‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 89 sur 158 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

M. Josée seul , desguisé en serviteur.

1 me semble (cela soit dit sans philastie [et vaine gloire) que je suis très DÎen en I cest habit, par ce que non seulement je Spourray tromper Béatrice, mais encores entrer en la maison, et me jetter au champ fleuri des grâces de ma très précieuse amante et amiable Victoire, cueillir le fruit très désiré et très mérité de mon amour. Cependant qu'adonc je sentiray entre ses précieuses perles bégayer ses paroi lettes dulciuscules, je ne desireray ouyr les concerts et accords harmonieux des sphères célestes , lesquels , comme on dit, attendrissent les substances aJbstraictes des esprits bienheureux ; tandis qu'elle

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m^embrassera doucement et me donnera large tribut, et encores plus grand nombre de mellifluz baisers que Catulle n'en desiroit de sa Lesbie, j'estimeray, ô Jupiter! ma douceur beaucoup plus grande que n^est pas la tienne lors que tu bois et savoures le nectar qui t'est versé par Ganimède. Mais, heimihi/ je y ois Fidelle. S il m'apperçoit, peruj je sais ruiné. Que doy-je faire ?

SGËNE II.

Fidelle, Narcisse, serviteur; et M. Josse.

Fidelle.

arcisse, sors. Que fais-tu?

Narcisse. Je pren Tespée et la cappe.

Fidelle. Je t'atten icy dehors. M. Josse. Je veux entrer en ce sepulchral charnier, auquel estant, je pourray, sans estre veu, veoir si Fidelle entrera en la maison de Victoire, et peut-estre entendray-je encor quelque propos. Fidelle. Voicy grand cas que je ne me puis resjouyr; je vas pour embrasser Victoire, ei je me sens un certain defaillement de cœur, comme èi j^estois empoisonné ou si j'allois.à la mort, et me semble que ces heures s'en sont fuies en un moment, et beaucoup plus tost que je n'eusse voulu : chose certes bien estrange et contraire à Un amant. Je ne sçay d'où cela procède.

Narcisse Hé! Monsieur, ces vostres amoureuses passions vous pressent trop ; vous devriez aymer par jeu et procurer lajouyssance, comme

34^ Larivey.

on dit ; mais vous faictes le contraire, vous aymez à bon escient et jouissez en mocquerie. Allez joyeusement; de qnoy craignez - vous ? Voicy llieure par vous tant désirée, en lacmelle co-

ânoistrez combien vous estes aymé de yostre ame.

FiOELLE. Helas! ces siennes glacées démonstrations me tiennent en un tel espouvantement , que je crains tousjours. Je prie Dieu m^oster de ceste si grande passion, et faire que je la trouve autant amoureuse que ma servitude le mérite.

Narcisse. Allez, Monsieur, allez allègrement et ayez bonne espérance , car souvent Topinion conduit les choses à leur fin, non qu^elle puisse altérer la vérité , mais parce qu'eUe régit et gouverne nostre entendement.

FiDELLE. Tout le corps me tremble. Vien-t'en avec moy jusque là, car ta compagnie ettes propos me donnent grande consolation.

Narcisse. Vous estes désormais proche de la maison ; il n'est pas mauvais que je me retire.

FiDELLE. Caches-toy icy derrière jusques à ce que je sois entré, et puis tu t'en iras.

Narcisse. Aussi feray-je.

Fidelle siffle; Victoire se présente à la fenestre, jette une lettre, puis se retire.

Fi DELLE . Helas ! quelle nouveauté est ceste-cy ?

Fidelle lit la lettre à la clarté de la lampe qiU brusloit au cymetière, dont la teneur s*ensuyt :

tc Ma mauf^aise fortune m'a fait arriver chose qui me seroit Beaucoup meilleur n'avoir jamais esté née. Je suis marrie de ne pouvoir tenir pro^ messe, mais beaucoup plus fasckée que la com^' modité de vous veoir m'est ostée. Partant^ si

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nCaymez, ne venez jamais plus par deçà, pour ce que seriez cause de ma ruine. )>

FiDELLE. Ha ! cfaetif qae je suis! Helas ! comme soudainement ma crainte s'est convertie en desespoir! Enfin, je suis tombé au plus profond des misères , de façon qu'autre remède ne me reste désormais que la mort.

Narcisse. Monsieur, que tous est-il amvé? pourquoy vous plaignez-vous?

FiDELLE. Ly, et tu verras le bon recueil et les faveurs que je reçoy de Victoire. Ha! très ingrat Amour ! est-ce la recompense que tant de fois tu m'as offerte? Fortune! ô Fortune! tu me fais ores cognoistre à mes despens qu'entre les mberablcs, celuy se peut vrayement dire beureux qui moins t'a esté amy, par ce que s'il advient que tu le prennes à desdain, ne Payant pas enrichy, tu ne le peux apauvrir. A ceste cause, iceluy, ne pouvant penser à ce qu'il n'a jamais cogneu en sa vie ny en sa mort, se peut dire beureux.

