SCÈNE VU
L'Espagnol^ Aurelian^ Constance^ Léonard et Gérard, Elisabeth et le laquais^ sans parler.
L*ËSPAGNOL.
» on soir, la compagnie.
AuRELiAN. Bon soir et bon an.
L'Espagnol. Pourray-je bien dire I quatre mots au seigneur Léonard?
Constance. Dame Elisabeth, ne vous en allez pas. Non, Monsieur. Que lui voudriez-vous dire, sll est licite le demander?
L'Espagnol. J'ay grandement besoin de parler à luy.
Constance. Je suis marrye que cela ne se peut faire, pour ce qu'il n'est pas au pays.
L'Espagnol. Madame, qu'il ne vous soit grief me dire où il est, pour ce que nécessairement il faut que je parle à luy, fust^^il au bout du monde.
Là Constance, Comédie. 291
AxjRELiÂN. II faudroit aller un peu plus outre en volant.
Constance. De grâce, Aurelian, ostez-le moy d'îcv.
ÀURF,LIAN. Voicy grand cas que je me frappe tousjours en ceste pierre que je ne voudroy trouver. Je vous prie, mon gentilhomme, passer vostre chemin, puis qu'avez entendu que ne pouvez parler à Léonard.
L Espagnol. J'estoy venu icy expressemept pour vous ayder et vous dire des nouvelles, lesquelles neut-estre vous seront agréables; mais, puisqu'il ne vous plaist pas les entendre, je suis contant de m'en aller.
Constance. Ne trouvez estrange, seigneur, si ne vous respondons selon vostre courtoisie, pour autant que je suis la plus désolée et affligée femme qu'aucune autre qui fust jamais, qui est cause que penserez par adventure que me suis monstrée envers vous, ce que je ne désire, peu courtoise et mal apprinse.
L'Espagnol. Consolez- vous, Madame, si vous
estes attristée de la mort de vostre mary, pour ce
que je vous apporte de bonnes nouvelles de luy.
Aurelian. Dieu le vueille !
Constance. Vous m'apportez quant et quant
la vie.
L'Espagnol. Madame , que me voulez- vous donner ?
Constance. Je n'ay rien digne de vous.
Aurelian. C'estui-cy a eu le vent de je ne
sçay quoy LE
iSPAGNOL. Vous avez trop.
29^ Lariyet.
ÂURELIAN. 11 voudroit attrapper quelque chose des mains de ceste-cj.
Constance. Geste vie et ccste ame, qui ne sout mienues, exceptez, disposez de tout le reste.
L'ESPAGNOL. Si Léonard estoit mort , comme il vous semble, à qui penseriez -vous estre maintenant?
Constance. Luy vivant, je ne suis sienne sinon autant que sont les filles à leurs pères , et moy au cas pareil , iceluy estant mort.
L'Espagnol. Laquais, appelle ces deux gentilshommes qui ont apporté ces lettres de Bourgongne.
AuRELîAN. Je suis tout transporté et hors de moy.
t'EsPAGNOL. Madame Constance, combien que Tamoiir que je vous ay porté et porte infiniment n'ayt jamais par vous esté recogneu ni récompense....
ÂURELiAN. Quelle est ceste recompense?
L'Espagnol. Non seulement d'un seul regard, lorsque me voyant quasi mourir vous eussiez peu d'un seul clin-d'œil me donner la vie.
Constance. Helas! soustenez-moy, car je...
L'Espagnol. Voicy neantmoins que je vous donne vostre Léonard sain et sauve , lequel aujourd'huy vous avez pleuré pour mort !
Constance. 0 mon doux père et frère !
L'Espagnol. De grâce, Madame, avant que plus outre vous accostiez de luy, il ne vous déplaira pas ouyr comme il est tombé entre mes mains. Un gentilhomme bourguignon estant dès long-temps amy d'Anthoine, ayant entendu que
La Constance, Comédie. 298
Léonard Tavoit cherché en ces pays- là pour le tuer, Teut au devant un peu plus loin que Dijon, en s'en retournant, et le blessa un peu sur la teste. Voyant que tout estourdy et estonné du coup, sans se deffendre, il se laissa comme mort cheoir de son cheval , ce neantmoins Tayant fait relever par ses gens, le conduisit jusques au prochain village, pour mieux s'informer s'il estoit vraj qu'il cherchoit Ânthoine pour lui faire perdre la vie. Mais luy ayant esté certifié que Léonard est le plus honneste et honorable gentilhomme c^ui vive , et que, poussé d'un grand amour et incroyable bienvueillance, il cherchoit Anthoine, le fit penser, et sitost qu'il a esté entièrement guery, il est venu à Troyes ; et pour ce qu'il sçayt que j'ayme Anthoine sur toutes choses , m'en a Udct présent, afin qu'ayant entendu la vérité, j'en disposast à ma volonté. Moy, estant en ce lieu, ayant receu cest advertisseiiient, et par beaucoup d'indices cogneu estre véritable tout ce que Léonard dicl au Bourguignon, Je l'ay accepte comme firère et vous le rend , vous priant vouloir pafdonner au gentilhomme, puisque la grande affection qu'il avoit a Anthoine, et la fausse créance, lui a fiait commettre une si lourde faule.
