‹ Les comédiennes de MolièresChapitre 5 sur 7 · MADEMOISELLE DU CROISY III · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DU CROISY III

ce que depuis le tems qu'elle les sert, elle les a volés de plusieurs nippes, hardes, argent et autres choses, ainsi qu'ils ont été avertis ce jourd'hui sur les achats qu'elle avoit faits tant à la foire Saint-Germain qu'autres lieux. Et ce qui le fait d'autant plus connoître, c'est que depuis quelques jours en çà elle auroit persécuté la damoiselle femme dudit sieur plaignant pour lui donner son congé sans lui vouloir en dire le

sujet.

Signé : David ; P.-G. Du Croisy. »

Mlle Cochon qui va à la foire, c'est du haut et bas comique. Que pensez-vous d'Anne Cochon et d'André Cochon, son père? Comment Du Croisy qui riait si bien peut-il garder son sérieux?

On voit que rien ne manquait au roman de M'^e de Lécole : en ce temps-là tout commençait par un enlèvement.

La fille de Molière elle-même y passa comme les autres.

Marie de Lécole n'en devint pas moins, par un légitime mariage, la femme de Paul Poisson, le célèbre comédien. Elle daigna pour lui oublier son nom de gentilhomme rie et son nom de théâtre. Elle devint une épouse accomplie, presque légendaire : cela s'est vu au théâtre.

Les frères Parfait disent que peu d'années avant la retraite de M"e de Brie, ses camarades l'engagèrent à céder le rôle d'Agnès de VÉcole des Femmes à une autre actrice plus jeune, nommée Angélique Du Croisy. « Lorsque celle-ci se présenta pour le jouer, le parterre demanda M^^ de Brie avec tant d'instance, qu'on fut obligé de l'aller chercher chez elle. Elle vint, joua le rôle en habit de ville, parce qu'on ne voulut pas même lui donner le temps d'en changer, reçut des applaudissements qui ne finissaient point, et conserva le rôle dH Agnès jusqu'à sa retraite. Elle le jouait encore à soixante-cinq ans. »

La Du Croisy se consola gaiement par ce mot :

« La de Brie a toujours l'air d'avoir vingt ans, mais c'est moi qui les tiens. »

On trouve dans le Mercure de France ses lettres datées de 1675, 1722 et 1740. On a dit qu'il n'y avait pas de meilleur historien contemporain de Molière et de sa troupe comme de la troupe de Montfleury. C'est bien peu dire, car voici lez lettres *. ■ a Armande Béjart avait la taille médiocre, mais un air engageant, quoique avec de très-petits yeux, une

• Dans l'histoire de la fille de Molière on trouvera d'autres lettres de Mlle Du Croisy.

bouche fort grande et fort plate, mais faisant tout avec grâce, jusqu'aux plus petites choses, quoiqu'elle se mît très-extraordinairement, et d'une manière presque toujours opposée à la mode du temps.

« De Beaupré, tante de la D"^ Marotte Beaupré, épouse de Verneuil. Elle était actrice de la troupe du Marais et avait quitté la Comédie avant la démolition de ce théâtre *. C'est une des premières actrices qui aient joué en femme sur le théâtre, car auparavant il n'y avait que des hommes ; c'est en quoi consistait son plus grand mérite.

« Petit de Beauchamp, dite la Belle Brune. Elle était de la troupe du Marais, et joua d'original, dans une des tragédies de P. Corneille, le rôle de Rodogune, pour lequel le cardinal de Richelieu lui fit présent d'un habit magnifique à la Romaine. C'était une excellente artiste, grande et bien faite, d'une représentation avantageuse.

(( M'i^ Du Parc était belle et bien faite, et dansait très-bien. Elle brillait aux ballets du Roi dans les danses hautes ; elle faisait certaines cabrioles remarquables, car on voyait ses jambes et partie de ses cuisses par le moyen de sa jupe fendue des deux

* On croit qu'elle avait couru la province avec Molière.

côtés, avec des bas de soie, attachés au haut d'une petite culotte.

« Judith de Nevers, dite Guyot, après avoir quitté la Comédie, fut longtemps à la porte pour recevoir les billets. Elle mourut d'un coup à la tète, et, par son testament, elle donna tout son bien aux comédiens, par forme de restitution.

