‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 86 sur 158 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Victoire^ amoureuse; FideUe.

Victoire.

I nûserable Victoire! puis qu*ores, par j une yieille accoustumance, tu es con- [ trainte de te présenter à ces fenestres , > desquelles tu avois si souvent accoustumé veoir ton doux Fortuné , jadis Tesprit de Ion ame , et maintenant la mort de ceste tienne misérable vie !

FiDELLE. 0 amour! effet vrayement insatiable, passion qui te haulse d'autant plus que plus on cherche de t^abaisser et mettre à fond ! Tu devrois ores estre saoule de tourmenter un misérable amant tel que je suis.

Victoire. Sera-il possible que cet ingrat Fortuné ne prenne pitié de ma langueur et ne cherche à majmer, cognoissant que sans sa grâce

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mon ame peu à peu s^en va exhallant en sonspirs et distillant en pleurs !

FiOELLE. Ces tristes et dolens accens, ces moites et amères larmes et ces miens ardans isouspirs, auront-ils si peu de puissance, qu^estans duys etveuz par elle, ne destrampent au moins la glace qui environne son coeur !

ViCTOtRE. La souvenance de nos embrassemens passez, le redoublement des baisers à la départie, les paroUes souvent interrompues, et non les longs souspirs , et les chaudes et- les humides larmes qui, coulans de nos yeux , ont esté recueillies de nos amoureuses lèvres, devroient renouveller ceste douceur en luy , et Tenflammer entièrement d'un nouveau désir.

FiDELLE. Helas ! j'ay tousjours possédé sa grâce avec une fort grande crainte de la perdre : car, ne pouvant un bien infiny estre de longue durée, Tamitié que desmesurement elle meportoit n^estoit qu^un vray présage de ma soudaine et infinie ruine. Mais voicy la crœlle que j'ayme plus que mon cœur et mon ame , celle par laquelle toute autre chose me deplaist, fors que le mourir.

Victoire. Voicy le perturbateur de ma paix , voicy celuy que j'ay en horreur plus que Tinfirmité , et en hayne plus que la mort.

FiDELLÊ. Moy misérable ! qui enfin, à la façon du moucheron amy de la chandeUe , suis contraint courir à ma mort.

Victoire. Je veux veoirsi îcpourray trouver quelques occasions de Tabanaonner, et excuser mon peu d'amitié par son défaut simulé , de façon qu'il n'ait plus de hardiesse de se trouver ja-

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mais devant moy. A Dieu, seigneur Fidelle.

Fidelle. Dieu vous fasse la plus contente femme de tout le monde , comme il luy a pieu TOUS faire la plus belle, et Amour vous rende plus douce envers moj, ou la mort m'oste de tant de peines , car je vy trop misérablement en cet estât !

Victoire. Voicy un grand cas , que tousjours vous plaignez de moy, qui ne vons ay offensé , si ce n'est en vous ayant trop cordiallement aymé. Je croy que le faites pour trouver subjet de m'abandouner , et que la passion que demonstrez en vos yeux (chose propre à vous autres , trop avides de vostre houneur) naist à Toccasion de quelque autre dame , qui me fait davantage asseurer que ne m'aymez pas.

Fidelle. Si amour ne m'affligeoit plus pour vous que pour une autre, je serois heureux; mais il est nien raisonnable que, si m'aymez par feintise, vous me déceviez à bon escient , car, vous n'estant mienne , et moy estant vostre, le pouvez faire.

Victoire. Vous me picquez.

Fidelle. Je ne vous picque point, je defien ma cause , et me plains de ce qui est raisonnable, car vous m* estes plus cruelle que n'est pas un tygre.

Victoire. Les grandes courtoisies dontj'ay usé envers vous meritent-elles à ceste heure que m''ayez en si mauvaise opinion ? Je n'attendoy cela de vous, ingrat que vous estes.

Fidelle. Innnies m'ont esté les courtoisies que m^avez faites, mais elles ont est^ semences de douleur, et, les ayant achetées au prix de mes

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larmes, je ne vous en doy aucunement estre obligé, et tontesfois je suis content de tOus en estre tousjours redevable.

Victoire . PourquQjr donc vous plaindezvous?

FiDELLE. Je ne me plains pas , mais je lamente ma triste fortune , qui me prive de vostre amour.