Narcisse. Je suis tout estonné.

FiDELLE. Il n'est pas possible que ceste-cy né soit amoureuse de quelque autre, pour ce que, si elle m'aymoit, elle ne me fuyroit pas et ne me* tromperoit, comme elle fait ordinairement, par ses Caulses démonstrations.

Narcisse. Monsieur, ne vous laissez vaincre au desespoir, pour ce que je mettroy les mains au feu qu'eue vous est très fidelle et vous ayme de tout son cœur. Voulez-vous que tant de sermens qu'elle vous a faits de vous avmer ayent esté faux , et que tant de larmes qu eUe a respanduës pour vostre amour ayent esté feintes?

FiDSLLB. Je croy encores pis, poiu* ce que je

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sçaj fort bien aae jusques aiix larmes elles s^estu-

^ent à dissimuler.

Narcisse. Les. larmes es yeux d'une femme cachent mille meschancetez, et les font par ardfice tomber quand et comme il leur plaist.

FiDELi£. Yoy donc maintenant si j'y doy adjouster foy.

Narcisse. C'est le propre a ceux qui ayraent de tousjours douter^ - qui me fait penser que ce n'est grand mirade si tous arrestez et croyez encores au pire. 11 me semble qu'avez tort de croire qu'une damoiselle de si bel esprit puisse commettre un acte deshonneste.

FiDELLE. Je ne sç^y ce que j'en doy croire. Je sçay bien qu'il est force que cest&Ksy soit amoureuse de quelqu'un, mais m'en yengeray ou je mourray en la peine.

Narcisse. Vous pourrez vous tromper. Partant, ne courrez à. la vengeance qu'auparavant ne cognoissiez lennemy.

FiDELLE. Je m'en esclairdray bien tost. Demeure icy, cache-toy, espie bien si tu verras entrer ou s(Mtir quelqu'un de la maison de Victoire. Va après, tasche à le cognoistre, et^ s'il parle, pren garde à entendre ce qu'il dit ^ et n'y faux pas.

Narcisse. Laissez-m'en le soin ; je me veux cacher çy derrière.

Jf . Josse hausse la teste pour sertir du charnier ou monument , et^ voyant Narcisse aller en ceUe part, se retire et dit :

M. Josse. Dieu perde toas ceux qui passent par icy!

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SCÊNÉ MI.

Méduse^ Viictoire j Béatrice , Narcisse,

Elles. sortent toutes les trois de lamaisoh, vestues en aecoustrement de sen^antes^ portons des chandelles- allumées s et Narcisse^ estant à quartier, void et oyt tout et parle à soy-mesme,

Eeatrige. S'en puissent-rils aller à k maie heure ! Or il n'y- a plus. p«:^onne ; on ne void ame yiyaAte.-

Medose. Geste premièi-e heure de la nuict est fort propre à eontraindre les esprits.

Victoire. Allons donc! . .

Narcisse. Quel diahle sont ces femmes? Que Tont-elles faire ayec ces chandelles allumées? O quel rang de yaches !

Béatrice. M.adame, prenez bien garde à yous , car, si quelqu'un nous yoy oit, il nous pourroit ruiner^

Victoire. Il croiroit que nous fussions de ces deyotes^ et qu'allons faire quelques prières.

Mebuse. Allon» au cymetière , et n'ayez point de doute, car nous feindrons dire nos patenostres.

Narcisse. Au cymetière ! Par le corps de ma harhe ! ce sont des sorcières.

Victoire. Dame Méduse, yous estes ma yie.

Narcisse. Le chancre yousyienne, ribaudes, asnesses de bastonnades!

Béatrice. Dame Méduse, despechez-yous , il: ne faut pas perdre^de temps.

Méduse. Ayes patience, si tu yeux.

346 Laritet.

Narcisse. Et qui est ce misérable qu'elles yeuUent tounnenter? Si amour fait faire de ces traits, je incague tous les amoureux qui se pubseut trouver.

Méduse. Geste eau et cestehnille sont conjurez au nom des esprits qui sont escrits sur la figure ; reàte d*j mettre le nom de vostre amoureux, et puis le contraindre et le conjurer. Gomme a-il nom?

Victoire. Fortuné.

Narcisse. 0 vert et bleu! cestuy est le rival de mon maistre, et ceste-là est sa chère Victoire. Je la cognois. Que maudites soyez-vous! '

Méduse. Vostre nom est escrit en la poictrine et le sien au front. Regardez.

Victoire. Je voy bien. Poursuivez.

Méduse. Or je veux commencer la conjuration.

Béatrice. Despeschez-vpus k la bonne heure.

