‹ Les ComédiesChapitre 29 sur 405 · ACTE lî, SCÈNE ï · texte numérisé non relu

ACTE lî, SCÈNE ï

dage du mari et de son satellite^ Maintenant, d'après mon opinion, lorsque le cher époux a ainsi le cerveau à moitié détraqué par ces maudites caresses, le procès du brouillon de valet est bientôt fait; car les femmes n'y vont pas par quatre chemins. Déjà on le 'qualifie de fourbe, de menteur, lui, le pauvre mouchard ! Puis on le traite de raisonneur, de fainéant , de gâche-tout; on y ajoute enfin une légère dose d'ivrognerie, mêlée d'un peu de filouterie. A chaque imprécation de la femme , le brave homme de mari dît : y4men!.,. Il faut y passer alors... Madaihe atteint toutes ses visées, et... Je connais mon métier!

DON ROQUE

Mais, Munoz, pour Tamour du ciel!...

MUÂOZ.

Puisque je vous répète que je ne le puis pas, c*est que je ne le puis pas. Inutile donc de me tourmenter! il n'y a plus à parlementer là-dessus. I^s vieux chiens ne se laissent pas amadouer, mon maitre !

DON ROQUE

Tiens, Mufioz, prends une corde...

MU^OZ

Pourquoi faire?

DON ROQUE

Va^ pends-moi!

Oh ! monsieur, il n'est besoin ni de cordes ni de poisons, lorsqu'à soixante et dix ans on épouse une jeune fille aux yeux noirs.

Mi LK VlKrLLARD ET LA JEUNE FILLE.

DON ROQUE

Tu reviens toujours à l'assaut avec ton âge !

Mt5'0Z.

Et vous, avec vos demandes de conseils.

DON ROQUE

Mais c'est toi-même qui m'as conseillé , tout fraîchement encore , au sujet de l'événement d'hier au soir ; et tu na'as dit. . .

Mu5ioz.

Si j'ai dit quelque chose, je m'en repens bien.

DON ROQUE

Écoute, Mufioz, sur ma foi de chrétien, tu de\îens une véritable plaie. Quel atroce caractère!

MUSOZ.

Mais je vous en fais juge, monsieur, quels sont mes crimes? Est-ce moi, par hasard, qui ai présidé au mariage? Ai-je donné mon consentement, moi, pour faire venir en ces lieux votre hôte et votre sœur, et ce coquin de Ginès, et cette servante qui m'ôte mes déjeuners de la bouche? Il faut que ce soit moi qui paye les pots cassés, moi qui n*y suis pour rien. A-t-on jamais vu?..,

DON ROQUE

Approche ici, mon garçon. Qui te dit que ce soit de ta faute? Seulement j'ai lieu de me plaindre du peu de bonne volonté déployé par toi dans la tâche confiée à tes soins. C'est tout simple : je savais qu'ils allaient rester ensemble à la maison, et je compre* nais... Est-ce que le chien n'a pas aboyé?

Ar.TE II, SCftNK î. 47

MU^OZ

Non, monsieur, il n'a pas aboy<^; il ne songe même pas à aboyer.

DON ROQUE

Je pensais donc que le moyen le plus sage était d'observer avec attention...

MUfiOZ.

Pardon , monsieur, mais je me rappelle fort bien qu'il y a dix mois à peine vous me disiez : « Mujloz , ah ! voici d'heureux temps. Je suis veuf enfin ! Adieu les soucis, les querelles du ménage. » Oh! il n'y a que dix mois, et pas un jour de plus ; ma mé«* moire n'est point si courte. Maintenant, mon maître, vous voilà remarié de nouveau , et de nouveau harcelé par mille tracas. Pour avoir oublié le passé , on est torturé et sans cesse sur le qui-vive dans le présent : « Allons , Munoz ; allons , qu'en dis-tu ? Voyons, un bon conseil, un bon moyen!... » Et I pourquoi? pour défaire ce qui est fait?... C'est sans remède. N'avez-vous pas contracté mariage? Eh bien ! que celui qui vous a mis dedans vous en tire !

DON ROQUE

Mais , M uQOz , je ne te demande pas de nous démarier; au contraire.

MU^OZ

Ah! cela ne vous va pas? Bravo! j'en suis fort aise. Ainsi donc, le vrai moyen de conquérir un peu de tranquillité, cette séparation...

DON ROQUE

Malheureux , veux-tu bien laisser cela ! Nous se-

parer! Non, justice du ciel! Jamais, sous aucun prétexte! Tout le désagrément serait alors pour moi. . . Mais ce que je prétends faire^ c'est de balayer de ma maison tous ces hôtes incommodes. Pour v arriver, il me faut ton aide, et je la réclame. J'ai eu beau dire à ma sœur de partir; j'ai eu beau saisir au vol chaque parole de don Juan, afin de deviner le fond de 6a pensée... L'une m'étourdit, m'oppose mille arguments, et ne me laisse pour touj; choix que le silence, tandis que l'autre, jouant le mystérieux, élude sans cesse mes questions; si bien que...

MU5iOZ.

Ah ! s'ils avaient affaire à moi . . !

DON ROQUE

Si bien que je cherche en vain un stratagème pour sortir de ce guêpier. Mon Dieu! ils finiront toujours pai" disparaître de ma demeure. Mais, d*ici là, il est très-fâcheux que don Juan et Isabelle, grâce aux loisirs que nous leur procurons, puissent avoir de fréquents entretiens. Et aujourd'hui, pour surcroît de tourments , ce diable d'Anglais qui se met en tête de vouloir me payer ma livraison de cochenille! Je me rends là- bas, mais le maudit homme .n'y était déjà plus ; d'où il suit que la course est à recommencer. Trois mille piastres fortes % rien que cela! La somme en vaut la peine; il faut un second voyage.

« Duras, piastres fortes valant 5 fr. 2b cent, la pièce. La somme indiquée ici est donc de près de I6,ooo francs*

Page 1