« Des Œillets était une très-excellente, et même gracieuse comédienne, quoique laide, point jeune et fort maigre ; mais, malgré cela, pleine d'agrément. Le tragique était son fort ; on prétend qu'elle a joué d'original le rôle d'Hermione, dans V Andromaque de Racine, que M"^ Champmeslé joua ensuite en concurrence ; sur quoi on fait dire au feu Roi, dont le goût était si sûr en toutes choses, que pour remplir ce rôle parfaitement il faudrait que la Des Œillets jouât les deux premiers actes, et la Champmeslé les deux autres ; voulant faire entendre par là que celleci avait plus de feu, pour faire sentir les emportements du personnage représenté dans les derniers actes de cette pièce, et l'autre plus de délicatesse et de finesse.

« ta Des Œillets n'avait contre elle que sa figure qui n'était pas belle ; mais elle se mettait si bien et avait un si grand air de noblesse et d'autorité, qu'elle

plaisait toujours infiniment par le mérite extraordinaire qu'elle avait d'ailleurs. Elle jouait aussi parfaitement les amoureuses comiques. Elle a joué Ariane d'original dans la tragédie de Thomas Corneille ; Agrippine, mère de Néron, dans le Britannicits de Racine. »

Comment n'a-t-on pas gardé plus vivante la tradition de Molière, quand une actrice de sa troupe parlait encore de lui en 1756 ? En effet, Mi'e Du Croisy, qui mourut presque centenaire à Saint-Germain, jouait en 1671 une des Grâces dans Psyché. Elle fut admise en 1673.

Elle joua les confidentes avec une grâce abandonnée, mais quand elle dut remplacer M"'^ de Brie dans les Agnès, on ne lui trouva pas, elle qui avait vingt ans, les airs de naïveté et de jeunesse que la maîtresse de Molière avait conservés avec tant de charme jus qu'à plus de soixante ans.

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ARiE Ragueneau de Létang eut l'honneur ■//IM '^'^pouser Charles Varlet, sieur La Grange, orateur de la troupe de Molière, un des meilleurs acteurs de cette troupe illustre.

Comme sa femme, La Grange avait parcouru la province. C'était le modèle du galant homme, aussi Molière en fit-il son ami. Ce fut lui qui publia la première édition des œuvres du maître, une édition digne de cette renommée, mais on lui reproche, non sans quelques raisons, d'avoir eu sous la main tous les papiers de Molière, manuscrits, lettres, poésies, — des autographes qu'on paierait aujourd'hui un rail-

Il8 LES COMÉDIENNES DE MOLIÈRE

lion — et de ne les avoir pas transmis en mains loyales. Il était si simple de garder ce trésor dans le trésor de la Comédie française avec ce célèbre registre de La Grange : Extrait des receptes et affaires de la Comédie depuis Pasques de l'année i6sp, appartenant au sieur La Grange, l'un des comédiens du roy. Edouard Thierry a très-bien dit que c'était le livre d'or de la Comédie française tenu par son véritable greffier d'honneur, pai un des ancêtres de la compagnie, par l'acteur accompli qui a créé la tradition toujours vivante d'Horace et de Clitandre. Aussi à toutes les mercuriales des austères censeurs du théâtre disait-on :« si vous condamnez la comédie, condamnerez-vous un'homme comme M. de La Grange? »

Mais le portrait le plus digne de La Grange est celui-ci, de la main de La Fontaine, dans Ragotin. Isabelle parle de l'acteur Le Destin, qu'elle feint de ne pas connaître :

Je ne sais, je l'ai pris pour ce comédien,

Si jeune, si bien fait, qui déclame si bien,

Qu'on aime tint, et qui, quand la pièce est finie,

Vient toujours saluer toute la compagnie.

Et faire uu compliment...

La femme de La Grange, qui la première porta le surnom de Marotte (Marie-Marotte), avait joué tous

les rôles avant de monter sur la scène ; aussi fut-ce pour elle un honneur inespéré que d'épouser un tel comédien. Elle avait tour à tour été fille de chambre de M'i'^ de Brie, « si douce à servir », elle avait été « préposée à la recepte », enfin elle avait été « distributrice de liqueurs dans l'entr'acte, à la boutique des loges». Grimarest a dit que M"e Marie Ragueneau, Marotte, d'un nom familier, avait été fille de chambre de M"*: de Brie. Pourquoi ? Le Destin, l'Olive et la Rancune, du Roman comique, ont chacun un valet (c prétendant à devenir un jour comédien en chef » ; et tel d'entre eux récite « déjà sans rougir et sans se défaire ». Ces sortes de valets étaient des élèves. On ne voit guère alors d'autre école pour la comédie, et, du reste, à Paris aussi bien que dans les troupes de campagne, tout le monde faisait à peu près tout. Il se peut donc que Marotte eût servi de fille de chambre à M"e de Brie ; qu'elle eût représenté en 1658 une femme affligée dans la Psyché de Rouen; qu'elle eût été, plus tard, sous ses deux noms. Marotte dans les Précieuses ridicules, W^^ Lestang à la recette, gagiste çà et là, suivant le besoin, en attendant Psyché, où elle fit Aglaure, et la Comtesse d'Escarbagnas, où elle joua la comtesse. Singulier rôle pour être suivi d'un mariage ! Mais que dire à cela ? peu de talent, assez

