‹ Les comédiennes de MolièresChapitre 4 sur 7 · GENEVIÈVE BÉJART · texte numérisé non relu

GENEVIÈVE BÉJART

de Geneviève. La tradition a là-dessus force de loi ; les biographes n'ont pas confondu l'une avec l'autre. Molière seul était capable de cette aventure.

Deux ans après, le jeudi 27 novembre 1664, Geneviève Béjart se maria à son tour, elle avait eu ie temps d'essuyer ses larmes. Elle avait d'ailleurs en réserve un de ses amants, Léonard de Loménie, de la famille des secrétaires d'État. Il avait pour témoin M. de Courbiat, toujours de Limoges. Molière, qui était témoin de sa sœur, ne vit-il pas là dans ces deux personnages, qui n'étaient que de simples bourgeois gentilshommes , un des tableaux de sa fameuse comédie ?

Geneviève Béjart ne garda pas longtemps son premier mari, qui était devenu pompeusement le sieur de Ville-Aubrun, uu vrai nom de comédie. Elle convola en secondes noces pour épouser ce Jean- Baptiste Aubry, paveur ordinaire du roy, fils de ce Léonard Aubry qui avait secouru Molière dans l'entreprise de l'Illustre Théâtre ; ce mariage ne fit pas non plus long feu. La Grange parle ainsi de la mort de Geneviève : « Le troisième jour de juillet mil six cent soixante-quinze (1675) Mme Aubry mourut; l'on ne joua point le vendredy cinquième. » Morte le mercredi 3, Geneviève Béjart fut inhumée le lende-

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BIBLIOTHECA ^(taviensis

main au cimetière de Saint-Sulpice. Le registre mortuaire de cette paroisse contient l'acte que voici : « Le quatriesme jour de juillet 1675 a été faict le convoy, service et enterrement de Geneviève Béjart, aagée de quarante-quatre ans, femme de M. Aubry, paveur ordinaire du roy. »

Et ce paveur ordinaire du roy n'était rien moins qu'un poëte tragique, resté sur le pavé *. A force de voir des gens de théâtre, il s'était imaginé qu'on pouvait être Corneille à ses heures ; il ne fut pas même Campistron **.

Jal, chercheur obstiné des actes de baptême et des

* Ce paveur ordinaire du roy prit alors le titre de sieur des Carrières, ce qui fit dire, par les gens de théâtre, qu'il avait pris un nom à son gré.

** Aubry ne se décida qu'un peu tard à briguer les suffrages du public ; il avait cinquante-trois ans quand il donna sa première tragédie, Déméirius, représentée sur le théâtre Je la rue Guénégaud, le « vendredi, loc jour de juin 1689. » Le registre de la Comédie française pour l'année 1689 porte, à cette date, la mention suivante : « Dimcirius, tragédie nouvelle de M. Aubr%', première représenta- « tion au Simple, 509 1. » La feuille sur laquelle sont inscrites les dépenses faites pour la journée du 30 juin et les recettes du spectacle de ce jour porte : « Dèmitrius, ne et dernière fois pour Tauteur et U Cocu imaginaire, 526 livres. » C'était par égard pour l'ombre de Geneviève Béjart , qu'on avait joué onze fcis ce Dimitrius.

GENEVIÈVE BÉJART lOI

fantaisies du cœur, se demande comment il arriva que ce paveur, dont le cœur était tendre, s'éprit de Geneviève Béjart, femme encore, ou veuve déjà de M. de Ville-Aubrun, mais elle était jolie, bien qu'elle atteignît son quarantième printemps. Quoi qu'il en soit, le 19 décembre 1672, Jean-Baptiste Aubry, âgé de trente-six ans, selon la déclaration inscrite dans l'acte de son mariage, épousa à Saint-Germain l'Auxerrois la veuve de Léonard de Loménie, qu'il perdit le 3 juillet 1675. Il ne resta pas longtemps fidèle à la ménîSire de Geneviève ; deux ans ne s'étaient pas écoulés qu'il avait convolé à de nouvelles noces. On n'a pas trouvé l'acte de son mariage avec sa seconde femme; le 31 mai 1677, elle signa avec son mari l'acte des fiançailles et du mariage d'Armande- Grésinde Béjart, veuve de Molière, avec Isaac-François Guérin.

Geneviève Béjart n'était connue au théâtre que sous le nom de Marie Hervé, il y avait déjà trop de Béjart. Comme ses sœurs, c'était une de ces blondes rayonnantes qui illuminent leur chemin comme les comètes.

