jaune, contenant six pièces, tel quel, prisé cent sols, ci. . . , es.

Itetn. Une poêle à confiture, de cuivre rouge et un petit fourneau de fer, prisé ensemble trois livres, ci iii''.

Item. Un autre matelas garni de toile et futaine, rempli de bourrelanisse, et six couvertures de chaires, de serge jaune; prisé ensemble quatre livres, ci. iv^^

Item. Une moyenne paire de chenets de cuivre jaune ; prisé quatre livres dix sols, ci iv^x^.

Item. Six coffres de bahut, dont quatre ronds et deux carrés, garnis de leurs serrures fermant à clef, tels quels, prisés ensemble huit livres, ci viii'*.

Ite-m. Quatre petites cassettes, telles quelles, garnies de leurs serrures fermant à clef, prisées ensemble cinquante sols, ci h.

Dans ces cassettes nous allons voir apparaître tels costumes de théâtre. Combien d'illusions perdues sont enfermées là !

Item. Une veste de brocart d'or dont la dentelle les fausse, prisée soixante livres, ci - lx^^

Item. Un corps de paysanne, oe toile d'argent, et la jupe de satin vert de Gênes, garnie de guipure, prisé trente livres, ci xxx**.

Item. Une autre jupe de satin vert, garnie de six broderies or et argent, une autre jupe de toile d'argent et un tablier de satin blanc, garni de dentelle d'argent, prisé le tout ensemble soixante-quinze livres, ci lxxv^^

Item. Un déshabillé complet, couleur aurore, garni d'argent fin, prisé deux cents livres, ci iic**.

Item. Un autre déshabillé dq satin de Gênes, couleur de cerise, garni de dentelles d'argent tant plein

MADELEINE BEJART

que \-ide, prisé la somme de trois cents livres, ci iiic"'.

Item. Un juste-au-corpsde satin vert, garni de toile d'argent et un devantier de moire d'or, et une jupe de taifetas couleur de cerise; prisé ensemble la somme de cinquante livres, ci l'^

Item. Une chemise de gaze douce, un corps de tafifetas vert, ime ceinture, un corps, une jupe de taffetas vert, garnie de dentelle d'argent fin, prisé quatre-vingt-dix livres, ci iiii xxs^.

Itern. Une toilette de velours couleur de cerise, garnie de dentelle d'argent, prisée trois livres, ci. . iii**'.

Item. Un déshabillé de brocart gris rayé, garni de dentelle noire, prisé dix livres, ci x'^

Item. Un manteau de taffetas noir, tel quel, prisé quatre livres, ci iiii^'',

Item. Un déshabillé de taffetas gris brun, rayé, garni de dentelle or et argent, prisé xxiiii"'.

Item. Un habit de drap d'Espagne noir, une jupe d'entre-deux, prisé trente livres, ci xxx".

Item. Une jupe et une tavayoUe de satin rouge et vert, usage de bohémienne, prisé vii'\

Item. Un jupe de brocart incarnat, blanc et noir, prisée huit li\Tes, ci viii**.

Item. Une jupe de tabis jaune, garnie de sis petites

dentelles d'argent fin, prisée douze li\Tes, ci. . xii".

Item. Une jupe de brocart double, à grand ramage, prisée quinze livres, ci xv'^

Item. Quatre corps dérobes de différentes couleurs, garnis de dentelles or et argent, prisés ensemble vingt livres, ci xx^^

Item. Deux tonnelets et deux paires de manches, l'un de velours couleur de cerise, et l'autre de toile d'argent blanc et vert, garnis de dentelle, prisés ensemble trente livres, ci xxx'^

Item. Une casaque, un pourpoint de toile d'argent, prisé quinze livres, ci xv"'.

Item. Une robe de toile coton rouge et le bonnet doublé de drap, prisé trois livres, ci iii'^

Item. Un habit couleur de feu, garni d'un petit galon d'argent, brodé d'argent, une paire de bottines, garnies de galon or et argent, et un carquois, prisés ensemble douze livres, ci xii**.

Item. Une jupe de taffetas blanc chamarré, telle que telle, un corps de peau à manches pendantes de velours noir, garnies d'argent, prisés ensemble sept livres, ci vil**.

Item. Quatre draps de grosse toile de chanvre, prisés ensemble quatorze livres, ci xiiii**.

Itetn. Quinze chemises à usage de ladite défunte, de

MADELEINE BlijART 55

toile de chanvre, dont sept blanches et huit jaunes, prisées ensemble vingt-cinq livres, ci xxv^^

Item. Deux jupes de toile de coton blanche et un juste-au-corps aussi de toile, prisé cent sols, ci. . es.

Item. Un rideau de fenêtre de toile de coton, prisé quarante sols , ci xls.

Item. Un petit paquet de mouchoirs, tabliers et autre menu hnge, prisé quatre livres, ci iiii^'.

Nous voici à la vaisselle d'argent. On va voir que Madeleine qui avait mené grand train avec le comte de Modène, finissait sa vie en bien petite bourgeoise. C'est qu'elle était revenue des grandeurs.

Item. Un bassin rond, une aiguière couverte, deux grands et deux petits flambeaux, une écuelle couverte, une tasse ronde, une petite salière a quatre pieds, un vinaigrier, un porte-mouchette avec son soleil, une autre paire de mouchettes et son portant, une autre grande salière à quatre branches, quatre cuillères et quatre fourchettes à trois fourchons, le tout poinçon de Paris et pesant ensemble la quantité de trente-cinq marcs une once, prisé le marc, à sa juste valeur, à vingt-sept livres, revenant audit prix à la somme de ixcxlviii**xvs.

Item. Une bague en rose garnie de onze petits diamants, prisée quarante livres, ci xl".

54 LtS COMÉDIENNES DE MOLIÈRE

Item. Une autre bague de diamant carré et six à côté, prisée trente livres, ci xxx*''.

Jtein. Une autre bague garnie d'une pierre bleue, prisée huit livres, ci viii**.

Item. Une autre bague amétiste, prisée six livres, ci vi«.

Ilem. Une autre bague amétiste, prisée huit livres, ci viii".

Item. Un autre bague d'or en laquelle est enchâssé un saphir, prisée cent sols, ci c^.

Sans doute chacune de ces bagues rappelait un souvenir de jeunesse à Madeleine Béjart. Qui avait donné la rose garnie de petits diamants ? qui avait donné le saphir, qui avait donné la pierre bleue ? Peut-être ne portait-elle à ses doigts que les bagues de Molière et du comte de Modéne.

Ilyavait aussi dans les bijoux un collier de soixantedix perles baroques ; ce collier à coup sûr lui venait du comte de Modène, retour de Naplcs, où tous ces colliers étaient fort à la mode au xvii^ siècle.

Nous arrivons aux deniers comptants. On a compté dix-sept mille huit cent neuf livres un sol, en espèces de louis d'or, pistoles et pièces de quatre pistoles d'Espagne, louis blancs de trente sols, ci xxx'

MADELEIXE BÉJART 55

On voit que Madeleine Béjart thésaurisait; c'est qu'elle travaillait pour sa nlle Armande et sa petitefille Madeleine.

