‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 87 sur 158 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Béatrice^ serrante de Victoire ; BaSille, servante de Virginie.

Béatrice.

'y vas, je prendray toute peine de le

I trouver au plustost. En somme, tous les

^ proverbes sont vrays : la femme est une

^ chose mobile de nature. Ce docteur

Fentendoit fort bien.

Babille. Beatrice/où vas-tu?

Béatrice. Chercher une sorcière pour ma maistresse, qui meurt en Tamour du seigneur Fortuné.

Babille. Et que veut-elle de ceste femme?

Béatrice. Qu'elle fasse des sorcelleyes qui le contraignent à Taymer. Et toy, où te laisses-tu aller à ceste heure ainsi seule ? Sers-tu encores Virginie?

Babille. Ouy, je suis tousjoursà son service, et vas tout maintenant chercher le seigneur Fidelle pour le supplier de sa part qu'il la vienne trouver, pour ce qu'elle désire luy dire deux ou trois mots.

Béatrice. Et quoy! les damoiselles deviennent-elles amoureuses?

Babille. Elle est amoureuse de telle façon, qu'elle ne fait autre chose que se plaindre et souspirer; et ce cruel la repaist de belles paroUes et se mocque d'elle.

Béatrice. Tu ne t'en dois esmerveiller , car

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c'est une usance commune de courir après ce qui s'enfuit, et de fuir ce qui poursuit. Madame Victoire, ma maistresse, en fait de mesme : elle a jme le seigneur Fortuné, qui ne se soucie point d'elle, et fuit le seigneur Fidielle, qui Tadore.

Babille. Elle fait un grand mal; toutes les deux deyroientaymer, tenir conte desoy-mesme, chercher son plaisir, et enfin estre dame des amoureux, sans se rendre seryes et sentir une telle passion qu'elle soit contrainte d'ayoir recours aux sorcelleries pour acquérir leurs grâces ; par ainsi, elle yiendroit à conseryer son honneur. Pensestu pas qu'elle n'ait encores du regret de son temps perdu? Ouy,ouy. Ses cheyeux, qui ores semblent estre de fin or, deyiendront d'argent; ses temples s'ayalleront, ses joues deyiendront plattes et ridées, son nez s'allongera , sa bouche grandira , ses lèyres deyiendront pasles , son estomach se fera creu«:, et ses testons yerdelets qu'elle porte sur son sein deyiendront mois et flestris. Alors, les grâces du ciel lui manqueront, comme aussi la fayeur des personnes. Adonc, s'apperceyant de son erreur, eue plaindra son temps consommé en Tain, et se lamentera jusques à la mort d'ayoir perdu les plaisirs de plusieurs pour jouyr d'un seul.

Béatrice. Cela est tout certain, carie repentir des femmes ne naist sinon au temps que le repentir ne sert plus de rien. Je te dy, ma chère sœur, que c'est chose fort périlleuse n'en aymer qu'un seul ; aussi dit-on qu'un ne fait nombre.

Babille. Et quelle autre chose nous donne plus de plaisir au gonst sinon la yarieté des yiandes? Benistes soient ces femmes qui sont de

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si tendre complexion et de si douce nature que, ne pouvant souffrir yeoir mourir les hommes pour leur amour , se lussent saigner par leurs argumens et raisons, ce que j ay tousjours fait , et te puis dire que je n'ay pas perdu mon temps.

Béatrice. Babille, m'amye, situ n'as perdu ton temps, je n'ay pas despendu le mien en vain. l'ay este jeune et belle, combien que tu me voyes nn peu changée maintenant , et croy qu'en mes jeunes jours j'ay eu auelque peu de bon temps. l'ay couru beaucoup ae pays, practiqué et hanté ayec diverses personnes, et ayencores ayméquel- €[u'un; neantmoins, je n'ay lamais senty aucune

Î>assion pour estre abandonnée : car, pour te dire a vente, aussitost que j'estois laissée d'un amoureux, aussitost j^en trouvois deux ou trois, et ainsi me donnois du plaisir. Mais sçay-tu ce que je croy?

Babille. Nenny.

Béatrice. Que les travaux de nos maistresses naissent de leur peu de jugement, et de ne sçavoir se résoudre incontinent et tout en un coup.

