SCÈNE I
Blaisine, Narcisse.
Blaisine.
'ay esté longtemps chez Tapoticaire; enfin j'ai eu Tapostume scordial. Je me ) suis amusée une bonne pièce pensant que
\ Narcisse deust venir me retrouver; mais
il n'est pas venu. Ce doit estre quelque lourdaut ; mais si je le rencontre, je ne le yeux plus menasser, mais bien luy donner occasion de me suivre.
Narcisse. J'aj faict ce que mon maistre m'a commandé , et me suis tant arresté , que je n'ay esté assez à temps pour trouver Blaisine. Que le chancre vienne a lamour !
Blaisine. Ho ! le voicy.
Narcisse. Madame Blaisine, Dieu vous contante.
Blaisine. Grand mercy de ceste Madame; il ne falloit pas tant.
Narcisse. Je fay mon devoir.
Blaisine. Cela vient de vostre courtoisie, mais n'usons point de cerimonies entre nous. Dymoy un peu, que disois-tu d'amour?
Narcisse. Je disoy que , s'il est vrai ce que dit la chanson : Celuy-là n'est pas homme qui n'est point amoureux, que je veux estre amoureux pour devenir homme.
Blaisine. Te voilà si grand et si gros, et tu
Le Fidslle, Comédie. 377
n^es encore amoureux ! Par ma foy, tu meriterois cstre bien chastié à la barbe d'entre nous autres femmes; nous n'avions pas encore douze ans, que nous donnions du cul en terre , nous laissans cheoir à la renverse.
Narcisse. Je vous diray la vérité. Une fois il me print l'en vie de devenir amoureux, et ne sçavois comment. J'allaj m'en informer à un mien amy , lequel me dit qu'il falloit que je figurasse en mon esprit une femme fort belle et toute divine, affin que plus facilement elle me pleust ; puis me dit qu'il convenoit que je fusse tousjours après elle, que je la servisse continuellement, et que je ne ûsse jamais /^faose contre sa volonté. Gela me sembla un peu difficile à digérer, pour ce que, si je la voulois servir, il me faudroit laisser mon maistrc, et elle ne me donnant aucun salaire me feroit mourir de faim : car, encores que certaine sorte d'amoureux dise prendre nutriment de la vue de la dame aymée, je ne le croy pas, et suis asseuré ^ue. , s'ils ne mangeoient autre chose, ou ne humoient que la vue, qu'en huit jours le royaume d'Amour iroit au bourdel. Toutefois je m imaginay que je m'en contenterois, pourvu que j'en Qsse l'acquisition en deux jours; mais quand j'entendis que telle fois il faut servir dix, quinze, vingt ans, et que la recompense pour la plus part se convertissoit en larmes et souspirs, et à telle heure en une charge de gros bois , j'en perdy tellement la volonté, que depuis je n'eus jamais la hardiesse de penser a l'amour.
Blaisine. 0 sot! ceux qui font l'amour avec leurs semblables jouyssent vrayment et ne sont pas bastonnez. Je parle de noiis autres servans.
87B Larivet-.
parce crue, si un mary trouve sa femme en i^ate^ et deliDere Ja tuer, il craint la justice. La loy dlionneur est faicte pour les grands; mais le pauyre homme veut plustost le contraire de sa femme, avec le profit de la maison, que se mettre au hazardd'estre pendu ou envoyé aux gallères. Se donner donc du plaisir quand l'occasion se présente ne peut estre sinon une bonne amitié , et n^ ^ chose plus douce et plus suave qu*icelle.
Narcisse. Vous ne m'acertenez pas que cet amour est tant doux.
Bl Al SINE. Il est ainsi, et te Tacertène par la croix que voilà.
Narcisse. Si cela est vray, je suis amoureux.
Blaisine. Je sçay bien que tu le seras incontinent.
Narcisse. Qui a le temps ne doit attendre le temps, dit le proverbe.
Blaisine. Et de qui es-tu amoureux ?
Narcisse. De vous, mon bien, ma vie, ma douce espérance ! Je ne puis faire que je ne vous baise.