Méduse. Je te conjure et adjture, image de cire, par le second ventre de Venus, çpi a enfanté Gupidon, dieu d'amour, que tu sois efficace au nom de Fortuné ; je te conjure, Fortuné, par tous tes membres, teste, yeux, nez, boucne, oreilles, mains, pieds, poictnne,cœur,fbye, poulmons, râtelle, roignons, veines, boyaux, nerfs, entrailles, os, mouëUes et tout ce qui est en toy, qu'à ceste heure et soudainement tu t'enflammes en l'amour de Victoire de telle sorte que, sans elle, tu né puisses jamais prendre repos, ny veillant, ny dormant, ny mandant, ny beuvant, ny autre chose faisant , et que jamais sa mémoire ne sorte hors de ton entendement ny de ton cœur ,

Le Fidelle, Comédie. 34;

mais soit tousjours de toy désirée sur toate autre dame; et tout ainsi comme ceste ima^e s'eschauffe à la clarté de ces chandelles , ainsi ton cœur s'eschauffe à la clarté de ses beaux yeux, tellemeut que tu n'ayes jamais de repos jusques à ce que tu te joignes à elle et faces sa volonté. Amen. Fiat j fiât, fiai.

Narcisse. J'ay clairement le tout entendu. 0 mon pauvre maistre ! ô meschante femme, digne du feu! Travailie-toy, Fidelle, ayme, sert,c[espend, met ta vie en danger pour luy complaire , et tu saigneras sa grâce. . . ouy, ouy, autant que ton tou ! Que le feu descende du ciel et brusle toutes telles fenmies qui sont au monde !

Victoire. Vous avez aschevé, et ne vient pas pourtant .. Que voulez- vous dire ?

Méduse. Je n'ay encores fait. Prenez garde si le verrez venir.

Narcisse. O perfide! ingrate! ribaude! assasâne! vilaine! meschante! traitresse et enragée ! si ce n*estoit que je reserve ceste vengeance a mon maisti-e , je voudroy, dès maintenant, t'esventrer de mes mains.

Méduse. Je te oing de lliuille d'une lumière vierge, qui est efficace, au nom de Fortuné , et par ainsi je te signe et marque en son nom , au nom de Venus, d Amour et de ses flesches. Amen.

Victoire. Est-ce fait?

Méduse. Non, Madame. Attendez un peu : il la &ut escliaufier, la picquer et contraindre les esprits escrits au dessus , et puis ce sera fait.

Narcisse. Hé! au'il ne t'ennuie pas d'attendre, mulle espagnolie! Que le diable te puisse ester la rage avec une fourche à fumier!

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Victoire. Despescbez-vous, je vous prie.

Mbduse. Je vous conjure, ô démons qui estes cscrits sur ceste image , à sçavoir Nettabor, Tcntator, Vigilator, ^omniator, Âstarot, Berligae, BufFon, Amachon, Suchon, Sustain, Âsmodeos!

Narcisse. 0 ! qui vous puisse porter en un précipice !

Méduse. Je vous conjure, ministres de Satban, par l'espouvantable vertu d'Amour, par la très grande puissance de Venus, par Tare, par les traits, par le bandeau et par les aisles de son enfant, par les allégresses et par les douleurs, par les baiues et par les amitiez, par les larmes et par les souspirs, par les ris et par les désirs des femmes amoureuses, qu'alliez tout à ceste heure troaver Fortuné, et que ne cessiez de le contraindre et tourmenter jusques à ce qu'il vienne icy. Faictes-luy un lict de douleurs et un chevet d'espines, de sorte qu'il ne prenne jamais repos jusques à ce qu'il ait fait la volonté de Victoire. Amen,

Victoire. Avez-vousfait?

Méduse. Il ne faut plus que picquer l'aiguille à Tendroit du cœur, car tant plus elle entrera avant, tant plus luy fera sentir de passion. Voulez-vous que je la picque bien avant?

Victoire. Tant qu'il vous semblera estre assez.

Béatrice. Tant qu'il en crève.

Méduse. Si je traverse le cœur, je le tueray.

Victoire. Retirez-la.

Béatrice. Mettez-la toute dedans.

Méduse. S'il n'a quelque grand empeschement, comme il pourra avoir, il viendra véritablement. Mettons-Iuy le feu aux pieds, et reschauf-

Le Fid£lle, Comédie. 349

fons les os de ces mofts qui sonticy enterrez. Jetiez les chandelles en ce monument.

Victoire. Pensez-vous qu*il me viendra trouver?

Méduse. Ouy, je le croy. Il est vray qu'il faut que...

Cependant M, Josae sort du charnier auec les chandelles au poing, et en criant espouvente les femmes et Narcisse, parquoy tous s'enfuyent^ appelant Dieu â leur ayde.

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