Il est hors de doute que Madeleine Béjart fut la mère d' Armande Béjart. On en trouvera toutes les raisons sinon toutes les preuves dans le volume qui aura pour titre : La Femme de Molière. Certes, celle qui faisait la femme de Molière sa légataire, celle qui donnait à sa fille, qui était sa petite-fille, son nom de Madeleine et le nom de son amant Esprit, car 2vl. de Modène s'appelait ainsi, était bien la mère anonyme de celle qui a créé Céliincne. Pourquoi, disent ceux qui défendent l'opinion contraire, Marie Hervé, dans le contrat de mariage de Molière, se dit-elle la mère de l'épousée? Parce qu'elle voulait chasser le nuage que la calomnie jetait déjà au ciel de Molière en l'accusant d'épouser sa fille, lui l'ancien amant de Madeleine Béjart. Marie Hervé n'avait-elle pas déjà accepté d'être la marraine de l'autre enfant de Madeleine, ce qui indique une mère bien facile à vivre, puisque Madeleine ne mettait au monde que des enfants naturels?

Quand Molière conduisit la pauvre Madeleine à Saint-Paul, il sentit que c'était une part de sa vie qu'il mettait au tombeau. Celle-là l'avait aimé comme la de Brie, moins tendrement peut-être, mais plus fa-

milialement. Elle avait été « sa femme au théâtre, » elle avait sauvé sa fortune en plus d'un péril, elle avait travaillé à sa gloire en toute occasion. Qui donc maintenant lui chanterait la chanson de sa jeunesse aux premières aurores quand il tentait l'aventure de l'Illustre Théâtre ? Qui donc ferait renaître pour lui les joies du souvenir ? Qui donc le promènerait encore par la causerie dans toutes ses stations théâtrales du Midi où l'aube de sa renommée s'était levée déjà si rayonnante ?

Il lui restait Catherine de Brie.

Mais il ne croyait plus aux joies de ce monde, un beau livre déchiré, peut-être déjà trop lu, qu'il allait fermer bientôt. Avait-il le pressentiment qu'un an après, jour pour jour, il suivrait dans la mort sa première camarade ?

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I Armande fut cruelle à Molière, si Made- ^j leine lui exprima trop amèrement les regrets du passé, M^'" de Brie fut le sourire perpétuel qui le consola toujours; on sent qu'elle n'avait vécu que pour Molière dès le premier jour de leur rencontre. Elle avait une douceur inaltérable qui désarmait jusqu'à M"* Molière, après avoir désarmé Madeleine Béjart.

La servante de Molière, c'est la légende; maisM'i'=de Brie c'est l'histoire.

Molière a bien pu çà et là dire à La Forest de rester cêwii quand il lisait une pièce à la Béjart, à la de Brie et à la Molière, ou bien encore quand c'était à Chapelle, à Mignard ou à Boileau, mais Molière, tout en

faisant ses pièces pour tout le monde, ne pouvait pas se contenter de l'opinion de sa servante. Passe encore à la scène où la comédie est en action, mais pour ouïr seulement une comédie sans la voir, il faut d'autres juges pour réconforter un auteur, ceci dit sans vouloir le moins du monde renvoyer La Porest à la cuisine.

Je crois bien, par exemple, que quelques-unes avaient voix au chapitre, que ce fût Madeleine Béjart, Thérèse Du Parc, Catherine de Brie, ou Armande Béjart, car celles-là, qui ne savaient sans doute pas faire la cuisine, savaient leur métier de comédiennes. D'ailleurs il est reconnu que Molière essayait toutes SCS scènes au théâtre avant de terminer sa pièce.

Qui donc a dit : contre la force il n'y a pas de résistance, c'esc à la douceur qu'on ne résiste pas.

Il y a des femmes qui fomentent la guerre partout; de vrais diables, jetant feu et flammes; il en est qui apaisent toutes les rébellions. Le comédien de Brie n'avait rien à répliquer à une femme qui lui répondait par un sourire ; pour lui d'ailleurs Molière était un demi-dieu; il ne voulait pas être jaloux, il disait comme Amphitryon parlant de Jupiter,

Et puis il espérait bien n'être qu'un cocu imaginaire;

en effet M"^ de Brie semblait bien plutôt la sœur de Molière que sa maîtresse.

Il n'est pas douteux que le bonhomme de mari, n'étant plus le mari de sa femme, l'était devenu de plusieurs autres.

M^^^ de Brie était le contraire de la femme de Molière : autant Armande se montrait hautaine et dédaigneuse, autant Catherine était tendre et pénétrante. La femme était l'esprit, la maîtresse était le cœur ; Molière s'obstinait à vaincre l'esprit, mais dans ses défaites il lui était doux de trouver au moins l'esprit du cœur. Combien de fois il a dû se jeter avec effusion dans les bras de M^^'^ de Brie, après avoir refroidi son sein à cette cuirasse d'acier qui s'appelait x\rmande ; et il était trop philosophe et trop humain pour ne pas comprendre la loi fatale de l'amour. On ne triomphe d'une femme ni par la colère ni par la raillerie, ni par les larmes, l'amour seul a raison de l'amour; pouvait-il imposer une passion profonde à cette femme enivrée de sa beauté, à cette grande coquette qui avait une cour même à la cour, lui qui ne retrouvait que la jeunesse du cœur, l'éternelle jeunesse du génie, lui qui ne présentait plus à cette gourmande d'illusions que les soucis du travail, les pâleurs des nuits agitées, les rides de la cinquantième

année. M^e Molière n'avait pas l'enthousiasme de ces âmes brûlantes qui se passionnent pour la renommée; que lui importait la couronne de lauriers que Mignard ou Lebrun peignait sur ce front glorieux, elle ne vivait pas de cet idéal. Lauzun ou Richelieu lui paraissaient bien plus poètes que son mari dans leur jeunesse altière et victorieuse. — Et }^Iolière comprenait cela, aussi se frappait-il douloureusement le cœur en s'écriant : — C'est ma faute !

C'est alors que M'^^ de Brie arrivait. Il avait été jeune avec elle, il lui semblait doux dans son désespoir de ressaisir le rêve du passé pour oublier le présent.

Catherine de Brie fut plus d'une fois commère de Molière. Ainsi « Jeanne-Catherine », fille de Romain Toutbel, née le 26 août 1669, eut pour parrain, à Saint-Roch, le 10 septembre suivant, « Jean-Baptiste Poplain Molière, valet de chambre du Roy, demeurant dicte rue Saint-Honoré, parroisse Saint-Germain », et pour marraine « Catherine du Rozet, cmnie d'Edrae de Brix, officier du Roy, demeurant dicte rue paroisse Saint-Germain. » Catherine signa cet acte : « Catherine du Rozet. » Le 12 décembre 1672, elle fut encore marraine avec Molière, d'une des filles jumelles de La Grange. En ce temps-là on était bon camarade avec sa commère. On festoyait et

MADEMOISELLE DE BRIE 6î

on s'embrassait à tour de bras. On voit que Molière ne faisait pas de façons pour cacher son amitié pour M^'e de Brie; on voit aussi que La Grange n'avait pas peur d'offusquer la femme de Molière en la choisissant pour la marraine d'une de ses filles quand il choisissait pour l'autre la maîtresse de Molière.