Babille. Je n'en doute pas, pour ce que ces ^damoiselles tiennent leur gravité, et ont quasi honte que nous autres, qui manions toutes leurs ordures, sçachions qu'elles sont autant subjettes au plain et au renouvellement de la lune que nous autres, et neantmoins veuUent faire l'honneste ; et si nous leur disons quelque petit mot d'amour , elles nous crient et nous menassent de nous faire mourir, et ne s'apperçoivent pas que, ne se voulans fier à une seule servante, est cause que toutes les autres de la maison les descouvrent, ce qui advient pour ce que, pleines de despitf

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s'accordans ensemble, eUes les espienttant qu'elles les prennent sur le fait, et puis en tiennent leurs cootes de tous costez.

Béatrice. Je te jure par ceste benoiste ame de ma mère qu'oncques de ma yie je n'eus plus grande rage que celle qui me consommoit lors- [ue madame Victoire ne se youloit fier en moy. .eTespiaj tant et si souvent, qu^une nuit je Ja surpiins au lict couchée ayec le sei^eur Fidelle, tellement qu'incontinent après qu'il fut party, je me retoumay devers elle en colère , lui disant : Est-ce là la foy que vous gardez à vostre mary ? est-ce là l'honneur que vous luy faictes? Je luy veux descouvrir le tout. Je ne veux plus demeurer avec ceste charge de conscience, ny endurer qu'on puisse jamais dire que j^en sois consentante, mn, non, ne le pensez pas; je le veux faire sçavoir à tous vos parens. De façon que la

Êauvre dame, toute estonnée , en souspirant et les irmes luy tombant des yeux , commença me prier, supplier et conjurer que je n'en dist mot, et enfin, tantost par un petit présent, et maintenant par un autre, m'induisit à estre le premier instrument de l'affaire , tellement que je suis maintenant sa maistresse, et m'appartient le commander.

Babille. Il n'est besoin en dire davantage. Les proverbes sont vraiz : A qui tu dis ton secret, tu donnes ta liberté ; et qui se trouve sans liberté vit en une serve aspreté.

Béatrice. Il estvray. 0! comme elles jouyroient des plaisirs du monde si elles se sçavoient résoudre incontinent ! Mais comme elles se voyent aymées , se repaissent de certaines fleurettes qui

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s^empaantissent en peu de jours ; elles prenuetit plaisir d'entretenir leurs amoureux d*esperance, et ce afin d'estre tousiours servies. Elles tiennent à grand honneur qu on dise : Un tel seigneur se pasme pour Tamour d'une telle, et cest autre gentilhomme meurt et brusle pour une telle dame ; et infinies autres font tant les succréeset s'esloigneut tant de leurs conclusions, que les pauvres amans, désireux de venir au point, servent assiduèment et deviennent importuns, car les espérances qu'on leur a données les rendent tels , qu'aujourdluiy par un et demain par un autre, avec longueur de temps, elles viennent à estre descouvertes à tous. Apres, quand elles se voient entrées en soupçon des voisms, des parents et du mary, et s'apperçoivent avoir à ceste occasion perdu grande partie de leur liberté , alors elles entrent en rage et en desespoir ; alors prennent resolution de faire tout mal ; alors , et deussent-elles mourir , elles veullent complaire à leurs amans sans avoir esgard nv au lieu , ny au temps , ny à la raison , ny à Inonnesteté, pour ce qu'il leur semble se venger, ne se souciant d'autre chose, pourveu qu'elles prennent leur plaisir. Et de là proviennent toutes tes ruines qu'on void tous les jours. Et bien \ que dis-tu de toutes ces choses ?

Babille. Tu parles en habille femme; mais adjoustes-y encores ceste autre, que , quand elles craignent que leur miary leur fasse perdre la vie, elles rejettent toutes leurs fautes sur leurs amans, et leur reprochent, disans : Vous avez descouvert nos affaires ; pour vous complaire j'en recevray la mort en recompense. Mon mary a sçeu le tout : il veut me tuer. Je sçay bien qu on luy a apporté

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du poison. G^est à vous à y pourvoir ; ma vie est vostre ; si vous m'aymez, retirez-znoy de ce danger. Et par ainsi esguillonent tant leurs amans, que souvent Jes pauvres marys sont massacrez sans avoir failly. Car, si elfes prenoient incontinent resolution, les affaires se passeroient secrettement, et leur jouyssance seroit étemelle. N*est-ce pas assez qu'un nomme serve un mois?

