SCÈNE I
Aureîian, Spinette, Gérard,
AURELIAN.
|oicy grand cas qu'elle est si long-temps ■ enpasmoison.
Spinette. Je doute bien d'elle ; qu'y \ pourroit-^n faire ?
AuRELlAN. Et quoy ! il n'est plus temps d'envoyer à ce soir au médecin : car il est trop tard. Spinette. Ny aussi d'aller quérir quelqu'un de ses parens ; mais bien pourrez-vous nous faire une faveur non petite.
AuRELiAN. Commaudez-moy.
Spinette. Puisqu'estes tant respectueux que ne voulez ce soir demeurer avec nous...
AuRELfAN. Cela ne me semble honneste, ny que ce soit bien faict.
Spinette. Allez-vous-en donc pour quelque
a8p Larivky.
pêii de temps avec vostre amy qui demeure icy près, affin aue , si ayons affaire de vostre secours en si grande nécessité, nous sçachions où vous trouver.. En effect, c'est affaire aux gens des champs et aux bestes de demeurer presque tonsjours au village ; vous voyez en quelle extrémité aucuns se trouvent quelquefois.
AuRELiAN. Quand les choses doivent advenii;, madame Spinette !
Spinette. Il est vray, car qui pense encores aux choses qui peuvent arriver se gouverne beaucoup mieux que ne font ceux qrn vivent au Jour la journée.
ÂURELIAN. Or sus, poiu- VOUS dire vray, il me fasche, plus que je ne sçanroy dire, de ceste pauvre jeune Dame et de sa mauvaise fortune. Et pour ce que mon désir est de vous faire service en ce qui me sera possible, je veux demeurer icy au* tant qu'il sera besoin ; et puis je m'en iray, comme vous avez pensé, demeurer avec Louys. Mais dietes-moy, croyez-vous que madame Constance ait entendu de Léonard seul, ou bien de Léonard et d'Ânthoine ensemble ?
Spinette. Elle a, comme je pense, entendu de tous les deux. Toutefois ce ne sera pas mal faict d'advertir Siret qu'il ne parle point d'Anthoine, au cas qu'elle eust ouy nommer Léonard seulement, et je le feray ainsi tout à ceste heure que je retourne veoir dame Constance.
Aurelian. Allez, car je ne demeureray guères k vous aller trouver. 0 Amour! combien de puissances ont tes forces sur les espiits des mortels, et combien divers sont les effets qui opèrent en nos cœurs ! Qui croiroit jamais que ces cnoses q^e
La Çonstarcb, Comédie. 981
je TOT et toudhe aTec la main fussent Trajes ? Où fust jamais tant d*amour et si grande et sincère ioy que celle ani s^est Tenè' en Constance et en Léonard? Qui jamais fist apparoir un plus grand signe de boieTolence entre deux amis, oue celu^ que Léonard a monstre à Constance et a Authoine ? Combien la Fortane a mal faict de ne laisser plus longuement le monde jo jr d^une si rare couple d^amis, affin que iceux, et avec eux ceste honorable Dame, serrissent d'exemple k tous hommes de bonté et d'amitié, et particulièrement à efiUK qui se trouvent enveloppez es liens d^Amour. Rien ne mepourroit estreplus doux uy plus cher que de passer ainsi les ans que j'ay encores à vivre, s'il plaisoit à la Fortune de ne m'oster si tost de ce monde.
Mais voicy Cerard qui vient deçà pour de compagnie aller a Troyes ; mais si tost cela ne se peut îaire, d'autant que pour quelques jours nous demeurerons ensemble avec Louys. Cerard, vous soyez le bien venu.
Gebard. Ay-je point trop demeuré?
AuRELiAN. Nenny, pource que je doute que TOUS «tmoy logerons ce soir avec Louys, à cause de ce qui est arrivé. Mais voicy je ne sçay qui. Gérard, tirons-nous à quartier, car je vous veux conter une des plus grandes choses qu*ouystes jamais.
Gérard. Allons où il vous plaira. ,
282 Lariv.et.
SGÈMË H.
Biaise^ Barbe^ Fidence.
Blaise.
arbe, combien y a-il que tu es de're- I tour ?
BArcBE. Je ne faisoy rien que d^entrer en la maison par 1 huys de derrière quand la maistresse s'est esvanouye.
Blaise. Et ou as-tu esté, qu'on ne t'a point veu ceiourdTiuy?