Ces quatre strophes qui sont quatre petits chefsd'œuvre, — Alfred de Musset les savait par cœur — sont-elles adressées par Molière à la Du Parc ou à la de Brie?

[ C'est un amant, ouvrez la porte ! Il est plein d'amour et de foi.

Que faites-vous, êtes-vous morte ?

Ou ne l'êtes-vous que pour moi ?

Si vous n'êtes pas éveillée.

Je ne veux point quitter ce lieu ; Si vous n'êtes pas habillée, due je vous voie, et puis adieu !

Voulez-vous qu'ici je demeure Demi-mort, tremblant et jaloux ?

Hélas ! s'il vous plaît que je meure Que ce soit au moins devant vous !

Ah ! vous ouvrez, belle farouche !

J'entends la clé, c'est votre voix...

O belle main ! ô belle bouche !

Que je vous baise mille fois !

Quand Molière ne fut plus de ce monde, M"^ de Brie fut sacrifiée malgré son talent, par l'influence de M"^ Molière. « M"'^ de Brie fut ainsi réduite à une demi-part, » dit M. Edouard Thierr\\ 11 est assez singulier de voir M'^^ de Brie avec une demi-part. Jusqu'alors elle et son mari avaient eu la part entière, elle pour son talent, lui, à cause de sa femm.e. La troupe nouvelle trouva le mari trop bien traité. Elle avait raison, mais on eut peur du comédien qui jouait les bretteurs d'après le naturel (La Rapière dans le Dépit amoureux, le maître d'armes dans le Bourgeois gentilhomme') et on n'osa pas réduire sa part de moitié. M"'= de Brie, toujours douce, prit la réduction pour elle. Elle but le calice en souvenir de Molière, »

Ce fut M"'= de Brie qui créa au tliéâtre les ingénues; elle y mit tant de malice et tant de vérité que tout le monde fut pris à son innocence. Et cette innocence eut éternellement dix-sept ans. Ce fut à ce point que quarante ans plus tard, M'i'= de Brie jouait encore les Agnès ; ses camarades la trouvèrent décidément trop jeune et donnèrent son emploi à M"" du Croisy. Mais quand celle-ci parut sur la scène, les spectateurs se récrièrent et voulurent encore M"® de Brie ; en ce temps-là le parterre était si absolu qu'on fut forcé

d'aller chercher l'amie de Molière, qu'on entraîna malgré elle et qu'on força de jouer « dans son habit de ville. »

Ce fut le plus beau jour de sa vie — au théâtre.— Elle en avait eu d'autres avec Molière. C'est de ce temps-là que date le quatrain bien connu :

Il faut qu'elle ait été charmante, Puisqu'aujourd'liui malgré ses ans, A peine des attraits naissants Égalent sa beauté mourante. /

M"= Mars et M'^^ Anaïs nous ont représenté l'éternelle jeunesse au xix" siècle, comme M'^^ de Brie au xvii^.

Tout est quelque peu mystérieux sur la de Brie : d'où vient-elle? où s'en alla-t-elle? On n'a ni son acte de naissance, ni son acte de décès.

M*^^ de Brie n'était pas seulement une excellentissime comédienne. Si la Du Parc était la plus belle de la troupe, la de Brie était la plus jolie, même devant Armande Béjart, qui était trop maniérée pour être belle, et trop dédaigneuse pour être jolie. M'^" de Brie était grande et bien dessinée, avec la désinvolture de la grâce.

C'était la meilleure créature du monde. Molière la prenait, l'abandonnait, la reprenait : elle avait toujours le même cœur; il aurait pu l'appeler le chien de la maison.

LES

Mlle Du Parc mit le feu aux quatre coins de Paris et de Versailles, mais ce qui lui donne sa renommée rayonnante, c'est qu'elle mit la passion au cœur de quatre hommes de génie s'il en fut, Molière, Corneille, Racine et Lafontaine ; ce fut là une gloire sans pareille, dirait Célimène.

Ces quatre hommes de génie ne mirent pas l'épée à la main pour se la disputer, mais ils se brouillèrent, hormis Lafontaine, qui ne se brouillait qu'avec sa femme, car celui-là était plus philosophe encore qu'il n'était amoureux.

Quel beau roman à faire , cette comédienne entre ces quatre amoureux illustres et jouant avec eux de

l'éventail de Cclimène, même quand il faut cacher ses chutes sous l'éventail !

Ses chutes, il faut en constater deux : une avec Molière, une avec Racine : la comédie et la tragédie.

Lafontaine s'arrêta aux bagatelles de la porte ; Corneille se consuma dans le platonisme douloureux, trop préoccupé de sa couronne de cheveux blancs.

C'est toute une élégie en larmes que ce désespoir tempéré par la dignité du génie, par la fierté du nom. Combien d'amères souffrances éclatent dans les beaux vers du poëte! Comme il est jeune pour aimer et comme il faucherait avec la Du Parc le regain de l'amour si elle ne le condamnait à se nourrir d'idéal !

Chapelle, ami de Molière, a conté gaiement que ce grand homme, qui était trop un homme avec les femmes, fut, dans sa jeunesse, comme le Jupiter d'Homère pendant le siège de Troie, aux prises avec Junon, Minerve et Vénus.

Voilà l'histoire, que t'en semble !

Crois-tu pas un homme avisé?

Vois par là qu'il n'est pas aisé D'accorder trois femmes ensemble !

Fais-en donc ton profit. Surtout Tiens-toi neutre, et, tout plein d'Homère, Dis-toi bien qu'en vain l'homme espère Pouvoir venir jamais à bout De ce qu'un grand dieu n'a su faire. J

Junon, c'était Madeleine Béjart qui ne voulait pas qu'on touchât à Molière ; Minerve, c'était la belle Du Parc, sur son piédestal de marbre ; Vénus, c'était la blonde et voluptueuse de Brie, une pèche fondante, un rayon d'orage, l'amoureuse inespérée.

Dans la Fameuse comédienne , un pamphlet qui calomnie à chaque page, mais qui a aussi ses airs de

vérité, on parle ainsi de la rencontre de Molière avec la Du Parc et la de Brie :

« Quand ils furent arrivés à Lyon, ils y trouvèrent une autre troupe de comédiens establie, dans laquelle estoient la Du Parc et la de Brie. Molière fut d'abord charmé de la bonne mine de la première, mais leurs sentiments ne se trouvèrent pas conformes sur ce chapitre, et cette femme qui, avec justice, espéroit quelque conquête illustre, traita Molière avec tant de mespris, que cela l'obligea' de tourner ses vœux du costé de la de Brie, dont il fut reçu plus favorablement. »

Ceci prouverait que Molière n'était pas entêté ; il suivait en cela la philosophie de son maître Gassendi, disciple d'Épicure.Mais MoHère n'était pas un ingénu; il savait ce que vaut la vertu d'une grande coquette courant les provinces sur le chariot du T^oman comique. Si la Du Parc l'eût traité « avec tant de mespris », il ne l'ef't pas prise dans sa troupe avec la de Brie. Que pouvait donc espérer de mieux que Molière la femme du Gros-René, cette futaille rouhnte? Molière, en ce temps-là, était le beau Molière, celui que Mignard représentait, à Avignon, drapé à l'antique et couronné de lauriers comme un César.