Béatrice. Huit jours, et c'est encores trop, car cest amour qui ne se cognoist qu'en une ser maine ne se cognoistra pas encores en cent ans. En mon esgard, quand un jeune homme me plaist, je me resouz en deux jours.

Babille. La foy est la plus belle chose du monde ; il n'y faut tant de façons ny de conjurations ; c'est assez qu on dise : J'ayme. Ma chère sœur, il faut croire que qui ne croit mérite qu'on ne croye point en hiy.

Béatrice. Laissons tout cela. Combien as-tu d^amoureux?

Babille. Laisse-moy aller.

Béatrice. Respond-moy.

Babille. Je m'en retrouve sans , en la malheure , car je ne te le veux pas dire , tant j'ay honte.

Béatrice. J'ay un estallon d'ordinaire et encores deux autres amoiureux.

Babille. Bon prou te fasse! je me recommande.

Béatrice. Va en paix, et te souvien qu'une femme sans amant est comme une vigne sans pesseau. Mais voicy mon doux René.

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SGËNE VII.

Béatrice^ René, M. Josse,

Béatrice.

on bien, que fait -on ?

Remé. Hé ! Béatrice ! si j'estois ton

bien, tu consollerois souvent mon ame

^ et toj aussi en satisfaisant à mon désir.

M. JossE. Ipsissima est^ c'est elle-mesme. 0 meretricule ! je veux ouyr ces colloques, pour ce que, par aventure, par là j'entendray aysement quelque chose.

Béatrice. Ha, petit ingrat ! quand t'ay-ie jamais refusé chose que tu m'ayes demandée? Ne sçays-tu pas que moy, pour estre servante, ne te puis complaire à toute heure ? Mais puis qu'à prc- *^°t j'ay un peu de loisir de parler avec toy , fay que d'icy â une heure tu te trouves à Taccoustumée cy autour de la maison , et je te monstreray comme à tort tu te plains de moy. Mais déguisetoy et change d'accoustrement, pour ce qu'il fait clair de lune, car lu pourrois estre cogneu.

M. JosSE. Si je ne me deçoy, ceci fera l'occasion que je pourroy jouyr de mes désirs.

René. Va, car je te viendray retrouver sans faute ; fay que la porte soit ouverte.

Béatrice. • Cela sera fait. Je me recommande.

René. Va à la bonne heure! Par ma foy, Béatrice ! si tu veux -jouyr d'un tel homme que moi, il te coustera chèrement, et si ne me don-

336 Lâriyet.

neras rien du tien, car tu desroberas celuy de tes maistres. Atten-moy tant que tu voudras, ta n^es pas pour me veoir si tost.

M. JossE. 0 quel Trason! ô quel miles gloriosus ! Je le prens en mauvaise part, pour ce qu'il se peut dire utroque modo.

René. Je me suis monstre jaloux de ceste-cj pour la mettre en appétit; mais si elle veut contenter sa volonté , il faudra qu'elle despende. En deux ans que je Fay en ma puissance , je ne me suis jamais saonllé : j'espère me paistre de plus délicate viande. Tout aussitost que mon maistre laissa son amoureuse, ou, pour mieux dire, à l'heure mesme, m'en vint l'occasion. Je veux entrer en possession, car je commettroy une trop grande faute de perdre un si bon morceau.

M. JossE. 0 meschant! o furcifer! o cornufex! Dro carnifex , à l'antique.

René. Je veux aller en la maison pour le trouver.

M. Josse. Gomme avec un vent prospère, les cieux soufflant les larges et amples voiles de ce mien négoce amoureux, pour enfin me faire surgir au tranquii et désiré port de la grâce de ma très aymée Victoire, ainsy, selon mon désir, m'est arrive ce que je ne pouvois mieux désirer. J'ay entendu le stratagème du serviteur et de la servante ; et pour ce que René a dit qu'il ne vouloit aucunement l'aller retrouver, je veux me desguiser et aller veoir cette Béatrice, laquelle, pensant que je sois René, m'ouvrira la porte, et moy, pour ce que amor non fît nisi coitus gratia, avec ma loquence et éloquence, la flescbiray k mes désirs, lesquels , ô cieux ! je vous prie prosperement se*

Le Fidelle, Comédie. 337 couder, pour ce que je me dispose à un tel jour donner à mes escolliers campos et licence de se joîier, fermer mon escolle et célébrer, singuMs annls^ la mémoire d'un si grand bénéfice.

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