‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 14 sur 158 · SCENE IIII · texte numérisé non relu

SCENE IIII

Mathieu^ frippicr; Fierahras,

Mathieu.

' ar ma foy, je ne vous eusse pas pensé si ; gaillard, et j*en suis bien aise.

I Fie r abras . Tu n'as rien oy : je vou- * drois que tu visses avec quelle gravité j'ay accoustumé me seoir entre les couronnes des roys, empereurs et autres princes et seigneurs , et avec quelle attention je suis escouté quand je discour ae la guerre , de la paix , de Testât d'un royaume, d'un empire ou d'une republicque.

Mathieu. Cestuy-cy ne. conte jamais que des miracles, et est si sot qu'il pense estre un autre Amadis de Gaule.

FiERABRAS. Parle haut, que je t'entende.

Mathieu. Je dy, mon capitaine, qu'estes encores pour finir vos jours parmy les rois, empereurs, princes et grands seigneurs , de mode que ne devriez vendre choses tant rares et précieuses.

FiERABRAS. Tu dis vray, car les beaux et riches hamois font tousjours regarder celuy qui en est maistre. Mais qu'en ay-je affaire, ayant acquis tel crédit et réputation pour avoir mis à fin tant d'entreprises etdemervemes, comme tout le inonde

Les Jaloux, Comédie. 45

sçait? Joint qne les baniois ne sont ceux qui avancent et poussent mes semblables près les sceptres et couronnes , ains c'est ceste-cy qui faict tout. "Va , cnquiers-tpy de moy en Allemagne , en Poloipie , en Russie , en Tartane, en Barbarie , en Asie, en Afrique, et surtout en Surie, Bavière et la Fouille, et tu en orras conter merveilles.

Mathieu. Ma foy, mon capitaine , il me faudroit trop de paires de souliers pour un tel voyage , et pense véritablement qu'estes, bomme pour faire estonner qui ne vous cognoistroit , comme les cba-buans font les autres oyseaux . Ha ! ha ! ha !

FiERABRAS. Il ne m'est bien séant me louer jnoy-mesme.

* Mathieu. C'est sagementfaict , car qui se loue s'embpue.

FiERABRAS. Bien te diray-je que, quelque part que j'aille , je suis tousjours suivy d'un chacun , qui , me monstrant au doigt , dict : Voicy ceiuy qui tint dernièrement contre tous les chevaliers de la cour.

Mathieu. Il n'est damné qui ne le croit.

IF1ERABRAS. C'est celuy qui, luytant en la présence du roy contre un bas Breton , le mit en tel point qu'il n'eut que faire de médecin.

Mathieu. Pemt estre, car il ne luy fit point de mal.

FiERABRAS. Je ne parle pasicy des joustes, de courses de lances...

Mathieu. Du champ d'Albiac, qpi luy faisbit faire ces merveilles.

FiERABRAS. Des toumob, de combattre k la barrière, de conduire des armées...

Mathieu. Oy, de putains.

46 Larivet.

FiERABRAS. De poser sentinelles, de deèagner tranchées, de faire Datteiies. . .

Mathieu. Maisplustostbaratteries.

FiERABRAS. Et sçavoir mieux qu'aucun chef ou conducteur quand il se faut adVancer oti reculler...

Mathieu. G*est-à*dire £adre la piaffe , et puis s^enfuir.

FiERABRAS. Et en tontes autres choses. Bref, je suis le capitaine Fierabras. Mais je ne trouye point bon que tu te tournes si souvent de Tautre costé, parlant àtoy-mesmes, quand tu te trouves en présence d'hommes honorables et illustres.

Mathieu. Monsieur mon capitaine , cognoissant devant qui je me trouve , je n^ose avoir k hardiesse arrester mes yeux dessus vous. C'est pourquoy je me tourne d'autre costé. Je disois que le mesme me fut hier racomté pr un autre Buleole, qui vous a veu à Venise, à Paincher...

FiERABRAS. Que veut dire Paincher? Qu'est-ce que Buleole ?

Mathieu. Paincher est une place en Venise^ comme pourriez dire Realte, ou la Banque, fort hantée d'un monde de chevaliers vos semblables, ainsi appellée , par-ce qu'on y vend le pain plus cher que la chair, et ny trouve on moins de ceste marchandise que de sablons à Estampes et de febves aux marets de ceste ville.

FiERABRAS. J'ay esté en tant d'endroits et ay hanté tant d'hommes , que je ne me souviens de la milliesme partie.

Mathieu. Gela est ordinaire à qui a le cerveau mal rassis. On appelle Buleoles certains chevaliers plus qu'errans, geans de nom, lesquels

Les Jaloux, Cohebie. 47

soBt demy-oyseaux et demy-conniis, espoayantans quasi de leur seule yoix les tonnerres : de manière que les sei^ens, de telle justice que Ton voudra, ne seroient estre plus braves qu*eux.

FiERABRAS. Doncques ceux icy doivent pour leurs prouesses estre renommez conune jadis les Mamelus du Caire, desquels, combien que la race en soit aujourd'huy esteinte, la mémoire vivra éternellement. Mais dy-moy , as^-tu jamais entendu pourquoy en Bretaigne on me nommoit le magnifique chevalier paste?

Mathieu. Je vous prie, contez-le-moy.

FiERABRAS. J'en suis content. Gecy advint parce que, quand j'entre en un faict d'armes, je tais un tel cnamaillis et dechiquetis des trouppes eBuemies comme les femmes ont accoustumé faire de formage , beurre , chair cuyte et autres choses, quand elles Teuilent faire des tourtes, tar^ les ou pastez.

Mathieu. Ha ! ha 1 ha ! ô quel bélier taint en cramoisi est cestuy-cy ! Mais que n'entrons-^nous, i90Dsieur le chevalier gasté?

FiERABRAS. Je dy pasté. Toutesfois, quand on diroit gasté, ce ne seroit péché contre le sainct Esprit, ayant esgard au dcgast que je fais de ceux qui se veuUent moquer de moy.

Mathieu. Ma foy, vous avez tousjours eu beaucoup d'affaires; mais que n'entrons-nous ?

FiERABRAS. J'atten un qui me doit apporter de l'argent et acheter tout ce que tu sçais.

Mathieu. Quoy ! le voulez-vous attendre icy ? S'il a affaire de vous, qu'il vous vienne chercher.

FiERABRAS. Tu dis vray. Va, je t'ayme.

48 Lakivey.

Page 1