J'avais déjà dit ailleurs : Il y a là du vrai et du

faux, comme dans toutes les pages de la Fameuse comédienne. Si la Du Parc eût traité Molière avec tant de mépris que cela, pourquoi l'eût-il prise dans sa troupe, puisqu'alors c'était moins une comédienne qu'une écolière ? Comment Molière, qui était alors le beau et le victorieux Molière, eût-il été si malmené par cette femme qui ne malmena jamais que son mari, ce Gros-René, qui n'était un comique applaudi, que parce qu'il ressemblait plus à un tonneau qu'à un homme? Je crois fermement que Molière menait les femmes de sa troupe, comme le Turc mène son harem. Il avait alors toutes les aspirations de la jeunesse. Il avait soif d'amour comme il avait soif de gloire ; l'éternel féminin le passionnait à toute heure, comme l'éternelle création du génie. S'il a voulu la Du Parc, il l'a eue. Et comment ne l'aurait-il pas voulue cette autre héroïne de roman égarée en province ?

Il ne faut pas douter que plus tard, s'il s'est sérieusement brouillé avec Racine, c'est parce que Racine lui enleva la Du Parc, qui n'était pas seulement de la troupe de son théâtre, mais qui était de sa maison.

Aimable et divine personne, Dont un dieu seroit enchanté, Vous porteriez une couronne Si l'on couronnoit la beauté.

Quoique d'amour je sois malade, Qu'une autre règne dans mon cœur, Vous pouvez, d'une seule œillade.

Me rendre votre adorateur.

Je crois que, sans être infidèle, Je puis adorer vos appas, Puisque Philis ne paroit belle Que quand vous ne paroissez pas.

C'en est fait, ma belle maîtresse.

Je vous suis un esclave acquis.

Si vous êtes ma vicomtesse *, Je veux être votre marquis **.

Des les premières fois que Molière joua les Précieuses ridicules avec la Du Parc, il s'amusa à rimer ces jolies stances qui ont le ton français et la désinvolture italienne.

C'était aux belles heures poétiques, quand la jeunesse se répand impétueuse par toutes les prodigalités du cœur et de l'esprit. En ce temps-là Molière aimait, chantait, soupirait; il ouvrait les bras sur toutes les femmes, y compris les Muses. Quelle jolie chanson il chanta à la Du Parc, qui sans doute lui avait payé

'. La Vicomtesse Callros, jouée par Mll<! du Parc. ". Le Marquis de Marenville, joué par Molière.

son droit de seigneur, mais qui gardait toujours ses grands airs d'impeccable ! Elle avait bien voulu laisser cueillir l'heure, mais elle ne voulait pas s'attarder dans une passion. Tout à l'heure, il l'appelait Phtlis, maintenant il l'appelle Isabelle.

Dans le visage d'Isabelle Chacun remarque des appas ; Mes yeux me disent qu'elle est belle, Mais mon cœur ns me le dit pas.

Les plus froids sont en feu pour elle, Les insensibles en font cas ; Mes yeux me disent qu'elle est belle, Mais mon cœur ne me le dit pas.

La beauté de cette cruelle

Est fameuse par cent trépas ;

Mes yeux me disent qu'elle est belle,

Mais mon cœur ne me le dit pas.

Mille amants, d'une ardeur fidèle.

Accompagnent toujours ses pas ; Mes yeux me disent qu'elle est belle, Mais mon cœur ne me le dit pas.

Molière continue la même chanson ; cette fois la Du Parc va s'appeler Iris, Cliinéne, la Marquise.

Il n'est rien de plus aimable Q.u"Iris, en toute la cour ; due n'est-elle autant traitable, Qu'elle sait donner d'amour !

On ne seroit pas à plaindre, Qiioi que l'on pût endurer, Mais elle nous fait tout craindre Et ne fait rien espérer.

Quand pour elle un cœur soupire.

Il ne s'en trouve pas bien.

Hélas ! je sais bien qu'en dire, Quoique je n'en dise rien.

Je crois bien la rendre tendre, En aimant ses doux attraits.

Mais lors on a beau se rendre.

Elle ne se rend jamais !

Ah ! que l'on souffre de peine, Quand on est absent de vous !

Loin de vos beaux yeux, Climéue, On ne trouve rien de doux.

Dans votre aimable demeure.

Les ris ne vous quittent pas, Et le chagrin à toute heure Accompagne ici nos pas.

Quand je vins, belle Marquise, Avec vous en ce beau lieu, A mon aimable franchise.

En partant, je dis adieu.

Sans penser à la défendre.

Moi qui la chérissois tant, Je ne pensai qu'à me rendre :

Un autre en eût fait autant.

Ah ! vous avez beau vous plaindre Que je me plains nuit et jour, Je ne saurois me contraindre, Vous voj'ant si peu d'amour.

Voulez-vous me faire taire.

Sans qu'on m'entende jamais ?

La chose est facile à faire :

Aimez autant que je fais.

Ces vers pourraient prouver la vertu de la Du Parc, si on n'avait pas l'art de les bien lire : Molière ne faisait pas ces strophes comme les amoureux transis, qui les adressent sans espoir de retour. Il devait crayonner ces choses-là , sous les yeux mêmes de la Du Parc, plus ou moins en présence de son mari. C'est que Gros-René n'y allait pas de main morte : s'il fût tombé sur Molière dans un transport de jalousie, il l'aurait étouffe.

Je crois fermement à cette comédie, Molière jouant celui qui soupire toujours pour cacher ses larcins. Et comme preuve à l'appui, je donnerai Landeridette, Landerida « chanson faite par feu Molière », laquelle se trouve dans le recueil de poésies autographes de Caumont de la Force , manuscrit de millionnaire qui a appartenu aux Bibliothèques du roi Louis-Philippe et qui est aujourd'hui à l'Académie royale de Belgique.

Vois ces moineaux, ma chère âme,

Qui se caressent si bien :

Les doux transports de leur âme

Ne persuadent- ils rien

A ton lan la landeridette,

A ton lan la landerida?

Si Dapliné, dont la vieillesse Ternit l'éclat de ses yeux, Revenoit en la jeunesse, Elle profiteroit mieux De son lan la landeridette, De son lan la landerida.

Enfin, soit que tu promènes Tes beaux yeux, qui sont mes rois.

Sur l'onde ou parmi les plaines.

Sur les monts ou dans les bois, Tout fait lan la landeridette, Tout fait lan la landerida.