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ENNES DE MOLIîiKl-

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u Croisy n'était pas le premier venu ; c'était un gentilhomme de la Beauce qui, en montrant ses terres, disait comme Rabelais : c'est beau ce. On sait qu'alors dans les entr' actes de la guerre les gentilshommes ne dédaignaient pas de

* « Du Croisy », petit fief de la Beauce, où les sieurs Du Croisy faisaient, dit-on, figure de gentilshommes. Philibert Du Croisy fut un des camarades de Molière, qui l'estima assez grand comédien pour lui confier le rôle de Tartuffe. La Grange, sous la date de ié)9 : « Le sieur Du Croisy et sa femme entrèient dans la troupe comme acteurs nouveaux à Paris.» La femme était une comédienne de campagne, nommée Marie Claveau, et non Clavereau, comme l'appelle Soleirol. Leur fille, Marie-Angélique Gassot, épousa Paul Poisson. NicoUe Gassot Du Croissy prit le parti du théâtre comme son frère, et devint : Mlle de Bellerose. Jal.

jouer la comédie. Ce fut une mode, ce fut une bouffée. On appelait cela jeter son feu. Du Croisy, qui fut chef de troupe, était un des bons camarades de Molière. On peut dire qu'il créa les rôles à manteau. Ce fut lui aussi qui créa le rôle de Tartuffe, mais il ne le créa pas tout d'une pièce. C'est que ce rôle est un masque ; c'est que le caractère se cache ; c'est que le type a des physionomies sans nombre. J'ai vu ie Tartuffe joué par dix comédiens de marque, qui tous le jouaient bien avec leur tempérament, emportés par la vérité, sans trop s'inquiéter de la tradition. Mais, puisque Molière était content de Du Croisy, c'est que Du Croisy mit en scène et en œuvre l'idée de Molière.

Tartuffe est le rôle des grands comédiens.

Sa femme, sa sœur et sa fille furent des comédiennes : sa femme, sous le nom de M"'= Du Croisy; sa sœur, sous le nom de M^i'= de Bellerose, un vrai nom de théâtre primitif ; sa fille, sous le nom d'Angélique Du Croisy et sous le nom de M"^ Poisson.

M"" Du Croisy, la mère, resta, disent les historiens du théâtre, dans la troupe de Molière quoiqu'elle n'eût aucun talent et qu'elle déplut au public. Mais n'était-ce point assez ''de plaire à Molière?

Par malheur pour lui, c'étaient là des étoiles en

plein midi, quand le plein midi s'appelait M^^»^ Molière; les étoiles, quelque nombreuses qu'elles soient, n'ont jamais remplacé le soleil.

Dans l'Impromptu de Versailles, où Molière joue un marquis ridicule; Du Croisy, un poète; W^'^ Molière, une railleuse; M"'' Du Croisy représente « une peste doucereuse ». Il est probable qu'elle ne jouait pas les grands rôles chez Molière, puisqu'elle se contente de dire qu'elle n'a pas grand'chose à dire : " Mais avec cela, je ne répondrois pas de ne point manquer. »

Molière la peint ainsi, en s'adressant à elle dans cet Impromptu de Versailles :

« Pour vous, vous représentez une de ces personnes qui prêtent doucement des charités à tout le monde ; de ces femmes qui donnent toujours le petit coup de langue en passant, et seroient bien fâchées d'avoir souffert qu'on eût dit du bien du prochain. Je crois que vous ne vous acquitterez pas mal de ce rôle. »

Molière avait-il une arrière-pensée quand il faisait dire ensuite à la Du Croisy, parlant de Boursault : — Le portrait du peintre : — « Que ne laisse-t-il au repos nos maris, sans leur ouvrir les yeux et leur faire prendre garde à des choses dont ils ne s'avisent pas! »

Chaque comédienne du xvii^ siècle a eu son quatrain.

Voici celui de M"° Du Croisy :

Elle a la taille fort mignonne, Elle a beaucoup d'esprit, elle a de l'agrément, La bouche belle et bien de l'enjoùment, Mais de trop près sa vertu la talonne '.

Voici d'autres vers inspirés à un de ses adorateurs :

Vos vertus et vos beautés Mériteraient des couronnes.

On voit en vous les qualités De ces héroïques personnes Que tous les jours vous nous représentez.

On lit dans le registre de La Grange sous la date de 1659 : Le sieur du Croisy et sa femme entrèrent dans la troupe comme acteurs nouveaux. Il a créé vingt-deux rôles dans les pièces de Molière, car il était là au Dépit amoureux; il y était encore au Malade imaginaire. Vingt-deux rôles où ce merveilleux comédien montrait vingt-deux figures, toute la gamme des passions et du caractère. Mais, quoique ancien chef de troupe, il se reconnaissait l'écolier de Molière. Il ra-

' Varianit. — Mais de trop prés son papa la talonne.

contait comment Molière lui donnait des conseils sur le caractère de ses rôles ; par exemple, dans le poète de l'Impromptu de Versailles, Molière l'invitait « à marquer cette exactitude de prononciation qui appuie sur toutes les syllabes et ne laisse échapper aucune lettre de la plus sévère orthographe. » Un soir que Molière soupait avec Lulli, il dit au musicien — à moins que ce ne fût Lulli lui-même qui en donna la première idée — que tout comédien devait savoir la musique, c Molière avait imaginé, selon l'abbé Dubos, des notes pour marquer les tons qu'il devait prendre en récitant ses rôles. «

Maintenant, passons à la fille qui commence aussi la vie par le chapitre des enlèvements.