Victoire. Je vous ay trop aymé et vous ayme encores , et suis pour vous aymer éternellement : qu'ainsi m'aymassiez-vous !

Fidelle. Doncques tant de tourmens que j'*ay soufferts pour vous ne vous ont encores asseurée de mon amour? Je suis en mauvais predicament avec vous , et atten vainement vostre pitié , s'il faut que je meure pour vous asseurer de ma foy.

Victoire. Si vous m'eussiez aymé , vous ne fussiez party contre ma volonté. Ne vous dy-je pas que le commencement de vostre esloignement seroit la fin de ma vie ?

Fidelle. Vous me le distes.

Victoire. Pourquoy donc partistes-vous?

Vous me monstrastes bien que ne m aymiez guères, ou au moins que ne vous souciez pas beaucoup que je mourust pour vous.

FinELLE. Je party pour donner tel ordre à mes affaires , qu'aucun accident ne peust à l'avenir me destoumer de ma servitude encommencée. Vous en fustes contente, et partant ne deviez en estre fascbée.

Victoire. Puisque je n'avoy peu empescher vostre partement , je monstray enfin m'en contenter et n'en estre marrie ; mais je priay Dieu qu'il me delivrast d'un si douloureux pense-

Le Fidelle, Comédie. Saj

ment , afin que Je n'eosse à mourir désespérée.

Fidelle. Injuste fut la prière, puis que ce fut la prière de ma mort^

Victoire. Elle fut juste, puis que vous n'aviez soucy de ma lâe.

Fidelle. Sçachez, dame Victoire', que, la douleur et rire ostent souvent à autruy l'usage de la droite raison.

Victoire. Souvenez-vous, seigneur Fidelle, que peu de raison a de se plaindre celuy qui est cause de son tourment.

Fidelle. Doncques il faut que je meure desaymé de vous et sans vostre grâce?

Victoire . Âins de vivre tousjours en ma pensée.

Fidelle. D'où vient donc que ne voulez plus que je sois avecques vous?

Victoire. De la promesse que j'ay faite à Dieu de ne plus pécher.

Fidelle. Si fuy avez promis cela , pourquoy luy manquez-vous et voulez estre homicide, non seulement de moy, qui me suis transformé en vous, mais de vous-mesme, que je porte vive en mon cœur. Vous semble-il qise cela ne soit point péché?

Victoire. Ce seroit péché si ce que vous dites estoit vray ; mais ce sont parolles trouvées par vous autres hommes pour rendre beau et pitoyable Yostre parler, et non que ce soit aucune chose en effet; vous feignez aymer pour donner une fin à un seul vostre désir, et quand n'arrivez à ce but où vous tendez , que tant vous souhaitez et qui est la cause du service qae nous faites , ne vous souciez d'autre chose, ce qui me semble une très grande discourtoisie.

3a8^ Lariyet.

Ficelle. Celuy ne peut estre appelé discourtois qui , pour estre tousjours serf, se donne soym^me ; et par là se cognoist que nous, misérables, aymons beaucoup plus sincèrement. Mais piiis qu'il est difficile gaigner son seigneur à plaider, il me faut avoir patience.

Victoire. Vous me faites en mesme temps desplaisir et compassion, desplaisir pour ce que ne voulez croire cpie je vous ayme, et compassion pour le tourment que dites que vous endurez. Dieu sçait que si je sçavois comme vous en délivrer, je le ferois volontiers!

FiDELLE. Faites que je sois aveoques vous, car par ce moyen vous vous despouillerez de peine et de doute tout ensemble.

Victoire. Puisque, pour vous asseurer de mon amour, il ne reste que cela , je veux vous satisfaire. Partant, revenez à ce soir.

Fidelle. Je vous mercie de toute Taffectionde mon cœur; je reviendray.

Victoire. Je me recommande.

Fidelle. Ores que je devrois d'une telle espérance, ains d'une si certaine promesse, prendre vigueur, je sens mon ame se charger d'une douleur mortelle. C'est grand chose , que je tremble en l'allégresse et crain que soubs le miel ne soit caché le poison. Dieu vueille que ces craintes soient vaines, et que bientost je puisse jouyr de ma douce Victoire!

Le Fidelle, Comédie. Sag

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