Qjie l'amour trouble mon âme !

Qu'il lui fait de doux efforts!

Que vos beaux yeux ont de flamme !

Qu'ils inspirent de transports

A mon lan la landeridette,

A mon lan la landerida !

Au penchant qui nous engage.

Pourquoi vouloir résister?

Dans le printemps de son âge.

Ne doit-on pas profiter De son lan la landeridette.

De son lan la landerida?

Des douceurs de la nature

On se défend à regret ;

Votre pudeur en murmure ;

L'Amour vous dit en secret :

Faites lan la landeridette,

Faites lan la landerida. i

Que votre bouche est cruelle '

De condamner mon tourment,

Quand vos yeux, aimable belle, '

Me disent incessamment :

Faisons lan la landeridette,

Faisons lan la landerida.

De pitié votre âme atteinte S'attendrit à mes discours ; Mais que me sert votre plainte, Si vous refusez toujours Votre lan la landeridette, Votre lan la landerida ?* / -J

* Toutes ces poésies de Molière ont été publiées par le Bibliophile Jacob dans le petit volume édité par Alphonse Lemerre en 1869.

Il est prouvé que Molière dans les années vagabondes de sa jeunesse aventureuse, avait fait beaucoup de vers. Ces vers, que sont-ils devenus? Où sont-ils? Comment les découvrir, les deviner, entre mille? Telle a été ma préoccupation, et c'est pour cela seul que j'ai feuilleté et refeuilleté bien des livres et bien des manuscrits depuis vingt-cinq ans. Lorsque Boileau Despréaux écrivit sa fameuse épitre à Molière, où il le félicite sur sa facilité à trouver la rime, cette épitre ne s'adressait pas seulement à l'auteur dram.atique ; elle s'adressait aussi au poëte, auteur de chansons galantes que Lully mettait en musique, auteur de sonnets d'apparat que l'usage ordonnait d'offrir aux personnages éminents dont il fallait obtenir les bonnes grâces et réclamer la protection, auteur de poéiies amoureuses que l'ancien amant de Madeleine Béjart, le mari d'Armande Grésinde, l'adorateur de la de Brie et de la Du Parc, n'était jamais en peine de mettre au service de ses sentiments ou de ses galanteries.

Racine enleva M"e Du Parc à Molière, à son cœur et à son théâtre, voilà ce qui les brouilla.

Si les historiens du théâtre n'ont pas dit cela, c'est qu'ils ont bien peu connu la Du Parc.

D'où venait-elle? Elle n'apparaît qu'au jour de sa rencontre avec Molière.

Selon ces historiens, quand elle mourut, le 13 décembre 1668, elle n'avait que vingt-cinq ans; c'était là un âge de théâtre, puisqu'elle était déjà de la troupe de Molière dans ses premières caravanes. Il faudrait supposer qu'elle fut alors âgée de deux ou trois ans, ce qui eût été une comédienne invraisemblable. Jal, un peu plus exact, la fait naître en 1653 ; veillissons-la encore un peu et n'en croyons pas l'acte de décès de Saint-Roch, car en ce temps-là les actes de décès n'étaient pas authentiques.

« Du 13 décembre 1668, Marquise de Gorle, veufue « de feu René Berthelot, viuant sieur Du Parc, l'vne « des comédiennes de la troupe royalle, aagée d'enui- « ron 25 ans, décédée le vnziesme du présent mois, « rue de Richelieu; son corps porté et inhumé aux

« religieux carmes des Billettes de cette ville de Paris, « présents au coiiuoy Régnier, marchand apothicaire « demeurant paroisse St-Germ. et Spencer, juré crieur, « témoins. »

Son acte de baptême, outre qu'il nous dirait l'année de sa naissance, nous dirait pourquoi elle s'appelait Marquise Thérèse de Gorle. Jal se demande si elle était de famille noble, et si « marquise « est une qualité ou un nom. Dans l'acte de baptême de sa fille qui fut tenue sur les fonts par François de Rébé, archidiacre, comte de Lyers, et par la fille du maréchal de Neuville, au lieu de> marquise, on lit Marguerite. C'est là un point d'interrogation de plus.

Ce qui est hors de doute, c'est que M'i^ Du Parc fut une belle comédienne et une plus belle tragédienne *.

Voyons d'abord l'amour de Pierre Corneille pour la marquise.

M"e Du Parc l'a arraché à la vie de province où le

Mlle Du Parc variait ses plaisirs. Non-seulement elle joua les rôles tragiques et les rôles d'amoureuses comiques, mais selon le Mercure de France : « Elle joignit au ulent de déclamation et du jeu du théâtre celui de la danse. Elle faisait certaines cabrioles remarquables pour le temps. » Une Alphonsine avant la lettre. « On voyait ses jambes au moyen d'une jupe qui était ouverte des deux côtés, avec des b.\s de soie attachés au haut d'une petite culotte. »

grand homme s'était confiné avant l'heure. Elle a réveillé en lui la jeunesse, elle a frappé son génie d'un rayon magique de renouveau.

Oui, Corneille, revenu des grandeurs du génie, voulait finir sa vie à Rouen, quoique jeune encore, car en ce temps-là on enterrait sa jeunesse en pleine jeunesse. Aux fêtes de Pâques de i^8, Molière vint avec sa troupe*, à Rouen, au jeu de paume des Deu.^ Maures, donner des représentations.

On peut consulter plusieurs historiens de cette équipée, Molière et sa troupe à Rouen, par M. Bouquet, les Amours de Corneille, par M. Levallois. Molière trouva donc une troupe qui avait pris pied devant lui, c'était la troupe de du Croisy ; mais dès que Molière parut, du Croisy lui céda la place : il fit mieux, il lui céda sa troupe et devint bientôt lui-même un des comédiens de Molière.

Naturellement Corneille fut parmi les spectateurs

* « Outre Molière, le personnel des acteurs se composait de MM. Beau\Ml, Louis Béja.t, dit l'Aiguisé, Brécourt, de Brie, du Croisy, Dufresne, Du Parc, dit Gros-Réné, Hubert, Jodelet et l'Espy. Eu tcte des actrices étaient Madeleine Béjart, qui avait avec elle sa sœur, Geneviève Béjart, Mmes Beauval, de Brie, du Croisy, du Parc, et M"" Marotte Beaupré et Armande Béjart, autre sœur de Madeleine, la future femme de Molière, qui n'avait guère que treize ans lorsqu'elle vint à Rouen. » (Bclquet.)

aux premières représentations, quoiqu on y jouât Amalaionte, une tragédie de Quinault.

Dès que Pierre Corneille vit la Du Parc, il fut émerveillé comme un soldat à l'odeur de la poudre, il pensa à rentrer dans la bataille, et Molière qui le saluait son maître, l'encouragea fortement à faire de nouveaux chefs-d'œuvre. Corneille dut lui dire qu'avec des actrices comme la Béjart, la de Brie, la Du Parc, on pouvait encore courir les aventures. La Du Parc déploya devant lui, pour l'entraîner, ses adorables coquetteries, mais au lieu de faire un rôle à celle que l'on surnommait la Marquise, il lui rimait des stances comme celle-ci :

Ce qui vous rend adorable N'est propre qu'à m'alarmer, Je vous trouve trop aimable Et crains de vous trop aimer.

