ACTE II, SCÈNE IV
Il n'est pas nécessaire non plus d'élever cette enfant au septième ciel. Votre pitié, monsieur, nous vous en dispensons ! Dans ce village , les jeunes filles se marient parfaitement bien. A la vérité, nous sommes privés ici (et le beau malheur ! ) d'une jeunesse efféminée, corrompue, pommadée , ayant sans cesse le cigare à la bouche, et Tinsolence aussi; partagée entre la foiuéantise, le commérage et la fatuité; taillée enfin sur le patron de celle que j'ai vue venir s'étaler chaque jour, avec ses poses de mattre de ballet, à la Puerta del Sot. De cette marchandise, nous n'en tenons pas. Mais nous avons des jeunes gens honnêtes, possédant une fortune et une éducation solides, pleins de respect et toujours prêts à s'incliner devant les cheveux blancs. Aux femmes ils ne prodiguent ni les vains compliments ni l'outrage; ils leur accordent l'estime. Ils ignorent les caprices extravagants du luxe et de la mode, et, pour se vêtir, leur seule conseillère est la modestie. Ce ne sont pas des puits de science, mais ils savent se conduire en bravos gens; ils savent gouverner leur maison, donner le bon exemple à leurs fils, leur faire aimer et chérir la vertu ; — cette vertu qu'ils savent aussi pratiquer ! Isabelle, mon Dieu ! ne s'attend pas à autre chose ; elle ne se laisse point éblouir par de folles illusions. EUe a un fiancé qu'elle adore , son cœur bat tout entier pour lui. C'est là ma plus grande joie, et j'espère bien qu'il ne se passera pas quinze jours sans que nous célébrions une noce en ces lieux. Alors il y aura grand dîner, joyeus(*s fanfares et danse, et,
Vaprès-dioée, du (*hocolat, de la limonade et de Torgeat.
LE BARON
Cette façon de penser a lieu de me surprendre.
DON PÈDRE
Pour ma part , monsieur, c'est la vôtre qui m*é-
bahit. (Imitant le ton grave et emphatique du baron.) You-
driez-vous , par hasard , faire de ma nièce l'épouse d'un vicomte ou d'un amiral ?
LR BARON.
Ce que je veux, c'est qu'on la rende heureuse.
DON PÈDRE
Eh bien, s'il en est ainsi, laissez-la en paix.
LE BARON
Mais peut-être le destin hii réserve-t-il un sort meilleur ?
DON PÈDRE
Se voir mariée à l'homme de son choix , et dans son propre village, voilà le meilleur sort.
LE BARON
Je supposais qu'en cette occasion sa mère devait avoir voix au chapitre, et droit à l'obéissance.
DON PÈDRE
Sa mère est une pauvre paysanne qui ne connaît pas plus le monde qu'un enfant à la mamelle. Mais j'en fais mon affaire. La convertir et la tirer d'erreur est chose aisée; et, en dépit de son ignorance, dans quelques heures d'ici elle saura de quel côté se trouve le trompeur.