‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 15 sur 158 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Gotard^ desffuisé en caguardier, porte Vincent

enveloppe en une couverture ; Fierabras^

Mathieu^ Vincent,

GOTARD.

fcclas ! mes bons seigneurs, je vous supjplie, pour Tamour de Dieu, me loger Jceste nuict. Je suis estranger, qui ne )sçay 011 aller.

FlERABRAS. D'où j;S-tU?

GoTARD. D'un village qu'on appelle Bourdes, assis au conté de Flandres.

FlERABRAS. Depuis quand en es-tu venu?

GoTARD. Tout à ceste heure; je sui^ encore chargé.

FlERABRAS. Hoo! tu dois donc sçavoir des nouvelles. Que dict-on,que faict-on en ce payslà?

GOTARB. Que scay-je? on dict beaucoup de bhoses. Le beurre y sera cher ceste année, et quiconque ira sans Cousteau il en perdra maint bon morceau ; Forge s'y vendra presque autant que le froment , à cause de la bière ; le marroquin sera à bon pris , et quant aux poix , febves , figues et raisins, on n'en tiendra pas grand conte. Après, on y faict comme icy des chausses, juppes, souliers, robbes et manteaux..

FlERABRAS. Ha ! ha ! ha ! je ne te demande pas cela, pauvre homme , mais bien que font les princes et autres seigneurs de ce pays-là.

Les JALOtJx, Comédie. 49

GûTAB^. Ils jouent, ils font grand chère, ils vont .mascarades, ils dansent toute nuict, chaeua se donne du plaisir.

FiERABRAS. Dict-on rien de la guerre ?

GoTARD. Il me sembla ayoir oy dire que le roy catholique a ne sçay quant milliers de corn- I»attans , dont des uns sont à pied, les autres à cheval. ^

FiERABRAS. Donc Ce qu'on dict par de ça est faux , que Sa Majesté et les Estats du Pays-Bas ont faict une bonne paix ensemble.

GoTARD. Cela est tout vxay, mais vous me demandez que je vous dise ce qu'on dict.

FiERABRAS. Or bien, laissons cela et me dy ce que tu sçais. Comme le peuple est-iî content de cestc paix ? Pense-on qu'elle durera ?

GoTARD. Je ne vous en sçaurois que dire. Autans disoient que ce sera une paix desmanchée, et les soldats desiroient que ce fust celle du moyne; mais pour n'avoir esté long-temps nourry entre telles gens, je n'entendois encortrop bien leurs vocables.

FiERABRAS. On en doit faire partout des feux de joye, des jbustes, tournois, comédies , et tirer de toutes parts force artilleries.

GoTARD. On y lire de trois ou quatre façons. On tire des pièces de canon , on tire l'argent des bources du peuple, on tire la l'ayne de dessus les espaules des simples gens, et tire l'on encores force bons verres de vin. qu'on e&voye à la vallée. FiERABRAS. 0 qu'il faitbeau veoir tanlde seigncui* d'estime et de dames de ndm ! Quelle superbe et magnifique chose, jugé-jeestre, ces amples saUes , chambres ornées par excellence , tant d ap

5o Laritbt.

parats plains de festes , d^alegresses , de magniûcences ! Mais dy moy, est- il vray qu'à ce rcnouy eau on met une armée en campagne contre le grand Seigneur?

GOTARD. Ces sens, que je tous disoi» estre au service du roi catnolique , seront les premiers, et le pape y envoyé encor ne sçay quant milliers dliommes k cheval.

FiERABRAS. Hommes d'armes, ou chevaux légers?

GoTARD. Je n'en sçaurois que dire, car je ne les ay pas pesez ; mais je pense qu'esfans Italiens, ils sont légers.

FiERABRAS. On ne pèse pas la chair des hommes, sot que tu es ! mais bien le courage, la hardiesse et la vaillance. Mais la seigneurie de Ve* nise et autres grands seigneurs et princes chrestiens, se joignent-ils point avec eux?

GoTARD. Je vous prie me faire entrer en vostre logis, et quand je seray déchargé (parce que je voy qu'estes desu-eux de choses nouveUes), je satisieray a vostre volonté.

FiERABRAS. Tu dîs vray, va! et , par mon Dieu, tu as raison.

Mathieu. Arreste, ne bouge.

GoTARD*^ Je n'ay que faire a yous.

FiERABRAS. Pourquoy dis-tu ainsi : Arreste ! ne bouge !

Mathieu. Que sçavez-vous qui il est, ne qu'il cherche? Je vous jure qu'il a la mine d'un larron et mauvais garnement. Ça, je veux veoir ce que tu portes en ce pacquet.