Barbe, â Troyes, quérir la fille de madame Spinelte.
. Blaise. Ou est-elle?
Barbe. ïcy près; elle arrivera tout à ceste heure. Mais dy moy, Biaise, que ferons-nous? Quel dessein sera le nostre ? Ou serons-nous jamais si bien?
Blaise. De grâce, ma sœur, ne m'afflige point d'avantage que je le suis. J'ay demeuré céans depuis ma tendre jeunesse jusques à maintenant, que mon espérance es toit que mon second mais- Ire, qui m'avoit promis (ce que je croy certainement qu'il eust faict) de me no unir et entretenir toute ma vie, m'a par la cruelle fortune esté esté. Et la maistresse, de laquelle nous pouvons espérer tout bien, est, comme je croy, malade jusques au mourir. Mais patience, tel est l'efiectdes espérances de ce monde. Quand l'homme croit estre venu jusques au bout de quelque sien désir, et se de-
Là CoN&TAifCE, Comédie. a83
voir reposer, la fortane vient , qui , en moins de rien, brouille et trouble toutes cnoses.
Barbe. Biaise, le désespoir ne sert à chose mielconque; chacun doit penser à ses affaires. Voicy l'autre, encores est-il assez jeune.' On dict ordinairement que bien souvent la mort d'un en acconmiode beaucoup;, mais maintenant voicy tout le contraire.
Blaise. II ne nous ^pouvoit adveniif pis, car tout bien nous est failly .
FlDENCE. Morsoptima rapit^ deterrimarelmquil. Beu me miserum I
Blaise. Peut estre que ces baveries vous sortirontde la cervelle ; mais que ferez vous, par vostre foy , monsieur Fîdence : Vous ne me repondez point ; je l'ay pensé : vous ferez ce que font certains personnagee qui, en guise de pèlerins, vont de pays en pays, lesquels, portans en leur main quelque bréviaire gras et tout usé, se contentent de sçavoir seulement dire : Ego sum quidem pauper peregrinus^ sans pouvoir dire autre chose.
Fidekge. Non sum apud me. Â Dieu, Biaise.
Barbe. Où est-il allé?
Blaise. Laisse-le entretenir ses pensées, car il en a occasion ; mais nous ferions mieux d'aller en la maison : nous sommes tousicy, et n'y a personne pour servir en ce qui sera nécessaire.
Barbe, Allons, voicy tout à point Aurelian avec nn autre homme.
284 Lariyet.
sgëne mi.
Gérard^ Aurelian^ Marguerite ^ fille de dame Spinette, tl Biaise
Gérard.
\ e ne sçay que dire, Âurelian mon amy ; Ij ai leu et ouy raconter infinies choses isemblables, mais je n'ay souvenance en \ avoir jamais ouy une si grande comme est ceste cy.
Aurelian. Qui est ceste jeune dame oui, suivie-de deux servantes, vient devers nous :
Gérard. Je ne la cognoy pas.
Marguerite. Je voy là je ne sçay qui. Est-ce point Léonard qui est de retour? Non, ce n'est pas luy. Dieu vous doint le bonsoir.
ÂURELIAN. Bonsoir et-bonne nuict.
Marguerite. Se peut faire que mes servantes ont oublié la maison. Dictes-moy, de grâce, est-ce icy le lieu de madame Constance?
Aurelian. Ouy , Madame. Ceste jeune pucelle ressemble tellement à madame Spinette qu^elle ne peut estre autre que sa fiUe.
Marguerite. Aussi suis -je, Monsieur.
Aurelian. Je suis marry de ce qu'ayant esté envoyée quérir pour vous recréer un petit et prendre quelque plaisir, vous n'aurez au contraii'e que tout ennuy et tristesse.
Marguerite. Pourquoy, s^il m^est permis vous le demander?
Aurelian. Il n'y a pas long-temps qu'un ser-
La Constance, Comédie. a85
TÎteur a apporté nouvelle que Léonard n*est plus en TÎe ; occasion pourquoy je vous laisse à penser en quel estât peut estre madame Constance : elle est esvaîiouye, estendue sur le lict, et vostre mère, avec lc<: autres dames qui sont à Tentour, u^ont oncoic.) [>cu tant faire qu'elle puisse reprendre ses
G' UARD. Voyez quelle bonne grâce a ceste jruij»' i^llc !
-S L R K L I AN . Ouy , vraymcnt. Voicy vostre mère fjiji soit dehors.