peu d'agrément personnel et de jeunesse : c'était pourtant toute sa dot. La Grange, jeune, bien fait, brillant comédien, l'épousa sans lui demander davantage, sans se croire généreux ou seulement se trouver modeste. Il paraît que ses yeux y faisaient fortune, car il n'y avait que des marquis autour d'elle. La Grange en véritable amoureux s'y laissa prendre.

En ce temps-là, pendant l'entr'acte, comme il n'y avait pas encore de café à la Procope et comme les spectateurs de M. de Molière ne voulaient pas aller au cabaret, « on se réjouissait le goût par quelques douces liqueurs ». C'est le sieur de Chappuseau, le Dangeau de cet autre Louis XIV, tenant journal des faits et gestes des comédiens et des spectateurs, qui nous initie après deux siècles aux délices de l'entr'acte. Il y avait un buffet devant les loges et un buffet au parterre. La description de Chappuseau nous en fait venir la framboise à la bouche. Il n'v avait pas seulement à ces boutiques merveilleuses des eaux de framboise, mais aussi des eaux de groseille, des eaux de cerise, des eaux de citron, des eaux de fraise. Mais écoutez Chappuseau lui-même : « On y tient l'été toutes sortes de liqueurs qui rafraîchissent, plusieurs confitures sèches, des oranges de Chine ; mais l'hiver on y trouve des liqueurs qui réchauffent

l'estomac, des rossolis de toutes sortes, des\-ins d'Espagne ef de la Scioutat, de Rivesalte et de Saint-Laurent. J'ai vu le temps où l'on ne tenait dans les mêmes lieux que de la bière et de la simple tisane, sans distinction de romaine ni de citronnée ; mais tout va en ce monde de mieux en mieux, et, de quelque côté qu'on se tourne, Paris ne fut jamais si beau ni si pompeux qu'il est aujourd'hui. »

Paris est de plus en plus pompeux, mais je doute qu'en voyant aujourd'hui les dames de comptoir dans les théâtres, où d'ailleurs les comptoirs sont fort dédaignés, Chappuseau ne regrettât avec mélancolie les belles « distributrices » de liqueurs et autres délices non pareilles qui s'épanouissaient à leurs boutiques tout auréolées par l'éclat de leurs girandoles. C'est que le luxe est comme l'esprit : il perd d'un côté ce qu'il gagne de l'autre.

D'Assoucy, l'empereur du burlesque, le poëte lunatique, le joueur affolé, est un des meilleurs historiens de la troupe de Molière quand la troupe battait les campagties.

Il jouait le rôle d'un homme de particule, toujours suivi de deux pages, habillé comme un gentilhomme ruiné, velours fripé et dentelles « qui riaient trop haut ». Il se sauvait du ridicule par le ridicule, riant

tout le premier de sa « chienne de fortune » et jouant du luth en pleine rue et en plein soleil quand il avait tout perdu son argent.

« Ce qui me charma le plus, dit-il, ce fut la rencontre de Molière et de MM. les Béjart. Comme la comédie a des séductions, je ne pus quitter sitôt ces charmants amis : je demeurai trois mois à Lj'on parmi les jeux, la comédie et le festin, quoique j'eusse bien mieux fait de n'y pas arrêter un jour ; car au milieu de tant de caresses, je ne laissai pas d'y essuyer de mauvaises rencontres. Ayant oui dire qu'il y avait à Avignon une excellente voix de dessus dont je pourrais facilement disposer, je m'embarquai avec Molière sur le Rhône qui mène à Avignon, où étant arrivé avec quarante pistoles de reste des débris de mon naufrage, comme un joueur ne saurait vivre sans cartes, non plus qu'un matelot sans tabac, la première chose que je fis ce fut d'aller à l'académie. (L'académie du jour bien entendu.) J'avais déjà ouï parler du mérite de ce lieu et de la capacité de plusieurs galants hommes qui divertissaient les bienheureux passants qui aiment à jouer à trois dés. »

