SCÈNE II
Magdelaine, courtisane; Vincent.
Hagdelaine.
I iserable que je suis ! je crains bien fort
I que Vincent n*ayt prins en mauvaise
part ce que je fis Tautre jour, ou oe se
î le soit autrement interprété que n'a este
mon intention ; car depuis il ne s'est laissé veoir et ne m'a mandé de ses nouvelles, comme il avoit acconstumé. •
Vincent. 0 grand jugement de Dieu ! il semble que mon ame toute tremblante soit sur le point d'abandonner ce corps si tost que je me présente devant ceste-cy.
Magbelaine. Mais le voicy. 0 mon Vincent ! mon vainqueur ! je croy fermement que jamais le bien ne fîit tant désiré que j'ay (ô ma vie !) attendu vostre venue.
Vincent. Uelas! ces caresses tant affectées renouvellent mes douleurs et rengrègent mes playes.
Magdelaine. Que veut dire qu'estes ainsi resveur? à quoy pensez-vous ?
Vincent. Si je suis vostre Vincent et vostre vie. .
Magdelaine. Or sus, or sos^ obliez cela.
i4 Lauiv^bt.
Vincent. Gomment, aue j'oblie cela! O Mâgdelaine! Magdelaine! pleust à IHeu que mon amoup fdst mis en balance contre le yostre , ou que vous souffrissiez comme j'endure , ou qae je ne me resentisse du tort que m'ayez faict !
Magdelaine. Je sçay bien que vous voulez dire, «t, pour tous oster deceste opinion, je vous voulois envoyer quérir.
Vincent. Ce n^est de merveilles que vous, comme coulpable , sachez ce que je veux dire; mais la foy que j'avois en vous et Tamitié que je vous ai tousjours portée depuis que je vous cognois me meritoient ceste récompense.
Magdelaine. Ne vous tourmentez (mon ame), car je n'ay faict chose qui vous doive aigrir contre moy.
Vincent. Ce sont moqueries. Si vous n'estes en rien coulpable, pourquoy soupsonuez^vous ce dont je vous veux accuser ? Regardez que , non sans cause, vous avez faict la planche devant.
Magdelaine. Par ma conscience ! vous vous colerez contre moy à tort, car céluy que vous avez veu est un mien frère.
Vincent. Il est vray, c'est un sien frère : tout le monde est parent d'une putain. Or sus, vous avez raison, ayez, ayez-le, jouissez-en tout vostre soûl, je ne vous en empescheray pas. 0! que si jamais plus je me laisse ! . . .
Magdelaine. Voyez ! Escoutez, mon cœnr i je ne croiray jamais que cecy puisse avoir telle puissance sus vous que vous sépariez de mon amour. A ceste cause, je vous prie, par la serainété de ce front, par ces beaux yeux, nostes de ma liberté, et d'où sortent ces lumineux et ardan^^clairs qui
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me foudrojent,m'eDtretenanttousîours en un feu continuel, et par ceste belle boucue que je baise du plus chaud de mon affection, qu'il tous plaise m'escouter deux mots seulement.
Vincent. Dites, mais je tous admise que je croy plus Tefiect que les paroles.
Magdelaine. Ah ! mon espérance ! souffrez que j'obtienne de tous ceste grâce. C'est grand cas que tous estes si rcTesche qu'on ne tous peut plyer par amour ny par prières.
Vincent. Et cecy encore plus grand cas, Magdelaine, que, Toulant tousjours seconder tos apetis, tous obliez si tost les indignitez que m'aTez iaictes. Que s'il adTient que je m'en aperçoiTe, TOUS me Toulez, parTOS paroles embellies, offusquer les yeux de Tentenaement et me flaire croire le rebours de ce que je sçay bien.
Magdelaine. Vous croirez ce qu'il tous plaira ; mais, si me Toulez escouter, je tous feray confesser qu'à tort tous tous plaignez de moy .
ViiïCENT. Je Toy bien qu'il tous faut complaire : car tous Toulez tousjours aToir le droict.