Nous donnerons d'abord, grâce à M. Campardon qui en a fait la découverte, cette curiosité des Archives nationales :

1666. — 12 janvier.

Requête de Du Croisy et de sa femme adressée au lieutenant criminel contre un individu qui avait enlevé Marie de Lécole, leur fille.

« A M. le lieutenant criminel :

« Supplient humblement Philibert Gassot, sieur Du Croisy, et Marie Claveau, sa femme, auparavant veuve

Nicolas de Lécole, sieur de Saint-Maurice, disant que, depuis sept à huit mois en çà le nommé Robert Pioger, fils de M^ Pioger, bailli de Conflans-Sainte- Honorine en qualité de procureur desdits constituans audit bailliage de Conflans et de ce que lesdits supplians ont une maison au village de Chennevières, distant dudit Conflans d'une demi-lieue, auroit eu l'entrée en ladite maison desdits supplians audit lieu de Chennevières , et pendant ce temps auroit recherché en mariage damoiselle Marie de Lécole, fille du premier lit de ladite Claveau, à quoi lesdits supplians n'auroient voulu condescendre sans le consentement du père dudit Robert Pioger. Et ayant icelui continué ses poursuites et recherché jusqu'en cette ville, lesdits supplians l'auroient prié par plusieurs fois de se retirer et de s'abstenir d'icelle. »

Icehdi et tcelle n'est-ce pas un joli titre de comédie ? Suivons : « Autrement qu'ils seroient contraints de se pourvoir par les voies de rigueur et de justice. Et nonobstant lesdites menaces, ce jourd'hui matin ledit Robert Pioger, prenant l'occasion de l'entrée qu'auroit faite en la maison desdits supplians sise rue Fromenteau, en cette ville, un paysan dudit village de Chennevières qui leur vouloit parler, auroit subtilement enlevé par un dessein prémédité entre lui et

ladite damoiselle Marie de Lécole, âgée de i8 ans, icelle damoiselle. Et la servante des supplians leur en ayant donné avis dans le lit où ils étoient encore, iceux se seroient écriés que l'on courût après pour essayer à les attraper, ce qui n'auroit pu être fait attendu qu'il étoit de grand matin. A cause de quoi et de ce que tel procédé ne peut passer que pour un rapt défendu par les lois et ordonnances, lesdits supplians requièrent leur être par vous sur ce pourvu. »

On enlevait toutes les filles de comédiens par amour pour la comédie — même la fille de Molière qui joua son jeu tout comme une simple mortelle.

« Ce considéré. Monsieur, il vous plaise permettre auxdits supplians de faire informer dudit enlèvement et rapt fait de ladite damoiselle par ledit Robert Pioger et pour lui être son procès fait et parfait selon la rigueur des ordonnances et ce pendant le faire prendre et amener par-devant vous en cas qu'ils le puissent trouver pour répondre et être ouï sur la présente requête, circonstances et dépendances et vous ferez

bien.

Signé : Du Croisy. »

« Permis d'informer et ce pendant d'amener pardevant nous sans scandale ledit Robert Pioger, attendu

le rapt mentionné en la présente requête. Fait le

12 janvier 1666.

Signé : Frérand. a

Et puisque nous sommes aux Archives nationales, donnons encore cette pièce, presque aussi curieuse, qui peint bien les mœurs du temps, ce bon temps, l'âge d'or des servantes de Molière, où toutes les servantes volent :

1673. — 23 février.

Plainte de Du Croisy contre une servante voleuse.

«L'an 1673, le jeudi 23e jour de février, sur les deux heures de relevée, nous Jean David, commissaire au Châtelet, mandé et requis qu'avons été, sommes transporté rue Saint-Honoré près le Palais- Royal en la maison où est demeurant Philibert Gassot, sieui Du Croisy, comédien ordinaire de Sa Majesté, où étant ledit sieur Du Croisy nous a fait plainte et dit qu'il y a environ trois mois que la damoiselle sa femme prit pour servante domestique Anne Cochon, fille, de la fidélité de laquelle André Cochon, son père, demeurant à Arblai, a répondu, sur quoi, lui plaignant et ladite damoiselle sa femme n'auroient eu aucun soupçon d'elle ; mais ils y ont été trompés, en

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