Donnons encore la parole à d'Assoucy pour la peinture du poëte pâtissier Ragueneau :

« Il ne trouva dans Paris aucun poète qui le vou-

lût nourrir à son tour, et aucun pâtissier, qui, sur un de ses sonnets, voulût lui faire crédit seulement d'un pâté. Il sortit donc de Paris avec sa femme et ses enfants, lui cinquième, en compagnie d'un petit âne tout chargé de ses oeuvres, pour aller chercher fortune en Languedoc, où il fut reçu dans une troupe de com-édiens qui avait besoin d'un homme pour faire un personnage de Suisse, où, quoique son rôle fût tout au plus de quatre vers, il s'en acquitta si bien, qu'en moins d'un an il acquit la réputation du plus méchant comédien du monde, de sorte que les comédiens ne sachant à quoi l'employer, le voulurent faire moucheur de chandelles ; mais il ne voulut point accepter cette condition, comme répugnante à l'honneur et à la qualité de poëte ; depuis, ne pouvant résister à la force de ses destins, je l'ai vu avec une autre troupe, mouchant les chandelles fort proprement. Voilà le destin des fous quand ils se font poètes, et le destin des poètes quand ils deviennent fous. »

Marie Ragueneau fut d'abprd fille de chambre de Ml'e de Brie. Elle avait suivi son père dans le Roman comique de Molière. On sait que Cyprien Ragueneau, fils de pâtissier, était pâtissier lui-même, près du Palais-Cardinal. Il faisait bonne figure « avec le tablier bleu, le long couteau de cuisine, le bonnet co-

quet. Il roulait la farine avec une grâce charmante ; il fourrait sa pâte de viande hachée avec un air sacerdotal. » Il avait le titre de pâtissier du cardinal de Richelieu ; ruais au fond il était né comédien.

Scarron, dans son Roman comique, avait-il rêvé des physionomies plus drôles que celles de la troupe de Molière ?

Il commença donc par être pâtissier ; c'est en cette belle qualité qu'il fut adoré des comédiens et des poètes qui se régalaient à sa boutique en écoutant ses vers, car il cultivait les Muses, l'illustre pâtissier de V Illustre théâtre. Les vers étaient détestables et les pâtés exquis. C'est que Ragueneau ne négligeait pas son four en cherchant la rime.

Tant et si bien qu'il se ruina à ce double métier : les huissiers, sans respect pour les Muses, le menèrent galamment en prison : « Eh bien ! dit le poète, je ferai des tragédies et des comédies. » Au bout d'un an il fut libre d'aller jouer ses chefs-d'œuvre en prenant une stalle sur le chariot du Roman comique.

D'Assoucy calomnie le pâtissier. La vérité, c'est qu'un beau jour il abandonna sa boutique pour suivre celle de Molière emmenant sa femme et sa fille. La petite Marie, ou Marotte, comme on la nommait,

fut donc fille de chambre de M'ie de Brie. Elle fut aussi préposée à la recette, ce qui lui donna un certificat de loyauté. De la porte et de la coulisse elle passa sur la scène. Sans doute pendant longtemps elle tint le double emploi, mieux payée par la de Brie que par le théâtre ; mais l'heure glorieuse va sonner. Le 24 février 1672, le dimanche de la Quasirnodo, La Grange écrit sur son registre : — « Je fus fiancé lundi 25e et je fus marié à Saint-Germain l'Auxerrois avec Mlle Marie Ragueneau de l'Étang, qui est entrée actrice dans la troupe. »

De l'Étang ! On voit que le pâtissier lui-même prenait un air de bonne maison. Pourquoi ceux qui jouent les princes ne se donneraient-ils pas des airs et des noms de gentilhomme !

Marie Ragueneau avait trente- trois ans; parla grâce de son mariage, elle devenait sociétaire à demi-part, tout comme M^e de Brie, qui prit une autre femme de chambre pour nouer les rosettes de ses souliers.

M'ie de La Grange arriva à part entière en 1676. Elle jouait les caractères en femme qui a été à bonne école. Rien n'était médiocre dans la maison de Molière, car il avait donné du cachet même à ceux qui n'avaient pas le moindre génie dramatique.