Magdelaine. Escoutez-moy donc, s'il tous plaist : Mon père, comme je tous ay autresfois dict, estoit un fort riche marchant d'Angers, lequel. Tenant à mourir, laissa à deux enfans que nous sommes plusieurs biens et héritages, dont mon frère, comme aâsné, se saisit, en disposant d'iceux à sa Tolonté. Mais, pource qu'il estoit prodigue et grand despensier, ne cherchant qu'a soulier ses Tolontez, s'en donna si souTent par les joues, qu'en moins de rien il despendit et engagea le plus beau et le meilleur.
Vincent. Quelle ùible, quel conte est-ce cy ?
i6 Laritet.
Magdelaine. Quelque temps après, voyant en quelle nécessité sa despence desmesurée rayoit conduict , ayant honte de soj-mesmes et fasché de voir que ceux qui nous avoient presque rongez jusques aux os se mocquoient de luy, le regardant par dessus Tespaule, se desbaucha tellement, qu'ayant vendu le sui^plus qui restoit, s*en alla à la guerre , me laissant seule , abandonnée de tous moyens. Et c'est celuv k l'occasion duquel vous estes entré en ceste ialouzie.
Vincent. C'est bien rencontré, ô femme du diable!
Magdelaine. Escoutez, si vousm'aymez: Et pource que je ne voulois pas qu'il s'aperceust de l'amitié et privante que j'ay avec vous...
Vincent. NottezDien ceste autre vérité !
Magdelaine. Ny que je fusse moins qu'honneste , que eussé-je peu mieux faire , affin qu'il ne m'eust en quelque mauvaise opinion? joint que, vous voyant venir droict à nous, qui devisions de plusieurs choses, je m'asseurois que n'eussiez fûlly dire quelque mot joyeux en passant, ou me faire quelque je ne sçay quoy qui eust tout gasté.
Vincent. Que voulez-vous davantage ? je vous donne gagné.
Magdelaine. Ah! parmoname, c'est mon frère unique , lequel je n'avois veu il y a plos de trois ans. Mais vous me direz: Si vous ne m'avez faict cela pour autre occasion , voulez-vous tousjours suy vre ce mesme stil ? Vrayement, nenny ; combien que je ne sache encores comment faire, pource qu'iceluy, m'ayant trouvée jeune, fresche et délicate (comme vous voyez), est devenu jaloux de moy, laissant ordinairement son serviteur en
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la maâson , de mode qu'il ii*y peut entrer ame Tiyante quHl ne le sache. Parqnoy ie ne youdrois (o mon- sang !} que tous emeryemassiez si j*ay £sdct ce que j'ay fait , et mcsme si je yous semble encores un peu durette, d'icy à deux ou trois jours qu'il demeurera icy. .
Vincent. Je ne m'en emeryeille point , car c'est de vostre creu. Pensez-yous que je n'entende de quel pied yous marchez, combien que je ne sache encores comment faire? « Il est deyenu jaloux de moy, laissant ordinairement son seryiteur en la maison ! —^ Je ne youdrois pas (ô mon sang !) que yous esmery cillassiez », et tant d'autres beaux motz. Toutes ces niaiseries tendent à ceste fin que le bon Vincent soit chassé , et cestuy-cy bien receu. Àh! que maudite soit ma fortune , que je ne yous ay cogneue du commancernent, car jamais je n'eusse mis le pied où yous fussiez esté!
Magdelaine. M'amour, laissez cela. Trouyez moyen de me yenir yeoir, pouryeu qu'il ne le sasche , et yous cognoistrez comme je yous ayme de tout mon cœur.
Vincent. Pleust à Dieu que dissiez yray et sincèrement ! « Et yous cognoistrez comme je yous ayme de tout mon cœur. »
Magdelaine. Comment, chetiye que je suis! pensez-yous que la bouche parle autrement que le cœur?
Vincent. Puis-je croire que je ne sois doublement deceu, et que vous m'aymez ?
Magdelaine. Quoy! que je yous déçoive?
que je ne yous ayme? Ô yie de ma vie (helas !), ne
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dictes cela , car ces parolles me soi^ autalit de coups de dague en Testomac.
Vincent. S'il est ainsi, je vous ay donc (ô m'amour !) aymée à bon droit, et conune. . . .
Magdelaine. Taisez-Tous, le yoicy qui vient. S'il me dict rien , faictes que vos propos s'accordent aux miens.
Vincent. Vault-il pas mieux que je m'en aile?
Magdelaine. Non, n'ayez peur : ce n'est qu'un sot et un poltron.