GoTARD. He! Monsiem-, ne me faictes point de tort.

Les Jalouk, Comédie. 5i

FiERABRAS. D'où te Tient ce soapçon ?

Mathieu. Il en a le visage. IladictaDe grande menterie : que le roy catholique a ne sçay quant mille combattants, joint qu^il n'est ferme en son propos. Puis je trouve estrange qu'il est si pauvrement abillé, veo qu'U porte tant de hardes en ce pacquet.

GoTARD. Patience , je m'en iray loger ailleurs.

FiERABRAS. Ponrquoy ne te verrons-nous pas ? Vien-ça, approche. Ou vas-tu? Mets bas cela.

GoTARD. Ah ! Messieurs, ne me faictes point de tort.

FiERABRAS. Mets bas cela , tedis-je, poltron.

GoTARD. Hé! Messieurs, hélas! est-ce ainsi qu'on traicte Jes estrangers, est-ce ainsi ?

FiERABRAS. Si tu ne te tais, je damasquineray les carreaux de ta cervelle.

GoTARD. Je suis demy-fol : que doy-je dire?

Mathieu. Qu'y a-il dedans ce pacquet ! Il est

Sus lyé de cordes qu'une balle de marchandises. ais ho, o! qu'est-ce-cy? C'est un mort!

FiERABRAS. Âins uu vif ; voyez, il se remue.

Mathieu.. Demeure; où veux-tu fuyr?

GoTARD. Que je suis malheureux !

Mathieu. Vous ay-je pas bien dict que c'estoit un meschant garçon ?

FiERABRAS. Dy moy, qui es tu? à quelle fin te fais-tu porter enveloppé là dedans ! Es-tu pas eduj k qui j'ay vendu mes chevaux ?

GoTARD. Comme lepourray-je plusayder?-

ViNCEWT. Oy, Monsie^ir, à vostre commandement.

FiERABRAS. Pourquoy t'es-ta faict lyer en cesle coaverture?

5a Lariyey.

GoTARD. Pleust à Dieu qu'il eust faict le sourd et le muet !

Vincent. Dictes-vous pourquoy je me suis faict lyer en cette couverture?

FiERÀBRAS. Oy, m'entends-tu pas?

GoTARD. J'ay pensé à quelque chose.

Mathieu. Demandez encor àcestui-cy pourquoT il le portoit.

CrOTARD. Voire, pource qu'il n'a point de langue ! Dictes, dictes-le, seigneur Vincent.

Vincent. Que je le dise! Gomment! es-tu fol?

GoTARD. Attendez, vous dictes vray. U ne l'ose dire, parce que toutes confessions sont préjudiciables : car, si une fois l'on sçavoit que par sa propre bouche il eust confessé avoir commis l'homicide, cela luy pourroit nuire, et je n'y pensois pas.

FiERABRAS. Quelle confession ? quel préjudice dis-tu? Pourquoy te tôumes-tu tant souvent de costé et d'autre?

GoTARD. Dieu nous veulle ayder par sa grâce ! Je vous prie. Monsieur, faire une œuvre de charité, permettant que Cestui-cy entre en vostre logis , mais tout à ceste heure, s'il vous plaist.

FiERABRAS. Je n'en feray rien : que veux-tu qu'il y face?

Mathieu. Quelle belle histoire sera-ce icy !

GOTARD. Monsieur, je suis contraint vous£sdre ceste requeste pour bien grande occasion, car il est en danger de mort ; oy, il est ainsi, je ne ments pas.

FiERABRAS. Ge sont brides à veaux ; je te dy que je n'en feray rien, et veux sçavoir qu'aviez envie de faire.

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' G'OTARD. Dictes-lay; puis qu'ainsi est, il me semble raisonnable.

Vincent. Vien ça!

Mathieu. Il y a icy de la meschanceté.

GoTARD. C'est tout un, qu'il vous loge ou ne TOUS loçe pas, à son commandement : que maudicte soit son ingratitude \ Et respondez a ce qu'il TOUS demande. L^avez-vous faict pour loger en sa maison, ou pourquoy ? Regardez-moy au Tisage, parlez?

Vincent. Afin de loger en sa maison.

GOTARD. Dieu en soit loué !

Fierabras. Comment ! pour loger en ma maison ? pourquoy faire ?

Vincent. Il parle à toy, Gotard.

GOTARD. Pour y côucner. Monsieur, parlez & moy : yoyez-vous pas qu'il est tant transporté de pœor, qu'il ne peut ouvrir la bouche. Et i dire yray, le cas est espouyantable. Maisie vous ad- TÎse, mon maistre, que, si voulez alléfa la guerre, qu'il vous faudroit bien un autre courage.