Marie Ragueneau représentait les femmes revenues

des passions, mais elle y allait toujours. A-t-on calomnié cette comédienne par ce quatrain célèbre ?

Si, n'ayant qu'un amant, on peut passer pour sage, Elle est assez femme de bien; Mais elle en aurait davantage, Si l'on voulait l'aimer pour rien.

Il paraît par ce vers deux fois impertinent qu'il lui fallait payer pour être aimée ou plutôt que son cœur ne donnait pas une hospitalité écossaise. Mais l'Ecosse n'a pas de théâtre !

C'est M"e de La Grange qui avait surnommé Molière le Misanthrope. C'est qu'il jouait si bien ce rôle au naturel ! Un autre Misanthrope, Saint-Simon parle en toute désinvolture du grand Molière sans s'indigner des menaces d'un grand seigneur qui parle de faire « mourir sous le bâton » l'auteur du chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre.

« Le Misanthrope, dit Saint-Simon, dans ses notes sur le journal de Dangeau, fit grand bruit, et eut un grand succès à Paris, avant d'être joué à la Cour. Chacun reconnut M. de Montausier, qui le sut et s'emporta jusqu'à faire menacer Molière de le faire mourir sous le bâton. — Enfin le Roi voulut voir le Misanthrope, et les frayeurs de Molière redoublèrent

étrangement. M. de Montausier, charmé du Misanthrope, se semit si obligé qu'on l'en eût cru l'objet, qu'au sortir de la Comédie il envoya chercher Molière et lui dit que s'il avait pensé à lui en faisant le MisantJrrope qui était le caractère le plus parfaitement honnête homme qui pût être, il lui avait fait trop d'honneur et un honneur qu'il n'oublierait jamais. »

Il paraît qu'il y eut beaucoup d'originaux pour cet admirable portrait du Misanthrope, mais qui donc a mieux posé que Molière devant Molière !

Il y a pourtant plus d'un trait de caractère pris çà et là.

Rivarol a dit : (c Le génie égorge ceux qu'il pille. » Ainsi a fait Molière.

Je ne suis pas de ceux qui lui reprochent d'avoir pris son bien où il le trouvait. C'était presque toujours du bien perdu : des perles dans du fumier; des trésors enfouis comme des morts à six pieds sous terre.

Ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'on n'a pas accusé Molière d'avoir pris le Misanthrope à Erasme. Il est pourtant peint en pied, de face, de profil et de trois quarts dans Y Éloge de la Folie :

« On passerait encore aux philosophes d'exercer les charges publiques comme les ânes jouent de la lyre,

s'ils étaient du moins bons à quelque chose dans la vie privée. Mais menez un philosophe au milieu d'un festin : son silence, sa tristesse ou ses questions saugrenues troubleront aussitôt la fête ; faites-le danser, il déploiera les grâces d'un chameau ; si vous parvenez à l'entraîner à un spectacle, son seul aspect glacera les plaisirs .de la foule, et, comme l'austère Caton, on le priera de quitter le théâtre puisqu'il ne peut quitter pour une heure son air grave et sévère. Qu'il tombe au milieu d'une conversation, c'est un loup dans une bergerie, personne n'ose plus souffler mot. S'agit-il d'acheter, de faire un acte quelconque, une ces mille négociations que veut le commerce journalier de la vie, notre philosophe n'est plus un homme, c'est une souche. Bref, lui-même, ses parents et les siens n'ont rien à attendre d'un pareil être, parce qu'il est inhabile à toutes choses, et qu'il se tient éloigné des opinions et des coutumes ordinaires. Une telle différence de mœurs le rend, on le comprend, odieux à tout le monde. Car, retenez-le bien, tout ce qui se fait ici-bas entre les mortels est essentiellement fou, et fait par des fous pour des fous. Qui veut seul s'opposer à l'entraînement universel n'a, selon moi, pour ressource que de suivre l'exemple du célèbre Misanthrope, et d'aller jouir dans quel-

que solitude profonde de sa tant belle sagesse. » N'est-ce pas que ce Misanthrope c'est celui de Molière ? Si Érasme ne fût mort depuis longtemps, luimême n'eût pas accusé Molière ; il l'eût félicité hautement d'avoir magnifiquement remis au monde son idée, d'avoir enchâssé dans des perles de la plus belle eau ce petit diamant presque perdu dans V Eloge de la Folie.