Constance. 0 Léonard, mon très aymé et très désiré frère et père, vous soyez....
Léonard. Madame, Dieu vous face jouyr de tous vos bons désirs, comme il vous faict joyeuse de mon retour.
Constance. Maintenant, pour respondre à vous, seigneur, qui me faictes un si grand don , le gentilhomme qui vous a amené Léonard n'est seulement digne au pardon , mais que pour lé re-
294 Larivey.
compenser, Léonard et moy despendious les biens et la yie. Aussi que pourrions-nous jamais vous donner , encore qu'eussions en nostre puissance Tempire de tout le monde, qui fust suffisant pour vous recompenser d'un si grand bien comme est celuy que cejourd'huy nous faictes ?
L Espagnol. Geste vostrc bonne volonté me rend très satisfaict.
Léonard. Rien ne mancque pour nous rendre entièrement beureux, sinon celuy que vous avez tant d'années attendu et désire, mais en vain, et moy plus d'une fois cbercbé en plusieurs lieux au bazard de ma vie.
AuRËLiAN. Qui croiroit que cestui-cy fust d'une si grande amitié, le voyant d'un si constant courage, tant en l'ennemye que prospère fortune? Constance. Léonard, vous ne m'estes pas moins cber que ma propre vie et mon ame; occasion pourquoy , puis qu'il plaist à Dieu qu'An tboine vive éloigne de nous , et peut estre auprès de luy au ciel , je vous seray toujours à Tàdvenir telle que par le passé je vous ay esté par l'espace de dix ans entiers , et j'espère que me serez de mesme , et où je avois deUberé, s'il eust esté vray ce que on croyoit de vous , de m'encloistrer en un monastère ; mais vous ayant recouvré , vous , dis-je, qui estes le soutien de ma vie, je remercie la bonté de Dieu de toute cbose, et qu il permette user avec vous le reste de mes jours comme j'ay faictjusques à présent.
L'Espagnol. Quel plus grand tesmoignage sçauroy-je demander?
AuRELiAN. Il est vray d'un costé , et de Tau* ti^e impossible.
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Constance. Et pour ce que , où auriez la yolonté que je vous tinsse la promesse que je tous ay faicte estant le terme de dix ans passez , je ne sçauroy justement tous le l'efuser, je vous prie, par la foy et loyauté qui est en vous , laquelle surpasse celle de tous les hommes qui ont esté et seront jamais , qu'il vous plaise ne vouloir maintenant de moy ce qui est vostre , et que justement je ne vous puis refuser.
L'Espagnol. Madame , nous ne sommes icy poiu" vouloir sçavoir quelque chose de vos affaires.
Léonard. Parlons d'autres choses. C'est l'ordinaire , madame Constance , de ceux qui ayment leurs femmes comme je vous ayme sur toutes choses du monde , retournant d'un loingtain pays , de apporter quelque je ne sçay quoy de nouveau, qui leur puisse donner quelque contentement, soit des bagues , des draps , tant de soye que de layne, ou quelque chose de pris. A ceste cause. Madame, qu aymeriez-vous bien que je vous eusse apporté de Lyon , d'où vient une partie de toutes les gentillesses du monde ?
AuRELiAN. Je voudroy, d'un costé, m'en aller pour n'estre veu de Léonard, et de l'autre, pour ne faire des cérémonies....
Léonard. Vous estes longue en vos pensées.
ÂURBLIAN. Je seray bien ayse de veoir la fin de ceste histoire.
Constance. Vous ayant recouvré, il n'y a
.chose au monde, excepté une seule, que pour
l'obtenir je voulusse employer une seule parolle.
Léonard. Et ceste une, quelle est-elle?
agS L4RIVKY.
Constance. . J^ vous prie, allons en la- maison, pour ce que je n'ayme pas babiller en la me, et parler de ces choses , joint aussi que tous et ces autres gentilshommes devez estre lasseE.
Léonard. Allons; passez devant, je vous suivray. .
L'Espagnol. Allons donc; puisque vous le trouvez bon , je marcheray le premier,, sans simonie , je veux dire cérémonie.