Mon cœur à prendre est facile, Mes vœux sont des plus constants ; Mais c'est un meuble inutile du'un galant de cinquante ans.

Ou des sonnets comme celui-là :

D'un accueil si flatteur, et qui veut que j'espère, Vous payez ma visite alors que je vous voi, Que souvent à l'erreur j'abandonne ma foi, Et crois seul avoir droit d'aspirer à vous plaire.

8o LES COMÉDIENNES DE iMOLIÈRE

Mais si j'y trouve alors de quoi me satisfaire,

Ces charmes attirants, ces doux je ne sais quoi,

Sont des biens pour tout autre aussi bien que pour moi.

Et c'est dont un beau feu ne se contente guère.

D'une ardeur réciproque il veut d'autres témoins, Un mutuel échange et de vœux et de soins, Un transport de tendresse à nul autre semblable.

C'est là ce qui remplit un cœur fort amoureux : Le mien le sent pour vous, le vôtre en est capable. Htlas ! si vous vouliez, que je serais heureux !

Mais M'ie Du Parc ne voulut pas que Corneille fût À

heureux. Sans doute alors il descendit de son piédes- ■

tal de marbre pour tenter l'aventure, mais quand il ouvrit les bras, M"e Du Parc avait fermé les siens. Plus jeune, il se fût retourné ailleurs, mais son cœur trop attendri le retint comme un point d'admiration devant cette beauté rebelle. Il se consola par un autre sonnet :

Je vous estime, Iris, et crois pouvoir sans crime, Permettre à mon respect un aveu si charmant :

Il est vrai qu'à chaque moment

Je songe que je vous estime.

Cette agréable idée où ma raison s'abîme, Tyrannise mes sens jusqu'à l'accablement ;

Mais pour vouloir fuir ce tourment,

La cause est trop légitime.

Aussi quelque désordre où mon cœur soit plongé. Je ne veux Ten voir dégagé, Aimer ma peine est mon étude.

J'en aime le chagrin, le trouble m'en est doux. Hélas ! que ne m'estimez- vous Avec la même inquiétude !

Cependant Molière ne pouvait pas rester à Rouen pour le bon plaisir de Pierre Corneille.

La Du Parc aurait bien pu lui faire la grâce de s'attarder quelques jours pour lui, mais ce fut la première qui tourna les talons. Le pauvre Corneille accorda encore son luth; on a ses vers sur le départ de la Marquise :

Ce cœur que la raison ne peut plus secourir, Cherchait dans votre orgueil une aide à se guérir ; Mais vous lui refusez un moment de colère. Vous m'enviez le bien d'avoir pu vous déplaire ; Vous dédaignez de voir quels sont mes attentats, Et m'en punissez mieux ne m'en punissant pas. Une heure de grimace ou froide ou sérieuse. Un ton de voix trop rude ou trop impérieuse. Un sourcil trop sévère, une ombre de fierté. M'eût peut-être à vos yeux rendu la liberté.

J'aime, mais en aimant je n'ai point la bassesse D'aimer jusqu'au mépris de l'objet qui me blesse; Ma flamme se dissipe à la moindre rigueur : Non qu'enfin mon amour prétende coeur pour coeur.

je vols mes cheveux gris, je sais que les années Laissent peu Je mérite aux âmes les mieux nées ; Que les plus beaux talents des plus rares esprits, Quand les corps sont usés, perdent bien de leur prix Que si dans mes beaux jours je parus supportable, J'ai trop longtemps aimé pour être encore aimable. Et que d'un front ridé les replis jaunissants Mêlent un triste charme aux plus dignes encens. Je connais mes défauts, mais, après tout, je pense Être pour vous encore un captif d'imporunce ; Car vous aimez la gloire et vous savez qu'un roi Ne vous en peut jamais assurer tant que moi. Il est plus en ma main qu'en celle d'un monarque De vous faire égaler l'amante de Pétrarque, Et mieux que tous les rois je puis faire douter De sa Laure ou de vous qui le doit emporter.

Après les lamentations de l'amoureux déçu, la protestation hautaine de la dignité blessée, voici que le détachement railleur et l'indifférence jouée veulent avoir leur part. La pièce se termine par cette conclusion inattendue :

Ainsi parla Cléandre, et ses maux se passèrent, Son feu s'évanouit, ses déplaisirs cessèrent; Il vécut sans la dame et vécut sans ennui, Comme la dame ailleurs se divertit sans lui...'

Mais si la dame ailleurs se divertit sans lui, Pierre

' Ce roman n'a p.is encore eu d'historien, mais déjà M. Jules Levallois a étudié d'un regard pénétrant le sentiment amoureiu du poète .

Corneille ne put vivre sans elle ; aussi joua-t-il un tour de Normand à son ami Molière et lui enleva — malheureusement en tout bien tout honneur — la Du Parc pour le théâtre du Marais où il lui donna le rôle de Jocaste. Mais ce fut vainement qu'il voulut l'admirer de trop près ; elle replaça la statue sur le piédestal de marbre, après quoi elle retourna chez Molière, pays moins tragique, mais plus amusant.

Malgré toute sa fierté, Corneille devint spectateur du théâtre de Molière, même quand on le jouait au théâtre du Marais ou à l'hôtel de Bourgogne. La charmeuse lui forçait le pas. Ainsi, après la représenr tation des ^Amours de Diane et d'Endymion , où Mlle Du Parc remplissait le rôle de la Nuit, Corneille se montra encore parmi ses adorateurs. Mais ce n'était pas encore sa nuit. A la fin de la représentation, il lui crayonna ces vers :

Si la Lune et la Nuit sont bien représentées,

Endymion n'était qu'un sot ;

Il devait dès le premier mot Renvoyer à leur ciel les cornes argentées. Ténébreuse déesse, un œil bien éclairé Dans tes obscurités eût cherché sa fortune, Et je n'en connais point qui n'eût tôt préféré Les ombres de la Nuit aux clartés de la Lune.

Il était bien sûr d'être agréable à la marquise en

lui sacrifiant la Lune, c'est-à-dire M^e Béjart. Pour lui qui rêvait à la belle étoile, il importait peu, hélas ! qu'il y eût de la lune ou qu'il n'y en eût pas. Ce persistant amour, qui prit dans l'âme de Pierre Corneille les teintes chaudes et mélancoliques du soleil couchant, eut encore de loin en loin des échos vaillants, attristés, douloureux ; c'est toute la symphonie du Misnere du cœur après les amères douleurs du misanthrope, qui est aussi le Miserere du cœur de Molière. Je ne sais rien de plus triste que cette passion inassouvie qui pleure tout haut, car Pierre Corneille a beau prendre le masque du stoïcisme, on voit toujours ses larmes. On dit que Racine a vengé Corneille, comme le comédien Guérin a vengé Molière. Tout se paie ici-bas, même les jeux cruels de la coquetterie.