LES

COxMÉDIEXNES DE MOLIERE

UAND le cardinal de Richelieu bâtissait un théâtre non pas pour le Cid mais pour Mirante, non pas pour Corneille mais pour Son Enainence elle-même, il ne se doutait pas que ce petit coin de Paris, l'aile du Palais-Cardinal, — à l'angle de la rue de Valois et de la rue Saint-Honoré, — de- \-iendrait bientôt la maison de Molière, la plus illustre maison de la comédie, de la tragédie et du drame. Qui pouvait croire que ce théâtre destiné à représenter des ombres errantes prendrait feu tout à coup à tant de chefs-d'œuvre inattendus, à ces immortelles

comédies qui depuis trois siècles sont l'orgueil du théâtre et du génie français :

Racine est presque un Grec, Corneille est un Romain ; Molière tout Français nous peut donner la nuiii.

Comme nous serions heureux aujourd'hui si par la vertu d'une magicienne nous pouvions, nos quinze sols à la main, entrer au parterre avec les gardes du corps, les chevau-légers, les pages, les bourgeois, les étudiants ! nous saluerions d'un sourire le célèbre Saint-Germain et le célèbre Gillot qui gardent la porte, deux vraies cariatides ; comme nous donnerions avec joie notre menue monnaie à la receveuse M"e de Létang — plus tard la femme de La Grange — pour faire contrôler notre billet par Mlle Nanon ! Nous aimerions mieux certes offrir un demi-louis pour une place réservée sur la scène dans le monde des marquis, des importants et des fâcheux, mais déjà nous sommes trop heureux d'aller au parterre où nous nous tiendrons debout pendant toute la représentation. Nous n'attendrons pas. que le spectacle soit commencé pour mieux savourer toutes les émotions d'une belle soirée. La salle est dans le demi-jour ou plutôt dans la demi-nuit avec son cordon de cliandelles et ses trois lustres qui n'ont pas encore remplacé le soleil.

Il est près de quatre heures. On entre par-ci , on entre par là, pour l'amphithéâtre, pour les loges, pour le parterre, tumulte silencieux qui menace à tout instant d'éclater bruyamment. La pièce va commencer, les moucheurs de chandelles ont déjà d'une main preste passé la mouchette d'argent sur toutes les chandelles mélancoliques et éplorées.

Tout le monde se demande comment M. de Mo-, lière peut ysuffire: chef de troupe, ce qui est plus compliqué que de conduire une armée au feu; poëte de génie, ce qui l'oblige tous les ans à deux ou trois chefs-d'œuvre; familier des grands de ce monde qui lui prennent souvent le meilleur de son temps sous prétexte de souper avec lui ou plutôt sous prétexte de lui dire les ridicules — des autres ; vieux mari d'une jeune temme qui lui donne beaucoup de fil à retordre. Pour les spectateurs ce M. de Molière est un prodige *.

' Q.ui a le mieux peint en une page cette vie en plein orage avec de rares arcs-en-ciel que ce fin lettré qui s'appelle Henri Lavoix, dans son excellentissime petit livre sur la première représentation du Misanthrotx ?

« Il -faut sans cesse renouveler l'affiche.

a Molière est condamni au chef-d'œuvre. Notez qu'il est toujours sur la scène ; s'il ne joue pas, il répète. A quelles heures, ce comédien, occupé jour et nuit au théâtre, écrit-il donc le Misanthrope ?

« A peine a-t-il le temps de quitter la souquenille de Scapin ou le haut-de-chausses, le pourpoint et le manteau de satin couleur de

Silence ! Les six violons chantent d'une voix claire et vibrante une mélodie de LuUi, les cœurs tressaillent, voilà que Molière entre en scène ; Molière, le grand Molière, le dieu de cet Olympe improvisé où vont apparaître autour de lui les déesses et les demi-déesses...

Mais c'est en vain que nous sommes tout yeux et tout oreilles :

Les acteurs commençaient, chacun prêtait silence :

Lorsque, d'un air. bruyant et plein d'extravagance,

Un homme à grands canons est entré brusquement

En criant : Holà ! là ! un siège proropteraent !

Et de son grand fracas surprenant rassemblée.

Dans le plus bel endroit a la pièce troublée.

Hé ! mon Dieu ! nos Français, si souvent redressés,

Ne prendront-ils jamais un air de gens sensés?