Fierabras. Que craint-il?

GOTARD. Ceux qui Vont contraint se cacher en ceste couverture, et moy de me desguiser en ces accoostrements. A ce que je voy, vous ne sçavez donc pas la querelle qu'il a eue, et que son ennemy est demeuré mort sur le pavé ?

Fierabras. Non, je n'en sçay rien.

Mathieu. Qui a esté tué?

GoTARD. Je vous diray tout, mais je vous prie n'en parler à personne.

Fierabras. N ayez doute.

Mathieu. Dy hardiment.

Gotard. Cestuy-cy, qui est mon maistre, al-

54 Larivey.

lant aujoardliui au Louyre, a rencontré un jeune homme, son ennemy, avec lequel, comme pouvez

Senser si jamais ayez eu querelle, il est entré en ispute.

FiERABRAS. Si jamais j^ay eu querelle ! moy, viel capitaine, moy qui en ay faict mourir à miV liers en combat singulier! ha! ha! ha! Voyez comme parle ceste beste !

Mathieu. C'est par ce qu'il ne vous cognoist.

GOTARD. Tant mieux donc. Or, estans entrez en dispute, ils vinrent après aux injures, et a la fin aux armes ; mais cestuy-cy n'eut si tost tiré son espée qu'il envoya par terre un quartier de la teste de son ennemy. Ce faict, et pensant n'avoir esté veu, s'en retourna en sa maison.

FiERABRAS. Donc, ce jeune homme-cy a faict un si beau coup?

GoTARD. Mon maistre, dictes, dictes-le, parlez franchement : j'ay teUe fiance en ce bon seigneur, qu'on hiy en pourroit encore dire d'avantage sans craindi^e que jamais il ne voulust ouvrir la bouche pour en parler.

FiERABRAS. Qui faict mieux cela que moy? Combien de douzaines de fois pensez-vous que ceste-cy ayt esté en faction, sans que jamais aucun Tayt sçeu?

Mathieu. Les tesmoins en estoient si loin qu'ils n'en peurent rien veoir.

Vincent. Quoy ! me fussé-je laissé tuer?

GoTARD. Vous pouvez voir si je dis vray, veu que lui-mesme le confesse.

FiERABRAS. Faut-il nyer une telle prouesse ? Touche là, compagnon, tu vaux trop.

Vincent. Je vous mercye, Monsieur; vous

Les Ja*loux, Comédie. 55

voyez en moy un homme qui quelquefois vous pourra montrer ce qu'il sçait faire.

FiERABRAS. Je te rends grâces : achève. '

GoTARD Le bruict de ceste mort vint jusques aux oreilles des parens, qui en advertirent la justice, par le commandement de laquelle nous vismes tout en un instant nostre maison environnée d*un commissaire et bien quarante sergens.

FiERABRAS. 0 quelle poltrone generation est ceste-là ! ces pourceaux ne vont jamais sinon'^par trouppes.

GoTARD. EscoHtez : il demeura plus mort que vif. Que doy-je faire, Gotard? (me dict-il.) Je ne sçaurois plus eschapper, si Dieu nem'ayde à ceste fois. Quoy voyant, Dieu m'inspira de le pouvoir ayder.

FiERABRAS. Je seray bien ayse d'entendre cela.

Gotard. Quand ceste alarme nous fut donnée, il y avoit devant notre huys un pauvre homme, enveloppé en ceste couverture, qui demandoit l'aamosne, lequel, pour la haste que nous avions quand nous vismes les sergens, nous enfermasmes dedans. Je le despouiUay de ses meschants haillons et m'en vesty , et, prenant sa couverture, j'enveloppay cestuy-cy dedans.

FiERABRAS. A quel effect?

Gotard. Affin que je ne fusse cogneu, et que je le peusse mettre hors du logis sans qu'il fust veu : espérant pouvoir trouver icy près quelque personne pitoyable et miséricordieuse qui me voulust loser jusques au lendemain, luy faisant croire {comme je vous ay dict) que j'estois estranger.

FiERABRAS. Ce ne fut pas mal advisé.

58 Lakivet.

pos et ma vie ; là gîst tout mon bien et contentement. Tu sçais que je t*ay promis ?

Richard. Ne vous souciez; faictes seulement qu'à mon retour je vous trouve au logis.

ÂLFONSE. N'ayes peur ({uc j'en bouge', ^ny que je dorme, encor qu'il soit plus de my-nuict.

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