C'est surtout en lisant les poëtes qu'on se demande « où est la femme? » M. Levallois constate, avec le sentiment littéraire et le sentiment de la passion, l'influence de M"e Du Parc sur le génie de Corneille. « Il n'éprouva point pour elle un goût médiocre ni un attachement passager. Cette passion, dont le platonisme, plus ou moins volontaire de sa part, ne saurait être mis en doute, eut un double effet : elle arracha le poëte à sa retraite, à son existence de province, pour le lancer sans espoir de retour dans la lutte dramatique ; elle communiqua, de plus, à sa veine tragique un accent nouveau, particulier, qui prouve quelles traces protondes cet amour avait laissées dans son âme. Les vieillards amoureux, dans les dernières tragédies de Corneille, s'expriment avec une éloquente tristesse, avec une énergie étrange. Leur langage laisse transparaître la flamme intérieure qui les consume. Ce sentiment se manifeste avec une candeur pénétrante, une ingénuité noble qui atteint à la vraie beauté, dans ces admirables vers de Martian :

J'aimais quand j'étais jeune et ne déplaisais guère ; duelquefois de soi-même on cherchait à me plaire ;

Je pouvais aspirer au cceur le mieux placé, Mais, hélas ! j'étais jeune et ce temps est passé ; Le souvenir en tue et l'on ne l'envisage Qu'avec, s'il faut le dire, une espèce de rage ; On le repousse, on fait cent projets superflus : Le trait qu'on porte au cœur s'enfonce d'autant plus, Et ce feu, que de honte on s'obstine à contraindre. Redouble par l'effort qu'on se fait pour l'éteindre.

« M"" Du Parc était morte depuis quatre ans, lorsque Corneille faisait représenter Piilchérie ; mais le cœur du vieillard est encore ému et grondant comme à l'époque où une douleur quotidienne le venait aiguillonner. Dix ans après Sertorius, nous retrouvons les mêmes mots navrés et poignants : Le souvenir en tue. Ce qui est surtout digne de remarque, et ce qu'on n'a pas daigné voir, ce sont les vers de Martian qui suivent cette première tirade, et qui offrent la peinture frappante de ce qu'éprouvait Corneille chez M>i" Du Parc, en présence et au milieu de ses jeunes rivaux. Substituez marquise à princesse, et vous croirez lire une page des mémoires poétiques de Corneille :

Je m'attachais sans crainte à servir la princesse. Fier de mes cheveux blancs, et fort de ma faiblesse; Et quand je ne pensais qu'à remplir mon devoir. Je devenais amant sans m'en apercevoir.

Mon âme de ce feu nonchalamment saisie,

Ne l'a point reconnu que par ma jalousie:

Tout ce qui l'approchait voulait me l'enlever,

Tout ce qui lui parlait chercViait à m'en priver;

Je tremblais qu'à leurs yeux elle ne fût trop belle ;

Je les haïssais tous comme plus dignes d'elle,

Et ne pouvais souffrir qu'on s'enrichit d'un bien

Que j'enviais à tous sans y prétendre rien.

Q.uel supplice d'aimer un objet adorable,

Et de tant de rivaux se voir le moins aimable !

D'aimer plus qu'eux ensemble, et n'oser de ses feux,

Quelques ardents qu'ils soient, se promettre autant qu'eux!

On cite à juste titre, comme des modèles de noblesse dans la passion, les tirades de Psyché. La déclaration de Psj'ché à l'Amour, les vers où celui-ci peint en termes d'une délicatesse exquise sa constante inquiétude, sa subtile jalousie, ont été depuis longtemps signalés par la critique avec les éloges qu'ils méritent. Tout ce rôle de Martian dans Pulchérie, écrit moins d'un an après Psyché, puisque Mme de Sévigné en parle dès le mois de janvier 1672, est peut-être encore plus surprenant.

Si vous voulez suivre plus loin Corneille dans sa passion, jouant à l'invulnérable, mais se trahissant malgré lui, voyez-le par ces vers qui marquent la date du triomphe de Racine ;

Vos regards ont pour moi toujours le même charme, M'offrent mêmes périls, me donnent même alarme,

Et je n'espérerais aucune guérison,

Si l'âge était chez vous mon seul contre-poison.

Mais grâces au bonheur de ma triste aventure,

A peine ai-je loisir d'y sentir sa blessure ;

Grâces à vingt amants dont chez vous on se rit,

Dès que votre oeil m'y blesse un autre œil m'y guérit.

Souffrez que je m'en flatte et qu'à mon tour je cède

Au chagrmant rival qui comme eux vous obsède,

Qui leur fait presque à tous déserter votre cour,

Et n'ose vous parler ni d'hymen ni d'amour.

Vous le dites du moins, et voulez qu'on le croie.

Et mon reste d'amour vous en croit avec joie :

Je fais plus, je le vois sans en être jaloux.

Marquise, à votre tour, dites, m'en croyez-vous?

Le chagrinant rival ? vous avez reconnu Jean Racine. La grande coquette posait pour l'impeccable, mais elle ne trompait personne, sinon ses amoureux ; car c'est là le privilège de Tamour de croire que tout ce qui tombe de la bouche d'une femme est parole d'évangile. Corneille lui-même, qui connaissait bien le cœur humain, s'y laissait prendre tout le premier.

Mais Racine était le moins naïf des hommes de son temps même quand il était amoureux.

Il n'enleva pas seulement l'actrice à Molière, il enleva la femme, la Du Parc tout entière, non-seulement parce qu'il allait lui faire jouer Andromaque, mais parce qu'elle l'aimait. Il n'avait pas encore fait le Cid, ni le Misanthrope, comme ses deux rivaux, mais il avait une.grande force sous la main, la jeunesse. Et ce qui le sauva devant la Du Parc, c'est que toutes les comédiennes firent cercle autour de lui, la Marquise fut jalouse, donc elle s'embarqua à toutes voiles dans cette passion et tempêtes. On s'aima trop pour s'aimer longtemps, mais la passion ne mesure pas le temps ; et d'ailleurs il fallait que Mlle Du Parc se dépêchât puisqu'elle devait mourir.

Celle qui s'était faite comédienne pour Molière se fit donc tragédienne pour Racine. Elle commença par le rôle d'Axiane dans la tragédie d'Alexandre, qu'elle joua avec beaucoup de sentiment. Aussi quand Racine fit Andromaque, il ne pensa qu'à elle pour ce grand rôle. Sans la mort inattendue de la Du Parc, nous

n'aurions peut-être pas vu l'amour de Racine pour la Champmeslé et le talent de la Champmeslé dans les tragédies de Racine.

Robinet laisse ainsi couler ses larmes à l'enterrement de la belle Du Parc :

L'hôtel de Bourgogne est en deuil Depuis peu, voyant au cercueil Son A.ndromaque si brillante, Si charmante, si triomphante; Autrement la belle Du Parc, Par qui l'amour tirait de l'arc Sur les cœurs avec tant d'adresse.