Ai-je dit, et faut-il sur nos défauts extrêmes •

Qji'en théâtre public nous nous jouions nous-mêmes.

musc de Sganarelle. Il se marie entre deux représentations de l'Ecole dts Maris, données dans la même soirée, l'une au Petit-Bourbon, l'autre en visite, un mardi gras. Pendant que son père se meurt, il joue le Tarluffc chez M. de Luxembourg ; on lui donne un jour pour pleurer la perte de son fils, le lendemain il reparait dans X'Avare, et, quand la mort viendra le saisir, lui, c'est sur les planches qu'elle le trouvera. O misère de cet état du comédien qui appartient à la curiosité publique même par delà la tombe ! Cette fin, un deuil pour le monde entier, n'est qu'un événement à sensation qui fera une réclame pour h Malade imaginaire. Jouée quelques jours après cette date funèbre, la comédie verra ses recettes augmentées d'un tiers, et le Malade imaginaire bénéficiera ainsi de la mort de Molière. « Morte tud vivens. » Voilà qui est dit.

Et confirmions aiusi par des éclats de fous Ce que chez nos voisins on dit partout de nous ? Tandis que là-dessus je haussais les épaules, Les acteurs ont voulu continuer leurs rôles : Mais l'homme pour s'asseoir a fait nouveau fracas ; Et, traversant encor le théâtre à grands pas, Bien que dans les côtés il pût être à son aise. Au milieu, par devant il a planté sa chaise. Et de son large des morguant les spectateurs, Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs.

Heureusement, grâce à la forte en gueule de la troupe qui jette un regard furieux sur les fâcheux, le voilà qui rentre en lui-même et s'en va, s'eflfaçant peu à peu parmi les moins bruyants.

Quelle est ce jour-là la forte en gueule ? Est-ce Madeleine Béjart ou Jeanne Beauval ? C'est Jeanne Beauval.

Voulez-vous savoir sa vie aventureuse ? Elle naquit en Hollande ; elle fut exposée à la porte d'une église. C'était l'hiver ; une blanchisseuse la recueillit, lui donna son lait , son pain et sa gaieté, tout en lui mettant de bonne heure la main au battoir. Mais blanchir de la toile de Hollande, c'est ennoblir SCS mains. Filandre, chef d'une troupe vagabonde,

adopta à son tour l'enfant anonj'me. Il l'exposa sur son théâtre, mais ne la garda pas longtemps. A peine fut-il en France, qu'un autre chef de troupe, Paphetin, enleva la jeune fille qu'il adopta pareillement. Il y avait, dans la troupe de Paphetin, un moucheur de chandelles. La jeune fille, déjà courtisée par les plus beaux et les plus riches, se passionna pour le moucheur de chandelles.

Pourquoi ? Ce point d'interrogation avait été posé bien des fois devant cette fantaisie de Jeanne Bourguignon. Selon les uns, elle voulait avoir un homme pour avoir un homme, sans s'inquiéter de sa généalogie ; selon les autres, elle n'avait pas de temps à perdre pour donner un père à son premier enfant. Pierre qui roule n'amasse pas de mousse, inais les comédiennes qui courent les provinces se font une famille. Il paraît que la demoiselle voulait surtout plaire. « Tu ne te mêleras de rien. Ce sont mes affaires; tu diras toujours : oui. Ce sont mes affaires. » Après cela, le moucheur de chandelles ne fut pas tous les jours à la noce avec une femme qui lui donna vingt-huit enfants.

Paphetin chassa Bcauval et obtint de l'archevêque de Lyon un ordre qui défendait à tous les curés de son diocèse de marier ces deux fous. Que fit la fille?

Un dimanche, elle s'habille en mariée et va à la messe, cachant sa couronne d'oranger sous une coiffe noire. Le curé prêchait. A peine eut-il cessé de parler, que M^'e Bourguignon déclara, en présence de Dieu et des hommes, qu'elle prenait Beauval pour son légitime époux. Beauval, jusque-là caché, monta sur un banc et déclara qu'il prenait la demoiselle Bourguignon pour sa légitime épouse. L'archevêque conseilla à Paphetin de marier ces amoureux résolus, pour effacer un peu le scandale, d'autant que, selon la tradition, les amoureux ne logeaient pas dans une chambre à deux lits.