Blaisine. Présomptueux, présomptueux! Retire-loi d'ici, car, par ma conscience, je te mettray le doigt en Toeil. Je ne suis pas telle que tu pense ; j'ay mon honneur à garder. Va faire ta besongne, et me laisse en paix.
Narcisse. Si les douceurs amoureuses commencent par crever les yeux, que Cupidon voisc jau gibet, et Venus au bourdeau ! Dame Blaisine, ne vous faschëz pas contre moy , pource que je ne veux de vous sinon chose dlionneur et d'amour.
Blaisine. Non, non! ny amour ny honneur ,
Le FiDELitE, Comédie. 379
car jesçay bien que, passant d^une chose en autre^ on vient à la fin.
Narcisse. Donc vous voulez desajmer qui vousayme?
Blaisine. Je me veux garder de me rompre le col.
Narcisse. Voicy une trop grande cruauté. Blaisine. Jenemeveux pas mettre en ce hazard. Narcisse. Le droit veut que si je vous ayme vous m^aymiez aussi.
Blaisine. Tu voudrois que je te disse : Je t'ay-. me, pour après t'en aller vanter, ainsi qu'entre vous autres nommes avez accoustumé de faire ; tu te trompes.
Narcisse. Regardez! si j'en dis jamais aucun mot, que je n'aye jamais bien.
Blaisine. Si je pensois que tu fusses secret, peut- estre que je serois moins endurcie en mon opinion. Mais qui m'en peut assurer?
Narcisse. Moy, me taisant tousjours et devenu comme muet,
Ce dit, il va après elle pour l'embrasser ; elle le repousse,
Blaisine. Tu embrasses trop pour bien estraindre. Tu fais donc des tiennes ! Tu me semblés beaucoup pire que nous autres femmes, car, si on nous en donne un doigt, nous en voulons une palme. Arreste-toy, car tu me feras fascher. Narcisse fait des gestes sans parler, Fay tant de mines et de gestes que tu voudras, tu ne me tiendras pas pourtant, parce que je ne veux faire comme autrefois fit une femme semblable à moy, qui s'énamoura d'un serviteur comme toy, et luy donna advis qu'il se desgui-;
38o: Larivet.
sast en mendian, et allast frapper à la porte et^ demander Taumosne, et que lors elle descendroit en bas pour luy faire du bien. Après, je ne sçay comment la cnose en alla, Taumosne fut telle qu'elle lui fit enfiler le ventre ; quoy advenu, fut abandonnée de luy. Je ne veux pas qu W m'en face autant.
Narcisse. N^ayez point de pœur, car, par la teste d'un ciron ! je ne vous abandonneray jamais. Esprouvez-le un peu, tellement que TefiTet s'en ensuive, et puis, si Je vous abandonne, je suis content que vous plaignez de moy.
Blaisine. En ma conscience, voilà un beau trait ! Ne te semble-il rien de engrossir une femme?
Narcisse. Il me semble que c'est assez ; mais je dis ainsi pour vous esclaircu* du doute que vous avez.
Blaisine. Retire-toy, j'ensuis esclaircie. Je m'en vas en la maison ; garde-toy bien, autant que tu as chère ta vie, de t'approcher de celle porte pour demander l'aumosne, car malbeur pour toy!
Narcisse. 0 quel trait desolemnelle putain ! 11 te semble que soubz le voile dlionuesteté tu m'as sceu donner une belle assignation ! À la venté c'est le propre du sexe féminin nier en apparence ce qu'en effet il désire accorder. Or je suis esclairci que le vray dire nenny des femmes bonnestes est de ne prester l'oreille aux parolles des amoureux, et que les autres femmes ne disent nenny à autre occasion sinon pour faire paroistre d'estre pnnses par force, et non de leur bon gré. Mais, par mon asnc ! je t'attraperay. Jeté veux aller trouver en habit de gueux, me présenter k
Le FiiveLLE, Comédie. 38i
la porte, et demander Taumosne, car à tout le moins j^auray quelque morceau de pain.