Clothon sans yeux et sans tendresse, Pour les plus accomplis objets Comme pour les plus imparfaits.

Et qui n'aime pas le théâtre, Dont tout le monde est idolâtre, Nous a ravi cette beauté, Dont chacun était enchanté.

Alors qu'avec un port de reine Elle paraissait sur la scène ; Et tout ce qu'elle eut de charmant Gît dans le sombre monument.

Elle y fut mercredi conduite Avec une nombreuse suite.

Dont étaient les comédiens.

Tant les Français qu'Italiens, Les adorateurs de ses charmes.

Qui ne la suivaient pas sans larmes ; Quelques-uns d'eux incognito, Qui, je crois, dans leur mémento

Auront de la belle inhumée

Fort longtemps l'image imprimée.

Item, maints différents amours,

AfTublés de sombres atours.

Qui pour le pas semblaient se battre.

Item les poètes de théâtre,

Dont l'un, le plus intéressé,

Était à demi trépassé.

Item, plusieurs peintres célèbres

Étaient de ces honneurs funèbres,

Ayant de leurs savants pinceaux

Été l'un des objets plus beaux.

Item enfin une cohorte

De personnes de toute sorte.

Qui furent de ses dictateurs,

Ou plut jt de ses spectateurs ;

Et c'est ce que pour épitaphe,

En style d'historiographe.

Croyant lui devoir ce souci.

J'en ai bien voulu mettre ici.

Mathieu Marais, dans son recueil des Mémoires touchant la vie de Boihau Despréaux, rapporte ces paroles de Boileau sur Racine et la Du Parc : « M. Racine était amoureux de la Du Parc, qui était grande, bien faite, et qui n'était pas bonne actrice. Il fit Andromaqiie pour elle, il lui apprit ce rôle, il la faisait répéter comme une écolière. Il la fit sortir de la troupe de Molière, et la mit dans celle de l'iiôtel de Bourgogne... La Du Parc mourut bientôt en couclies. Elle était veuve. » Mais elle avait toujours été veuve,

Cette mort inattendue fit quelque bruit au théâtre et dans tout Paris. Qui le croirait aujourd'hui? Racine fut accusé d'avoir empoisonné sa maîtresse « pour lui avoir donné un enfant. » On retrouve les traces de cette accusation d'empoisonnement dans les notes de M. Monmerqué sur les lettres de M™^ de Sévigné. Et qui avait porté cette accusation? C'était la Voisin. Dans son interrogatoire du 17 février 1680, elle déclara, « qu'elle avait connue la demoiselle Du Parc, comédienne, que sa belle-mère nommée de Gorla lui avait dit que c'était Racine qui l'avait empoisonnée. »

Sans doute la Voisin voyait des empoisonneurs partout. Elle voulait se mettre en bonne compagnie. La belle-mère de la Du Parc la regrettait sans doute, parce que la Du Parc était généreuse ; elle en voulait à son amant qui, après tout, était la cause de sa mort par cet enfant venu si mal à propos*.

Mais, comme a dit un contemporain, « si ce n'eût pas été Racine, c'eût été un autre. »

Dans son histoire de Racine, M. Adolphe Régnier commente ainsi les paroles de Boileau :

« Sans doute que Boileau voulait dire qu'au mo-

* Toute cette tragédie calomnieuse est éloqucmment flagellée par Marc de Moutifaud : Racine et la Voisin.

ment où il écrivait Andromaque, il songeait à donner un rôle à la Du Parc. Il ne pouvait entendre qu'elle fût la Muse qui l'inspirât. Il est bon de remarquer que Racine ne fit pas jouer à cette actrice celui des rôles de sa tragédie où respire la passion de l'amour, et que, du reste, pour peindre la fidèle Andromaque, le veuvage, très-légèrement porté de la Du Parc, ne lui servit pas apparemment de modèle. »

L'épitaphe de Robinet prouve qu'à l'hôtel de Bourgogne, la Du Parc avait conservé ses adorateurs du Palais-Royal ; à n'en pas douter. Racine fiât du convoi, on le reconnaît dans ces trois vers :

Item, les poètes de tliéâtre Dont l'un, le plus intéressé, Était à demi trépassé.

Ce n'était pas le plus intéressé parce qu'elle jouait Andromaque, comme dit son historiographe, et pour si peu, il n'eût pas été à demi mort de douleur. Je ne sais si La Fontaine pleura, mais à la fin du roman de Psyché, il a pour ainsi dire consacré les larmes de Racine.

Tragédie sans musique.

Je ne sais pas si Molière accompagna jusqu'aux Carmes celle qui avait créé tant de rôles dans ses pièces, Dorimène, Aglante, Arsinoé, où elle enlevait tous les cœurs dès que sa beauté entrait en scène. Mais quoiqu'elle fût passée à Racine avec armes et bagages, quoiqu'elle eût entraîné à l'hôtel de Bourgogne ses adorateurs du Palais-Royal, je suis sûr que Molière, presque toujours gouverné par son cœur dans les actions de sa vie, donna une vraie larme à cette femme qui était une des plus fraîches images de sa jeunesse.

Ces quatre vers ne sont pas de Molière ; on les lui a attribués, mais ils sont de d'Assoucy :

\ Qui donc pourrait me contredire , Pour ce portrait de la Du Parc : !

Sa bouche parle sans rien dire Et ses deux yeux tirent de l'arc!

Louis Racine nie les amours profanes de son père ; mais Jean Racine n'a-t-il pas dit dans son testament qu'il se sent indigne d'être enterré dans le cimetière de Port-Royal-des-Champs « par les scandales de sa vie passée? »

Molière eut toujours pour la Du Parc une amitié

teintée d'amour ; par exemple, entre autres preuves, relisons l'Impromptu de Versailles :

Mlle Du Parc. — Mon Dieu ! pour moi je m'acquitterai fort mal de mon personnage, et je ne sais pas pourquoi vous m'avez donné ce rôle de façonnière.

Molière. — Mon Dieu , mademoiselle ! voilà comme vous disiez, lorsqu'on vous donna celui de la Critique de l'École des Femmes. Cependant vous vous en êtes acquittée à merveille, et tout le monde est demeuré d'accord que l'on ne peut pas mieux faire que vous avez fait. Croyez-moi, celui-ci sera de même, et vous le jouerez mieux que vous ne le pensez.

Mlle Du Parc . — Comment cela se pourrait-il faire, car il n'y a point de personne au monde qui soit moins façonnière que moi ?

Molière. — Cela est vrai, et c'est en quoi vous faites mieux voir que vous êtes une vraie comédienne.

Eh bien ! encore une fois, je crois fermement que Mlle Du Parc n'avait jamais été « façonnière » avec Molière, non plus qu"elle ne le fut avec Racine.

Si elle le fut avec Corneille, c'est parce que Corneille avait des cheveux blancs. Et puis, c'était peutêtre pour ne pas — l'embarrasser? —

LES

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