Mais je vais donner le récit d'un historien du mot à mot pour bien montrer que ceci n'est pas une invention. Jal, qui s'est évertué à ressaisir dans le passé cette jeunesse romanesque s'il en fût, conte ainsi les aventures de Jeanne : « Née de parents inconnus, enfant de l'amour, abandonnée par une fille coupable, ou enfant d'un hymen légitime, jetée sur le parvis d'une église, elle avait été recueillie par une femme du peuple que ses vagissements avaient attirée. Cette bonne créature avait remplacé auprès de l'enfant sa mère véritable ; elle l'avait élevée jusqu'à l'âge de dix ans dans la perspective de blanchir la toile de Hollande. » L'historiographe se hasarde à peindre

ainsi son héroïne sans l'avoir vue : « La petite Jeanne se faisait remarquer par une vive intelligence, par une taille déjà gracieuse et bien prise, par une physionomie expressive. » Et à ce propos Filandre, le comédien, chef d'une troupe d'acteurs qui courait les Flandres et les provinces de la république de Hollande, vit Jçanne chez sa blanchisseuse. « Il proposa à celle-ci de prendre sa fille d'adoption et de lui donner un état plus brillant. Filandre était un honnête homme, la blanchisseuse n'était pas riche, Jeanne avait le cœur léger et l'esprit aventureux ; ce fut une affaire bientôt conclue. » Elle débuta. Elle courut les Flandres et la Hollande. On la retrouve à Lyon dans la troupe de Filandre au temps où la troupe de Paphetin y donnait des représentations, « Les deux directeurs ne s'associèrent point ; ils restèrent concurrents, cherchant à s'arracher le public. Jeanne Bourguignon plut si fort aux nobles, bourgeois et manants de la cité lyonnaise, que Paphetin résolut de l'enlever à son rival. Il lui fit faire des propositions avantageuses qui l'éblouirent, et, sans vergogne, oublieuse des bienfaits de son second père, elle passa dans le camp de Paphetin. » Ce n'était que le commencement. « Dans la troupe où l'ingrate venait d'entrer était un gagiste, ne montant

sur le théâtre que pour moucher les chandelles. Jeanne Bourguignon le remarqua, s'en éprit à cette déclaration et lui déclara qu'elle voulait l'épouser. » Le moucheur de chandelles, Jean Pitel, en vit trentesix chandelles. « L'actrice à la mode consentait à devenir sa femme, il n'y comprenait rien ; il s'inclina, remercia, et se redressa mari de la soubrette alerte, de la reine superbe et applaudie. Jean Pitel, qui trouvait son nom piteux, se fit appeler M. de Beauval, laissant les chandelles à un autre. » Ce n'était pas tout. Jeanne imagina un tour digne d'un valet de la farce italienne. Elle conduisit Pitel à larnessede sa paroisse, le cacha sous la chaire où le curé faisait le prône, et au moment où le pasteur hsait à son troupeau les promesses de mariage enregistrées à la sacristie, elle se leva et interrompant le religieux silence qui régnait dans l'église : « Mes frères, dit-elle, je déclare devant Dieu, et de cette déclaration je vous prends à témoin, ainsi que notre digne curé, que moi, Jeanne Olivier Bourguignon, fille de parents inconnus, et par conséquent libre de ma volonté, je prends pour époux Jean Pitel, ici présent et consentant. Levez-vous, Jean ! » Et Jean se leva, et, sans trop de trouble, déclara aussi qu'il entendait prendre pour femme Jeanne Bourguignon, et qu'il appelait le sacrement. Que

pouvait faire l'Archevêque ? Quel parti avait à prendre le sieur Paphetin ? Monchaingre se soumit, le prélat leva l'interdit, et la bénédiction nuptiale, demandée d'une manière si étrange, si publique, si inaccoutumée, fut donnée à Jean et Jeanne. Jeanne jura qu'elle serait soumise à son mari ; mais les rôles furent bientôt inter\-ertis dans le ménage.

Quoi qu'il en soit, selon le vers connu : « A vingtsept ans, j'avais déjà quatorze enfants. »

M!'<: Beauval n'était pas faite pour adoucir le caractère des servantes de Molière, elle accentua encore \ts fortes en gueule. Molière, d'ailleurs, l'avait encouragée dans l'esprit mordant, dans le geste hardi, dans la vérité à l'emporte-pièce. Regnard, qui, à son tour, lui donna à jouer ses rôles de soubrettes, se garda bien d'amortir son jeu franc et décidé. C'était l'idéal de la servante-maîtresse. Il arriva que par contre-coup, après avoir reçu le ton de Molière, elle donna le ton à Regnard pour les servantes-maîtresses.

Aussi dans le prologue des Fdies amoureuses, Regnard a peint M'ie Beauval avec sa douceur proverbiale :

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