‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 3 sur 158 · EUSTACHE · texte numérisé non relu

EUSTACHE

{oilà ce (jue j'en sçay, et que m'en a

[aprins ce gentilbonime qui est venu

avecques nous de Poictiers. Mais ,

quelle contenance vous ay-je veu faire

tandis que Gotard vous contoit je ne

ay quoyr

Vincent. Voy î rous en estes-vous aperceu? EusTACHE. J eusse esté bon aveugle. Et quoy ! on vous voyoit quasi tomber les larmes des yeux. Contez-moy , je vous prie ; que vous aviez , afin que, si je ne vous puis ayder en quelque chose, au moins que je me plaigne avec vous de vostre fortune.

Vincent. Excusez-moy, s'il vous plaist, car

10 Lariyet.

je ne ferois que vous donner ennuy par le récit de mes misères.

EusTAGHE. Ce sont paroles, etfaictes en cela tort à nostre amitié.

Vincent. C*eust esté pourtant le meilleur. Toutesfois, puis qu'il vous plaist , j'en suis content. Sachez donc que rien n'en a esté cause que l'amour et la jalousie.

EusTAGHE. De qui estes-vous amoureux ? d'où vous vient ceste jalousie?

Vincent. Je le vous diray. Il y a trois ou quatre moys que, me trouvant aux jeux des Italiens, où certes il y a du plaisir, j'adrcssay ma veue sur une jeune dame, belle par excellence.

EusTACHË. Comme a-elle nom?

Vincent. Magdelaine. Ainsi considérant ses Leautcz et bonnes grâces, lesquelles je'louois grandement en moy-mesme, j'en devins tellement amoureux, qu'il me semble estre impossible veoir créature plus accomplie en toutes perfections. Voyez si l'amour sçait dompter les hommes !

EUSTAGHE. Et bien! ^u en advint-il après?

Vincent. Il y a trois jours que, me venant de recréer avec elle , je fus rencontré par mon père,, qui se print à me aire : Vincent , ton compagnon me vint hier trouver pour me prier parler en sa faveur au sire Nicaise , et faire en sorte qu'il lui baille à femme sa fille Renée. Sur quoy, discourant en moy-mesme , je me suis advisé la demander pour toy, car il est tantost temps que tu te maries , si tu veux que je voye tes enfans grands.

EUSTAGHE. Je n'attendois que cela.

Vincent. Adjoustant que Nicaise ne l'accor-

Les Jaloux, Cohedie. h

deroît jamais a Âlfonse sans le scea et consentement du sire Zacharie» son père, quin'estoit encores de retour ; ainsi que , pour ne perdre temps, il en ayoit desjà parlé pour moy, et esperbit qu'il me la feroit donner, avec plus de dix. mille francs d'argent sec, sans les maisons , héritages, bagues et joyaux.

EusTACHE. Voilà la coustume des pires du jonrdTiny, car pourveu qu'ils marient richement leurs enfans, ce leur est assez.

Vincent. Quoy entendant , je demeuré si transporté qu^il ne fut jamais en ma puissance lai pouvoir respondre un seul mot , ny trouver

Suelque excuse qui ne fust au moins inconsierée et hors de propos , car la parole me mourut entre les dents. A raison de quoy, et neantmoins, voyant que je l'avois escoute, que je ne luy respondois rien, jugea par mon silence que j'en estois content. Que vous diray-je des peines , en • nuys, tourmens et passions que je souffrois lors ? Certes, n'eust esté 1 espérance que j'avois me retrouver le lendemain matin avecques Magdelaine, afin que, par la gayeté de ses douces mignardises elle m'amolist la ngueur de tels propos , j'estois pour devenir fol.

EusTACHE. Je ne m'en esbahy pas, car les amans ne peuvent endurer qu'on leur parle de les marier.

Vincent. Mais, helas ! comme j'esprouve véritable le proverbe qui dict que la fortune ne "rient jamais seule, et que, si elle se monstre ennemye de quelqu'un, qu'elle s'eflTorce entièrement le ruiner! Car je ne fus pas si tost arrivé en la rue où elle demeure , que je la vy sur le pas de son

la Lariyet.

hujs, devisant fort privement ayec un soldat, lequel (quand elle m^aperceut aprocher pour yeoir qui il estoit) elle le fit soudain entrer dedans, pais me ferma la porte au nez.

EusTAGHE. 0 femme ingrate et mescognoissanté !

Vincent. A ceste occasion, ne devez vous émerveiller si m'avez veu changer de couleur.

EuSTAGHE. Mon grand amj, j'ay cKer que m'avez descouvert vos amoureux accidens , sinon en ce que le discours que m'en avez faict me semble avoir plustost renouvelle vos playes que soulagé vos passions ; mais quel remède y pensez-vous donner?

ViNGENT. Je ne sçay , car, d'un costé , la volonté de mon père et la révérence que je luy doy, et, d'autre part, Tamour que je porte à ceste-cy et l'injure qu'elle m'a faicte , combattent tellement dedans moy, que je ne sçay quasi que je doy^aire.

EusTAGHE. Mais encores?

ViNGENT. Je n'ay autre espérance qu'aux ruses de GoUrd.

EusTAGHE. Quelle espérance vous donne-il ?

ViNGENT. Rien d'asseuré, sinon que, cognoissant qu'il sçait faire ce qu'il veut et qu'il m'a promis empescher ces nopces (combien que je n'y voye aucun moyen), j'en suis demeuré là.

EuSTAGHE. Et quant à vostre Magdelaine?

ViNGENT. 11 me conseille l'aller trouver pour luy reprocher son ingratitude et attendre ce qu'elle me dira.

EUSTAGHE. Peut-estre qu'il ne vous conseille pas mal. Or, je ne veux vous molester davantage. Monsieur mou amy, souvenez-vous que, si je puis

Les Jaloux, Comédie. i3

quelque chose pour vostre service, je suis i vostre commandement.

Vincent. Je vous mercye. Je ne vous espargnoraj s*il en est besoin.

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